CHAMPOLLION

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Ahmosis Champollion, le déchiffreur et les défricheurs

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14. Le dernier voyage

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 15:34 :: 6 - Champollion - Le dernier voyage

La fin du voyage

Par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

 


Finalement parti le 3 décembre 1829, ils sont priés de consommer la quarantaine à Malte, par le consul M. Miège, rencontré à Livourne. Mais la quarantaine à Malte ne se fait hélas pas, en raison d’une bise violente qui repousse le bateau au large. Finalement, l’Astrolabe mouille dans la rade de Toulon vingt deux jours plus tard, après avoir fait escale le 23, dans celle de Hyères, "sans doute pour fêter l’anniversaire de ma naissance".


Champollion le jeune s’inquiète auprès de Figeac à propos de ses caisses et propose de les faire expédier, sans changer de  navire, dès les derniers jours de février, vers le port du Havre, où il ira les chercher à sa sortie de quarantaine, qu’il souhaite ne pas voir prolongée, demandant une intervention de M. de la Rochefoucauld ou de M. de la Bouillerie, afin qu’ils obtiennent cela de leur bon ami, le ministre de la Marine, le Baron d’Haussez, vieille et triste connaissance grenobloise.

 

 

 


Le baron d'Haussez

 


Le lendemain de son arrivée à Toulon, le savant français écrit à l’intendant général du Roi, soulignant à quel point les objectifs, initialement fixés, ont été atteints au-delà de tout espoir. "Les matériaux que j’ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes portefeuilles sont de la plus grande richesse." Ce même jour, il enjoint le Vicomte Sosthènes, d’intervenir auprès du ministre de la Marine, dont il a, par expérience, quelques raisons de se méfier.


Le lendemain, il adresse un courrier à son ami Dubois qui rompt avec un silence de dix-huit mois. "Je vous dirai cependant d’avance que toutes nos idées sur l’art égyptien (n’en déplaise au savant Rochette et au grand Quatremère) sont désormais pour moi qui ai vu – ce que l’on appelle vu – des vérités démontrées [...] J’ai dépouillé, pour ainsi dire, tous les monuments de l’Egypte et de la Nubie [...] J’ai ainsi amassé du travail pour une vie entière."

 

 

Sarcophage de Ramsès III (Louvre)

Le couvercle se trouve à Cambridge

 


Le conservateur du département égyptien dresse la liste de ses acquisitions pour le musée du Louvre, dont le fameux sarcophage en basalte foncé. "Ce n’est pas un sarcophage de roi, mais certainement le roi des sarcophages."

 

 "Arrêté au Pays des cloches, comme disent mes bons amis du désert, il a fallu me laisser traiter en pestiféré et renfermer dans un sale et triste lazaret", ironise-t-il avec Dacier, le 1er janvier 1830. "Quant au père, Mohamed-Aly, c’est un excellent homme au fond, n’ayant d’autres vues que celles de tirer le plus d’argent possible de la pauvre Egypte ; sachant que les anciens représentaient cette contrée par une vache, il la trait et l’épuise du soir au matin, en attendant qu’il l’éventre, ce qui ne tardera pas."


Il reçoit, tout d’un coup, les lettres de Figeac de fin octobre à fin décembre. Le 14, jour prévu de sa sortie de quarantaine, il apprend que le Conseil de Santé a décidé de rallonger la période de dix jours, parce que l’Astrolabe a déposé avec un canot le Consul d’Alep à Lakabé, qui n’a plus connu depuis des siècles la peste, tandis que les passagers et marins de l’Eclipse, avec lesquels ils ont vécu trois jours à Alexandrie n’ont été soumis qu’à vingt jours de quarantaine. Un an après, Champollion apprendra que c’est au Baron d’Haussez qu’il doit ce traitement de faveur, en souvenir de leur vieille amitié.

 

 


Médinet Habou

 


"Je joins à ma lettre la Notice du Palais de Médinet-Habou, qui renferme du neuf et qui tuera tous les moustiques acharnés contre moi, s’il suffit de grands résultats historiques pour les faire crever."

 

Il dresse un portrait au vitriol de Drovetti qui verse du moka dans la bouche de son aîné, dans l’espoir de fermer celle du conservateur. "Je n’ai plus en lui la moindre confiance, et j’estime fort peu son caractère politique et sa conduite en Egypte, où il ne s’est occupé que de ses intérêts liés à ceux du Pacha, sans donner le moindre soin aux intérêts des nationaux qu’il était payé pour protéger. Tous les Français d’Egypte l’exècrent, et je n’ose dire qu’ils ont tort. Le nouveau consul est adoré parce qu’il a un cœur d’homme."

 

La situation du pays est encore plus évidente après une longue absence, et il écrit à l’avocat Ollivet à Vienne, le 15 janvier 1830, à propos de la "terre de France, où l’on a fait de si belles et si jolies choses, tandis que je m’amusais à boire gaiment l’eau du Nil et à courir des sables moins mouvants que nos affaires politiques". Après avoir croqué Méhémet-Ali, Saghîr mentionne "le sabre monté en or, avec lequel je couperai les oreilles à tous les ennemis de Son Altesse à trois queues, pour peu que je veuille faire mon devoir".

 

 

 


Ajoutée à une traversée par mauvais temps et une campagne archéologique intense, sa quarantaine l’a épuisé, étant donné sa santé fragile et le froid mordant qui le mine, même s’il écrit que sa "santé est excellente et la goutte a eu jusques ici l’extrême politesse de supprimer sa visite du jour de l’an […] qu’elle s’obstina même de me rendre l’an passé au fin fond de la Nubie".

 

Il faut savoir que cet hiver est particulièrement glacial et que la Seine a gelé à Paris. "Le temps est horrible et je me propose de longer un peu le midi de la France avant de rentrer à Paris. Le froid me fait peur après les siuées solennelles dont j’ai payé à l’Egypte un si abondant tribut" Il n’avouera jamais à Figeac, avant de le voir à Paris, à quel point les conditions de sa détention ont été pénibles.

 

Le 23 janvier, avant de quitter Toulon, Saghîr est interrogé par des hauts fonctionnaires de la Marine, amenés par Drovetti, afin que l’Egyptien leur donne sa vision du Louqsor, le radeau pharaonique destiné au transport de l’obélisque.

Ceux-ci se montrent tout d’abord hostiles à un projet qu’ils qualifient d’irrationnel. Le lendemain, la nuit ayant porté conseil, ils conviennent que l’idée est géniale et tout à fait réalisable, se dépêchant de donner un avis favorable circonstancié au ministre de la Marine.


Enfin libéré de toute obligation, il se rend à Marseille, dont l’Académie, le 26 de ce même mois, lui rend un hommage spécial, auquel il ne s’attendait guère. Il remonte sur Aix, chez Sallier, afin de chasser le froid de ses os, après avoir acquis la stèle égyptienne de M. Mayer, recommandée par Dubois. Chez celui-ci, il lit les douceurs que la clique a répandu durant son absence.

 

 


Dessin de Champollion,

tombe de Ramsès IV

 


"C’est d’une mauvaise foi à faire vomir [...] L’envie perce de tout côté [...] Il faut [...] les traiter avec tout le mépris qu’ils méritent. Je leur montrerai désormais un râtelier de crocodile." [...]

 

"Vous savez que j’ai falsifié la table d’Abydos, et cela parce que les mauvaises copies de Bankes et Wilkinson ne sont pas d’accord avec le dessin de Cailliaud, lequel est d’accord avec les stèles, les papyrus et les monuments qui donnent à part les cartouches de chacun de ces rois. Que voulez-vous dire à des gens qui raisonnent de cette force ? [...] Du reste, ce houra de pamphlets n’a produit aucune sensation en France : mes Notices d’Egypte les écrasent et enlèvent le public savant."

Dans la cité aixoise, il consulte le Papyrus Sallier qui lui procure une surprise de taille : il retrace le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les Scythes et leurs alliés d’Asie Centrale. Ce texte était gravé sur la paroi extérieure du palais de Karnak, mais était abîmé. Champollion peut enfin compléter le récit historique "que je retrouvais à Aix dans toute son intégrité." Il ne peut cependant pas le recopier en entier, Sallier entendant bien le monnayer au mieux. Le papyrus finira au British Museum. 

 

Il confiera ensuite à l’abbé Gazzera : "Vous voyez que c’est bien à tort qu’on s’est moqué de M. Sallier lorsqu’il a rendu publique mon opinion sur ce précieux manuscrit ; mais les rieurs appartiennent à la clique de mauvaise foi que vous connaissez aussi bien que moi."

 

 

 

Acquisition Champollion de 1830


En quelque lieu qu’il aille, un froid inhabituel le poursuit et il redoute ses conséquences pour sa fragile santé. "Quel démon d’hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année ? J’en souffre beaucoup et crains fort de trouver la goutte en arrivant dans l’atmosphère brumeuse de Paris ?" De surcroît, il se plaint de bourdonnement d'oreilles.

 

A Villefranche d’Aveyron, il voit ses deux sœurs venues à sa rencontre, et leur consacre deux journées entières. Il passe le 2 mars à Bordeaux, où il visite les monuments, avant de partir pour Paris, le lendemain, afin d’arriver le 6 dans la capitale, à deux heures du matin.


La goutte qu’il redoutait, tandis que l’hiver le poursuivait jusque dans le Midi, survient dès son arrivée et il ne peut rendre visite à Dacier qui le réclame. Cependant, il est un froid plus terrible qui le saisit dès son retour. Un froid qu’il avait perdu de vue, au milieu des palais thébains et des bas-reliefs d’Abou Simbel. Le duc de Blacas et Casimir Périer, chef de l'opposition, et Dauphinois, rendent visite au malade, tout comme Lenormant et Arago.

 

Charles X, dont la vision politique n’a pas varié d’un iota, a nommé Polignac, dont la mission est de restaurer une monarchie à l’ancienne et de jeter aux oubliettes la constitution ; pour le souverain rétrograde, il s’agit de réaliser le rêve de sa vie. Ce programme réactionnaire provoque une vive opposition, y compris dans les rangs des royalistes, et même le Clergé manifeste son désaccord. Lors du discours du trône du 18 mars, la chambre rappelle au souverain les droits imprescriptibles de la Nation.

 

 


Polignac

 


C’est dans cette ambiance de mécontentement grandissant, que le savant français est arrivé à Paris, tandis que tous les idéaux, auxquels Champollion croit profondément, sont bafoués et jetés aux orties un à un,  dans une aveugle marche vers une monarchie absolutiste et rétrograde.

 

Polignac est, comme le Roi, un effroyable bigot, et, dans ces conditions, il est à craindre, en plus des privations de libertés fondamentales, que les travaux de l’égyptologue ne puissent être publiés, car risquant de choquer les damnées soutanes.  D’ailleurs, la clique s’emploie activement dans ce but.


La situation politique est telle que peu de monde se soucie du passé, trop préoccupés que sont les Français par leur avenir. De son côté, poussé par le Grand-Duc, enthousiasmé par les résultats que les savants toscans lui montrent, Rosellini exige qu’on publie les travaux de la mission. Il est vrai que l’atmosphère régnant en Italie est loin de lui laisser présager les difficultés qui s’abattent sur la France.

 

De plus, étant donné l’importance des informations ramenées d'un périple de près de dix-huit mois, il se consacre, le plus sereinement qu’il peut, à la rédaction de sa Grammaire Egyptienne, et à l’étude critique des divers monuments, afin de pouvoir publier le résultat complet et réfléchi de ce voyage. De l’autre côté des Alpes, on est impatient et on souhaiterait offrir au monde savant un aperçu, même incomplet, des merveilles étudiées sur la terre des pharaons.

 

C’est faire bien peu de cas, même si leurs crocs sont moins acérés à présent, de tous les Jomard, Quatremère, Forbin, San Quintino, Bankes, et autres irréductibles, prêts à aboyer à la moindre approximation.

 

 

 


Sans doute informé du climat qui règne en France, - il n’y a plus que lui qui règne vraiment, car pendant les premiers mois de la présidence de Polignac, le pouvoir ne sait par quel bout prendre cette vague de mécontentement -, Rosellini propose plusieurs fois à Champollion de venir en Toscane, avec le printemps, car "la nature et le gouvernement semblent s’être juré de rendre ce pays toujours plus heureux." Sa santé et ses travaux de rédaction ne s’en porteraient que mieux, d’autant qu’Ippolito l’incite à venir en compagnie de son épouse et de la mignonnette.

 

Tenté, le savant français l’est, c’est certain. Il adore ce pays, ses habitants et son soleil. Il sait pertinemment que sa santé y gagnerait, et avec un esprit moins préoccupé par les soucis du présent, il pourrait se consacrer à son cher et glorieux passé. Pourtant, il ne peut quitter son musée, dont il n’est le conservateur que depuis peu, et dont il a été si longtemps absent.


De plus, lui qui est tant attaché aux valeurs républicaines, comment trouverait-il la paix de l’âme nécessaire pour mener pleinement ses travaux, sachant ses amis pris dans la tourmente d’une contre-révolution ? Enfin, après avoir parcouru l’Italie, puis l’Egypte, il souhaiterait aussi rester près de Figeac, cet autre lui-même, dont l’avis sur les matériaux bruts qu’il ramène dans ses portefeuilles lui est indispensable, sans avoir besoin d’attendre des lettres qui parviennent à dos de tortue.

 

 

I Monumenti dell'Egitto e della Nubia

 

 

La clique répand partout la rumeur que Champollion va publier des résultats qui remettent en cause la chronologie biblique, et que ses travaux seraient peu en odeur de sainteté auprès du Roi. Ces rumeurs ont traversé les Alpes et le Grand-Duc a le sentiment qu’en France on tourne en ridicule les travaux de la mission franco-toscane, ce qui exacerbe la susceptibilité de souverain toscan. Rosellini résume bien le sentiment transalpin : "A Paris, on se moque des résultats de l'expédition".

 

Afin de faire taire les médisants, Doudeauville et Férussac conseillent de s’entretenir au plus tôt avec Charles X, ce que le républicain a quelque mal à envisager. Blacas n’étant plus dans les petits papiers du souverain, le savant demande une audience, par l’intermédiaire de Doudeauville. Bien que ses découvertes ne portent point au-delà de la XVIème dynastie et qu’il reste ainsi huit siècles de marge, les damnés soutanes craignent que les Saintes Ecritures soient remises en cause.

 

 


Un roi très à cheval sur la religion

 


Reçu le 18 avril, l’Egyptien a réussi à faire taire pour un temps les conjurés de l’ombre, mais le Roi ne le remercie pas pour ce qu’il rapporte pour le musée, (il l’a même enrichi des objets offerts à titre personnel par Méhémet Ali, son fils et des dignitaires).

 

Le souverain ne l’incite pas à publier les résultats de ses travaux, et ne lui accorde aucune distinction pour s’être lancé corps et âme dans une périlleuse expédition, au nom de la science, tandis que d’autres critiquaient confortablement installés dans leur fauteuil. En Italie, on s’enthousiasme, tandis qu’à Paris on néglige encore une fois le Dauphinois.


Affirmer que Paris néglige les écrits de l’Egyptologue français est excessif : seul un certain milieu, très bigot ou alors trop jaloux, ne rend pas hommage aux articles qui sont parus dans tous les journaux d’Europe, sous la houlette de Figeac.

 

Il n’est pas un jour sans que Champollion le jeune ne soit interrompu par un visiteur qui vient le féliciter et l’interroger sur les merveilles qu’il a vu ; parmi les visiteurs, Louis-Philippe avait attendu avec impatience son retour. Il est pressé de demandes pour se rendre en visite à l’étranger, il souhaiterait rendre une visite de courtoisie à Wilhelm von Humboldt, mais ses obligations ne le lui permettent pas.

 

 


Wilhelm von Humboldt

 


D’ailleurs, dès le mois d’avril, l’Astrolabe décharge au Havre les fameuses caisses qui viennent depuis l’Egypte, mais Champollion est trop fatigué, et c'est Alphonse de Cailleux, secrétaire général des Musées, qui réceptionne le précieux chargement. A l'instar de son régiment égyptien venu de Livourne, ce nouveau trésor archéologique descend la Seine en péniche jusqu'à Paris.

 

Au sujet du projet de construction du Louqsor, qui doit amener l’obélisque à Paris, il a peu de nouvelles, d’autant que le ministre de la Marine, le Baron d’Haussez, a préféré favoriser l’idée du Baron Taylor, nommé commissaire du Roi, et dont le but est d’acquérir les aiguilles de Cléopâtre et de les ramener en France. Il va sans dire que Jomard se trouve à l’origine de cette idée absurde et onéreuse, destinée à contrer son éternel rival.

 

Champollion avait pourtant expliqué le plus grand intérêt, d’un point de vue historique et artistique, de l’obélisque de Louqsor, ainsi que le coût énorme de ceux d’Alexandrie qui avait fait renoncer les Anglais. De son côté, Méhémet Ali se rappelle soudain qu’il a justement promis l’un des obélisques à ces derniers ; mais, sur les conseils indirects du savant français, par l’intermédiaire du consul Mimaut, le vice-roi d’Egypte propose aux sujets de sa gracieuse Majesté l’un de ceux de Karnak, qu’il est impossible de bouger.

 

 


Le baron Taylor

 


Le projet alexandrin tombe finalement à l’eau, car le ministre a entre-temps fait estimer le coût de l’opération, qui ne doit guère différer de ce qu’en avaient présumé les Anglais, et Taylor se rabat donc sur l’idée de Champollion, c’est-à-dire Louqsor, sauf qu’il veut rapporter non plus un, mais deux obélisques. Le projet de la construction d’un navire pouvant remonter le Nil, charger un ou deux obélisques, rejoindre la Méditerranée, puis la France, initialement tourné en ridicule par quelques bons esprits, est à présent pris très au sérieux.

 

On pourra objecter que dans les circonstances du moment, alors que le pays connaît une situation de crise, annonciatrice de troubles à venir, un tel sujet peut sembler dérisoire. Or, c’est justement dans des périodes semblables, tandis qu’un gouvernement est soumis au feu nourri de la critique, qu’une guerre ou un grand chantier est toujours l’artifice dont on use, afin de détourner l’attention. Les temps futurs ajouteront à cette panoplie les grandes compétitions sportives.

 

 

Sphinx de Tanis

(acquisition 1826)

 


Pour l’heure, le catalogue du musée publié en 1827 a besoin d’une profonde mise à jour, car à la collection Salt, s’est ajouté la seconde collection Drovetti, puis tout ce que Champollion a rapporté de son voyage en Egypte, ainsi que des quelques autres acquisitions, sans oublier le grand Sphinx de la collection Drovetti, arrivé seulement de Livourne, lors de son voyage égyptien. Le conservateur se doit donc d’établir un nouveau catalogue, et avant de s’atteler à cette tâche, il réclame les antiquités toujours exposées dans la Bibliothèque royale, que Jomard continue de garder, malgré ce qui avait été convenu.

 

Ce dernier, pour ne pas changer, mène une bataille d’arrière-garde et, grâce à des interventions fréquentes à la cour, réussit à retarder l’inexorable destin des pièces  réclamées. La lassitude générale, pesant toujours sur les épaules de son ennemi intime, ne lui aurait pas permis de supporter une fatigue supplémentaire due au déballage des caisses en question.


 


Plaque votive de Ramsès II

Collection Salt. 1826

 


A cette époque, de nombreuses voix s’élèvent dans le pays, finissant par s’émouvoir du rejet permanent d’un savant aussi illustre, dû à l’acharnement d’une bande qui par ses intrigues discrédite l’Institut aux yeux de tous les pays, lesquels ont déjà rendu hommage au natif de Figeac.

 

Une campagne de presse va attaquer ces pratiques qu’on voudrait d’un autre âge ; Arago, Fourier, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Dacier, Silvestre de Sacy, Letronne, Biot mènent une véritable guerre contre les intrigants, tant et si bien que l’Académie décide d’une sextuple élection pour le 7 mai.

 

Ce jour, l’Académie finit par rendre justice à l’égyptologue et l’accueille, avec beaucoup de retard, en son sein. Les Jomard, Quatremère, Saint-Martin, Rémusat et Rochette assistent, impuissants, à la reconnaissance qu’ils ont empêché pendant des années, en vain. Mais, cette élection au forceps a un goût amer, d'autant que Joseph Fourier est mourant et décédera la semaine suivante.

 

 


Cercueil de Chélidon, acquisition 1830

© Musée du Louvre / G. Poncet

 

 

 

Le 16 mai, en réponse à l’adresse des 221, parmi lesquels figure le général Lamarque, Charles X dissout la chambre et provoque de nouvelles élections. Champollion, dont les convictions républicaines n’ont pas variée malgré la fréquentation des hypogées des rois, invite Casimir Périer et Arago à demeurer fermes face à cette volonté de restaurer la monarchie absolue.

 

Comme pour apporter une consolation, le déchiffreur apprend que Méhémet-Ali a pris les premières mesures de protection en faveur des monuments égyptiens. Même si elles ne seront pas d’une efficacité absolue, c’est un début et les recommandations du savant français ne sont donc pas restées lettres mortes.

 

Courant juin, Pariset revenu à Paris, vient voir les antiquités ramenées d’Egypte. Le 3 juillet, l’opposition remporte un succès éclatant (274 sièges contre 143), dans un bouillonnement politique que la prise d’Alger, concoctée par d’Haussez, ne parviendra pas à calmer, au grand étonnement de Charles X. Ce dernier ne tire aucun enseignement du scrutin et maintient Polignac en place. Aucun enseignement, c’est vite dit. Le roi a pu mesurer le pouvoir grandissant de la presse et réalise l’impossibilité de gouverner avec une opposition majoritaire.

 

Aussi, le 25 juillet, il signe les ordonnances qui réduisent la liberté de la presse à une peau de chagrin, il renvoie la nouvelle assemblée tout juste élue, et demande au préfets de dresser de nouvelles listes électorales, de façon que les candidats soutenus par le souverain soient élus. Sur ce, Charles X part chasser à Rambouillet, non sans avoir nommer comme gouverneur de Paris, une connaissance commune de Champollion et Arago : le maréchal Marmont, duc de Raguse.   

 

 

Le maréchal Marmont

 

 

Ce dernier, ayant accepté le poste avant que ne paraissent les fameuses ordonnances, signale à ceux qui se lamentent à propos du climat politique : "Combien ne suis-je pas plus à plaindre, moi qui, en qualité de militaire, serai peut-être obligé de me faire tuer pour des actes que j’abhorre et pour des personnages qui, depuis longtemps, semblent s’étudier à m’abreuver de dégoût !"

 

Le 26, jour de la parution des ordonnances de juillet, Arago et Champollion invitent à dîner le militaire, afin de tenter de le persuader de démissionner son poste. Bien que pressentant les évènements à venir, Marmont s’y refuse. Le malheureux s’était autrefois dérobé, alors qu’il aurait fallu tenir ferme ; à présent, sans doute pour compenser cette faute, il va se maintenir alors qu’il faudrait se retirer.

 

 

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