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14. Le dernier voyagePar Ahmosis :: 30/10/2006 à 15:34 :: 6 - Champollion - Le dernier voyage
La fin du voyage Par Jean-Pierre Lastrajoli ©
Sarcophage de Ramsès III (Louvre) Le couvercle se trouve à Cambridge
"Arrêté au Pays des cloches, comme disent mes bons amis du désert, il a fallu me laisser traiter en pestiféré et renfermer dans un sale et triste lazaret", ironise-t-il avec Dacier, le 1er janvier 1830. "Quant au père, Mohamed-Aly, c’est un excellent homme au fond, n’ayant d’autres vues que celles de tirer le plus d’argent possible de la pauvre Egypte ; sachant que les anciens représentaient cette contrée par une vache, il la trait et l’épuise du soir au matin, en attendant qu’il l’éventre, ce qui ne tardera pas."
Il dresse un portrait au vitriol de Drovetti qui verse du moka dans la bouche de son aîné, dans l’espoir de fermer celle du conservateur. "Je n’ai plus en lui la moindre confiance, et j’estime fort peu son caractère politique et sa conduite en Egypte, où il ne s’est occupé que de ses intérêts liés à ceux du Pacha, sans donner le moindre soin aux intérêts des nationaux qu’il était payé pour protéger. Tous les Français d’Egypte l’exècrent, et je n’ose dire qu’ils ont tort. Le nouveau consul est adoré parce qu’il a un cœur d’homme." La situation du pays est encore plus évidente après une longue absence, et il écrit à l’avocat Ollivet à Vienne, le 15 janvier 1830, à propos de la "terre de France, où l’on a fait de si belles et si jolies choses, tandis que je m’amusais à boire gaiment l’eau du Nil et à courir des sables moins mouvants que nos affaires politiques". Après avoir croqué Méhémet-Ali, Saghîr mentionne "le sabre monté en or, avec lequel je couperai les oreilles à tous les ennemis de Son Altesse à trois queues, pour peu que je veuille faire mon devoir".
Il faut savoir que cet hiver est particulièrement glacial et que la Seine a gelé à Paris. "Le temps est horrible et je me propose de longer un peu le midi de la France avant de rentrer à Paris. Le froid me fait peur après les siuées solennelles dont j’ai payé à l’Egypte un si abondant tribut" Il n’avouera jamais à Figeac, avant de le voir à Paris, à quel point les conditions de sa détention ont été pénibles. Le 23 janvier, avant de quitter Toulon, Saghîr est interrogé par des hauts fonctionnaires de la Marine, amenés par Drovetti, afin que l’Egyptien leur donne sa vision du Louqsor, le radeau pharaonique destiné au transport de l’obélisque. Ceux-ci se montrent tout d’abord hostiles à un projet qu’ils qualifient d’irrationnel. Le lendemain, la nuit ayant porté conseil, ils conviennent que l’idée est géniale et tout à fait réalisable, se dépêchant de donner un avis favorable circonstancié au ministre de la Marine.
tombe de Ramsès IV
"Vous savez que j’ai falsifié la table d’Abydos, et cela parce que les mauvaises copies de Bankes et Wilkinson ne sont pas d’accord avec le dessin de Cailliaud, lequel est d’accord avec les stèles, les papyrus et les monuments qui donnent à part les cartouches de chacun de ces rois. Que voulez-vous dire à des gens qui raisonnent de cette force ? [...] Du reste, ce houra de pamphlets n’a produit aucune sensation en France : mes Notices d’Egypte les écrasent et enlèvent le public savant."
Il confiera ensuite à l’abbé Gazzera : "Vous voyez que c’est bien à tort qu’on s’est moqué de M. Sallier lorsqu’il a rendu publique mon opinion sur ce précieux manuscrit ; mais les rieurs appartiennent à la clique de mauvaise foi que vous connaissez aussi bien que moi."
Acquisition Champollion de 1830
A Villefranche d’Aveyron, il voit ses deux sœurs venues à sa rencontre, et leur consacre deux journées entières. Il passe le 2 mars à Bordeaux, où il visite les monuments, avant de partir pour Paris, le lendemain, afin d’arriver le 6 dans la capitale, à deux heures du matin.
Charles X, dont la vision politique n’a pas varié d’un iota, a nommé Polignac, dont la mission est de restaurer une monarchie à l’ancienne et de jeter aux oubliettes la constitution ; pour le souverain rétrograde, il s’agit de réaliser le rêve de sa vie. Ce programme réactionnaire provoque une vive opposition, y compris dans les rangs des royalistes, et même le Clergé manifeste son désaccord. Lors du discours du trône du 18 mars, la chambre rappelle au souverain les droits imprescriptibles de la Nation.
Polignac est, comme le Roi, un effroyable bigot, et, dans ces conditions, il est à craindre, en plus des privations de libertés fondamentales, que les travaux de l’égyptologue ne puissent être publiés, car risquant de choquer les damnées soutanes. D’ailleurs, la clique s’emploie activement dans ce but.
De plus, étant donné l’importance des informations ramenées d'un périple de près de dix-huit mois, il se consacre, le plus sereinement qu’il peut, à la rédaction de sa Grammaire Egyptienne, et à l’étude critique des divers monuments, afin de pouvoir publier le résultat complet et réfléchi de ce voyage. De l’autre côté des Alpes, on est impatient et on souhaiterait offrir au monde savant un aperçu, même incomplet, des merveilles étudiées sur la terre des pharaons.
C’est faire bien peu de cas, même si leurs crocs sont moins acérés à présent, de tous les Jomard, Quatremère, Forbin, San Quintino, Bankes, et autres irréductibles, prêts à aboyer à la moindre approximation.
Tenté, le savant français l’est, c’est certain. Il adore ce pays, ses habitants et son soleil. Il sait pertinemment que sa santé y gagnerait, et avec un esprit moins préoccupé par les soucis du présent, il pourrait se consacrer à son cher et glorieux passé. Pourtant, il ne peut quitter son musée, dont il n’est le conservateur que depuis peu, et dont il a été si longtemps absent.
I Monumenti dell'Egitto e della Nubia La clique répand partout la rumeur que Champollion va publier des résultats qui remettent en cause la chronologie biblique, et que ses travaux seraient peu en odeur de sainteté auprès du Roi. Ces rumeurs ont traversé les Alpes et le Grand-Duc a le sentiment qu’en France on tourne en ridicule les travaux de la mission franco-toscane, ce qui exacerbe la susceptibilité de souverain toscan. Rosellini résume bien le sentiment transalpin : "A Paris, on se moque des résultats de l'expédition". Afin de faire taire les médisants, Doudeauville et Férussac conseillent de s’entretenir au plus tôt avec Charles X, ce que le républicain a quelque mal à envisager. Blacas n’étant plus dans les petits papiers du souverain, le savant demande une audience, par l’intermédiaire de Doudeauville. Bien que ses découvertes ne portent point au-delà de la XVIème dynastie et qu’il reste ainsi huit siècles de marge, les damnés soutanes craignent que les Saintes Ecritures soient remises en cause.
Le souverain ne l’incite pas à publier les résultats de ses travaux, et ne lui accorde aucune distinction pour s’être lancé corps et âme dans une périlleuse expédition, au nom de la science, tandis que d’autres critiquaient confortablement installés dans leur fauteuil. En Italie, on s’enthousiasme, tandis qu’à Paris on néglige encore une fois le Dauphinois.
Il n’est pas un jour sans que Champollion le jeune ne soit interrompu par un visiteur qui vient le féliciter et l’interroger sur les merveilles qu’il a vu ; parmi les visiteurs, Louis-Philippe avait attendu avec impatience son retour. Il est pressé de demandes pour se rendre en visite à l’étranger, il souhaiterait rendre une visite de courtoisie à Wilhelm von Humboldt, mais ses obligations ne le lui permettent pas.
Au sujet du projet de construction du Louqsor, qui doit amener l’obélisque à Paris, il a peu de nouvelles, d’autant que le ministre de la Marine, le Baron d’Haussez, a préféré favoriser l’idée du Baron Taylor, nommé commissaire du Roi, et dont le but est d’acquérir les aiguilles de Cléopâtre et de les ramener en France. Il va sans dire que Jomard se trouve à l’origine de cette idée absurde et onéreuse, destinée à contrer son éternel rival. Champollion avait pourtant expliqué le plus grand intérêt, d’un point de vue historique et artistique, de l’obélisque de Louqsor, ainsi que le coût énorme de ceux d’Alexandrie qui avait fait renoncer les Anglais. De son côté, Méhémet Ali se rappelle soudain qu’il a justement promis l’un des obélisques à ces derniers ; mais, sur les conseils indirects du savant français, par l’intermédiaire du consul Mimaut, le vice-roi d’Egypte propose aux sujets de sa gracieuse Majesté l’un de ceux de Karnak, qu’il est impossible de bouger.
On pourra objecter que dans les circonstances du moment, alors que le pays connaît une situation de crise, annonciatrice de troubles à venir, un tel sujet peut sembler dérisoire. Or, c’est justement dans des périodes semblables, tandis qu’un gouvernement est soumis au feu nourri de la critique, qu’une guerre ou un grand chantier est toujours l’artifice dont on use, afin de détourner l’attention. Les temps futurs ajouteront à cette panoplie les grandes compétitions sportives.
Sphinx de Tanis (acquisition 1826)
Ce dernier, pour ne pas changer, mène une bataille d’arrière-garde et, grâce à des interventions fréquentes à la cour, réussit à retarder l’inexorable destin des pièces réclamées. La lassitude générale, pesant toujours sur les épaules de son ennemi intime, ne lui aurait pas permis de supporter une fatigue supplémentaire due au déballage des caisses en question.
Plaque votive de Ramsès II Collection Salt. 1826
Une campagne de presse va attaquer ces pratiques qu’on voudrait d’un autre âge ; Arago, Fourier, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Dacier, Silvestre de Sacy, Letronne, Biot mènent une véritable guerre contre les intrigants, tant et si bien que l’Académie décide d’une sextuple élection pour le 7 mai. Ce jour, l’Académie finit par rendre justice à l’égyptologue et l’accueille, avec beaucoup de retard, en son sein. Les Jomard, Quatremère, Saint-Martin, Rémusat et Rochette assistent, impuissants, à la reconnaissance qu’ils ont empêché pendant des années, en vain. Mais, cette élection au forceps a un goût amer, d'autant que Joseph Fourier est mourant et décédera la semaine suivante.
© Musée du Louvre / G. Poncet
Le 16 mai, en réponse à l’adresse des 221, parmi lesquels figure le général Lamarque, Charles X dissout la chambre et provoque de nouvelles élections. Champollion, dont les convictions républicaines n’ont pas variée malgré la fréquentation des hypogées des rois, invite Casimir Périer et Arago à demeurer fermes face à cette volonté de restaurer la monarchie absolue.
Comme pour apporter une consolation, le déchiffreur apprend que Méhémet-Ali a pris les premières mesures de protection en faveur des monuments égyptiens. Même si elles ne seront pas d’une efficacité absolue, c’est un début et les recommandations du savant français ne sont donc pas restées lettres mortes. Courant juin, Pariset revenu à Paris, vient voir les antiquités ramenées d’Egypte. Le 3 juillet, l’opposition remporte un succès éclatant (274 sièges contre 143), dans un bouillonnement politique que la prise d’Alger, concoctée par d’Haussez, ne parviendra pas à calmer, au grand étonnement de Charles X. Ce dernier ne tire aucun enseignement du scrutin et maintient Polignac en place. Aucun enseignement, c’est vite dit. Le roi a pu mesurer le pouvoir grandissant de la presse et réalise l’impossibilité de gouverner avec une opposition majoritaire. Aussi, le 25 juillet, il signe les ordonnances qui réduisent la liberté de la presse à une peau de chagrin, il renvoie la nouvelle assemblée tout juste élue, et demande au préfets de dresser de nouvelles listes électorales, de façon que les candidats soutenus par le souverain soient élus. Sur ce, Charles X part chasser à Rambouillet, non sans avoir nommer comme gouverneur de Paris, une connaissance commune de Champollion et Arago : le maréchal Marmont, duc de Raguse.
Le maréchal Marmont Ce dernier, ayant accepté le poste avant que ne paraissent les fameuses ordonnances, signale à ceux qui se lamentent à propos du climat politique : "Combien ne suis-je pas plus à plaindre, moi qui, en qualité de militaire, serai peut-être obligé de me faire tuer pour des actes que j’abhorre et pour des personnages qui, depuis longtemps, semblent s’étudier à m’abreuver de dégoût !" Le 26, jour de la parution des ordonnances de juillet, Arago et Champollion invitent à dîner le militaire, afin de tenter de le persuader de démissionner son poste. Bien que pressentant les évènements à venir, Marmont s’y refuse. Le malheureux s’était autrefois dérobé, alors qu’il aurait fallu tenir ferme ; à présent, sans doute pour compenser cette faute, il va se maintenir alors qu’il faudrait se retirer. |
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