CHAMPOLLION

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Ahmosis Champollion, le déchiffreur et les défricheurs

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10. La dernière caravane

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:06 :: 5 - Champollion - Egypte et Nubie

La dernière caravane

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 



Drovetti écrit en mars 1828 à Jomard et Forbin, les exhortant à faire tout leur possible, afin d’empêcher Champollion le jeune d’obtenir les fonds nécessaires à son projet de vastes fouilles en Egypte.
De Doudeauville parti et de Blacas en perte d’influence, seul le succès du Musée plaide en sa faveur et compense ces absences pourtant préjudiciables.

 

Charles X et Léopold II se mettent enfin d’accord sur le principe d’une mission conjointe. Dès avril 1828, le consul général de France en Egypte est informé de la nécessité d’effectuer les démarches nécessaires auprès de Méhémet Ali, afin de garantir le bon déroulement de cette mission.

 

Pendant ce temps, l’Académie rejette une nouvelle fois la candidature du savant dauphinois, au profit d’un personnage sans relief.

 

 

Dessin de Bertin


Accompagneront Champollion, qui sera donc le directeur général de cette ambitieuse aventure scientifique et le chef de l’équipe française, six compagnons français et sept italiens (ou presque). Le dessinateur Nestor L'hôte en fait partie, ainsi que le peintre Alexandre Romain Duchesne, l’architecte Antoine Bibent rencontré en Italie, le dessinateur et peintre Pierre François Lehoux, le dessinateur François Edouard Bertin, et Charles Lenormant, inspecteur des Beaux-Arts.


Du côté italien, l’équipe comprendra outre Ippolito Rosellini, son oncle l’architecte Gaetano Rosellini, son beau-frère, le dessinateur et élève de Champollion, Salvatore Cherubini (qui est français), fils du musicien italien vivant à Paris dont Beethoven parle avec respect et qui est le maître du contrepoint et de l’harmonie, le dessinateur Alessandro Ricci, le dessinateur et peintre Giuseppe Angelelli, le naturaliste Giuseppe Raddi, connu pour ses recherches au Brésil, et son préparateur Gallastri.


Dès que Jean-François apprend que Charles X est favorable à son projet, il écrit au Grand-Duc de Toscane pour l’en informer. "Le Roi vient d’ordonner que les fonds nécessaires à une complète exploration de l’Egypte sous le rapport des monuments historiques soient mis à ma disposition, […] pour relever fidèlement les bas-reliefs et toutes inscriptions monumentales qu’il importe si fort d’étudier et d’arracher ainsi à la destruction certaine dont les menace une barbarie toujours active."

Champollion le jeune conçoit un départ fin juillet ou début août 1828, mais demande à ce que les deux expéditions s’embarquent en même temps, et surtout il espère que le Pacha Méhémet Ali comprendra l’intérêt de l’expédition, malgré les mouvements guerriers en Méditerranée orientale, et que leur sécurité sera garantie.

 

 


Méhémet Ali à cheval

 


Il écrit à l’abbé Gazzera : "J’ai toujours compté que vous seriez des nôtres, et, quoique les réductions qu’on a faites à mon plan ne me permettent point de vous assurer une indemnité pécuniaire à votre retour, je me suis arrangé de manière à ce que vous puissiez venir avec moi et rentrer en Europe sans que vous ayez aucune dépense à faire."
Si l’abbé Gazzera ne peut envisager, en raison de son état de santé, un voyage aussi long, il promet de venir le voir à Toulon. En raison de sa santé déclinante, ils n’auront jamais plus l’occasion de se revoir.


Young arrive à Paris afin de siéger à l’Académie des Sciences. Il converse avec Champollion et comprend le fossé qui les sépare désormais dans le domaine de l’égyptologie. "Nos entretiens n’ont guère été satisfaisants pour ma vanité." C’est ce qu’il reconnaît en toute franchise. Le savant anglais, visitant le département égyptien du Louvre avec Champollion, est étonné par "la magnifique collection qui lui a été confiée, supérieure, sans comparaison possible, à tous les autres musées du monde."

Cependant, dès son retour en Angleterre, victime d’influences néfastes, Young va à nouveau répéter ses erreurs, irrité de constater que, même dans son propre pays, l’Egyptien a de plus en plus de fervents adeptes.


Le 8 juillet 1828, on accorde à Champollion un congé de quatorze mois. En compagnie d’Ippolito Rosellini, Saghîr quitte Paris le 16 du même mois. On lui a offert quelques bouteilles "de ratafia grenoblois, afin qu’il put boire aux bords du Nil et de la manière la plus efficace, à la santé de ses amis dauphinois."

 

 

 


Au relais d’Avignon, le lendemain, il retrouve Augustin Thévenet qui le quitte, le lendemain, à Aix. Ippolito et Champollion arrivent enfin à Toulon le 24 au soir. Les membres de la mission dînent tous avec les officiers du navire à bord duquel ils vont cingler vers l’Egypte : l’Eglé. Le commandant Cosmao-Dumanoir tient à céder sa cabine à son illustre hôte.


L’équipe toscane raconte ses difficultés pour franchir la frontière. Un capitaine de Marseille a raconté, à Gênes, que la peste sévissait en Provence et la conséquence de ses dires imbéciles a été qu’un cordon sanitaire a été disposé aux frontières du Piémont et mêmes les lettres sont tailladées et passées au vinaigre.

"Les journaux eux-mêmes sont traités comme des cornichons", ironise l’égyptologue dauphinois, songeant à la peste morale qui ravage le pays. "Heureusement que les cervelles et bonnes raisons ne peuvent être passées au vinaigre."


Champollion le jeune pense à faire embarquer les provisions et le matériel que François Caillaud lui a conseillé de prendre. Figeac et lui ont tissé un tel réseau d’amitiés et de relations cordiales avec la multitude d’égyptophiles et de voyageurs, qu’elles ont été une mine de renseignements pour organiser au mieux cette expédition.

"Notre corvette", écrit-il à son aîné, "destinée à convoyer les bâtiments marchands, ne convoiera personne. On n’ose plus se mettre en mer, non qu’il y ait du danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le commerce avec l’Egypte est dans un état de complète torpeur ; l’Egypte elle-même n’envoie plus de coton."

 

 


Temple d'Agrigente

 


Le 31 juillet, c’est le cœur battant que Champollion le jeune voit larguer les amarres et l’Eglé quitte la rade de Toulon, à destination du rêve qu’il souhaite ne pas voir contrarié par un incident diplomatique. Figeac publie l’annonce du départ, signalant que Salvatore Cherubini, en raison de sa nationalité, fait partie de l’expédition française, même si c’est son beau-frère Ippolito Rosellini qui paie les frais du voyage. Cherubini, élève de Champollion, est d’ailleurs son secrétaire, tandis qu’ils voyagent vers leur première escale à Agrigente, en Sicile.


Pour tuer le temps de manière intelligente, l’égyptologue français apprend aux jeunes dessinateurs à tracer les hiéroglyphes linéaires, afin qu’ils recopient fidèlement les inscriptions, lorsqu’ils parviendront en Egypte. Pour le moment, seul le père Bibent supporte mal le voyage en mer et il reste allongé, comme mort, passant le plus clair de son temps dans sa chambre, se traînant du pont à la dunette, ou se perchant sur les haubans. Sa santé sera un sujet d’inquiétude même sur la terre sacrée des pharaons.

 

 


 "le supplice de Tantale"

 


L’Eglé arrive enfin près d’Agrigente et Jean-François aperçoit, de loin, les ruines des temples grecs. Une mauvaise surprise l’attend sur les rivages de l’île où régna le tyran Denys : la rumeur, bêtement répandue par le capitaine marseillais, d’une peste sévissant en Provence, est arrivée jusqu’ici et des ordres venus de Palerme interdisent de laisser aborder tout navire arrivant des ports méridionaux de la France.

"On veut absolument nous traiter en pestiférés", ironise-t-il, afin de chasser son désespoir d’être empeché d’admirer les ruines grecques et de créer une rupture par une escale à terre. Le navire repart vers sa véritable destination. "Je comprends enfin le supplice de Tantale", avoue-t-il.

 

Le 18 août, après avoir longé les côtes des déserts libyques, à midi, Alexandrie est en vue et, on ne constate aucune trace du blocus annoncé par les journaux européens. Les navires français mouillent paisiblement dans le Port-Vieux, au beau milieu des bateaux turcs ; non loin, on s’active à réparer les vaisseaux égyptiens ayant échappé au désastre de Navarin.

 

Dès que l’Eglé a jeté l’ancre, des officiers français viennent informer les marins et passagers de la situation en Morée (nom que les Croisés ont donné au Péloponnèse). Martignac, qui a remplacé Villèle, vient d’y envoyer une armée afin de combattre les Ottomans qui asservissent la Grèce chrétienne, utilisant un artifice politique ancien, lequel sert encore, et qui consiste à occuper les esprits avec la politique extérieure, afin de faire oublier la politique intérieure.

 

 

Le Port-Vieux (Roberts)

 


Méhémet Ali a signé un traité avec les Alliés : des forteresses sont laissées aux troupes du Pacha et des vaisseaux ont mis la voile pour rapatrier en Egypte les troupes d'Ibrahim Pacha. Drovetti a envoyé son chancelier, afin d’adresser ses salutations à la mission scientifique. Le soir même, Champollion le jeune, Lenormant, Rosellini, Bibent, Ricci et Cosmao-Dumanoir descendent à terre et, en compagnie des janissaires des consulats de France et de Toscane, ils traversent les rues d’Alexandrie à dos d’âne, "si on peut donner le nom de rues à un désordre de maisons basses, pour la plupart construites de boue, percées irrégulièrement de rares ouvertures et n’observant aucun alignement."

 

 


Marché d'Alexandrie

 


Jean-François est stupéfait et charmé par le curieux mélange d’Egyptiens au teint cuivré, de Barabras foncés de peau, de Bédouins cuits par le soleil du désert, de Nègres et d’Abyssins qui se côtoient dans "des couloirs étroits et bordés d’échoppes," encombrés "de chiens couchés et de chameaux attachés en chapelet, des cris rauques, mêlés à la voix glapissante des femmes, et d’enfants à demi nus, une poussière étouffante, et par-ci par-là quelque seigneur magnifiquement habillé et maniant un superbe cheval."

 

Arrivés à la maison du consul de Toscane Rosetti, Saghîr a la surprise d’y trouver Pietrino Santoni, le banquier de Livourne qui lui a permis de faire l’acquisition de la Collection Salt. L’équipée se rend ensuite chez Drovetti et apprend ainsi que ce dernier pensait bien que l’expédition resterait en Europe, suite au courrier qu’il a envoyé en mai. "Je bénis le cas que les lettres et les dépêches télégraphiques soient arrivées trop tard."

 

 


Henry Salt

 


Salt étant mort, Drovetti aurait à présent préféré tenir au loin un fouineur risquant de gêner les profits qu’il tire des fouilles, comme la plupart des consuls. "Les marchands d’antiquités ont tous frémi à l’annonce de mon arrivée en Egypte avec le projet de fouiller."

 

Si Drovetti lui a écrit cette lettre le 3 mai, par un heureux hasard,  dont Figeac est responsable, celle-ci n’est pas arrivée pour dissuader Saghîr de poursuivre son expédition. "Il était donc écrit là-haut que je verrais l’Egypte cette année-ci, malgré les nuages politiques qui se croisent sur le ciel d’Orient."

 

 


Un Champollion métamorphosé croqué par Linant

 


Drovetti reconnaît, à présent, que depuis le mois de mai la situation a évolué, grâce à la convention signée, concernant l’évacuation de la Morée, et que, comme l’expédition est là, de toutes les façons, il faut bien faire avec. Pour montrer sa bonne volonté, Bernardino Drovetti insiste pour que Champollion le jeune soit son hôte.

 

Le lendemain, Jean-François emménage dans l’appartement où se reposa Kléber, trente ans auparavant, et dans lequel il est ravi de trouver "deux mauvais vases d’argile bleuâtre, de vieille forme égyptienne et remplis d’eau du Nil qui se maintient fraîche par une perpétuelle transsudation. Qu’on demande à un homme débarquant après quelques semaines de traversée ce qu’il y a de plus délicieux au monde, il répondra : de l’eau bien fraîche ! J’étais un de ces hommes et j’avalais de l’eau du Nil !".

 

"J’ai pu boire de l’eau fraîche à discrétion", écrit-il à Figeac. Ce qu’il ignore c’est que cette eau, qui vient par un canal, n’est pas filtrée et qu’elle lui fait plus de mal que de bien.

 

 


Bernardino Drovetti

 


Méhémet Ali lui fait savoir qu’il est le bienvenu et qu’il pourra le rencontrer dans quelques jours. Champollion compte commencer sa mission par l’inspection des aiguilles de Cléopâtre et de la colonne de Pompée, dont des copies fidèles sont établies. "Notre jeunesse est émerveillée de ce qu’elle a déjà vu."

 

Le premier enseignement qu’il peut tirer de ces premiers jours, c’est qu’il ne souffre nullement de la chaleur, même si le séjour au Caire risque d’être plus pénible. "Il semble que je suis né dans ce pays et les Francs ont déjà trouvé que j’ai la physionomie d’un copte. Ma moustache, noire à faire plaisir et déjà fort respectable, ne contribue pas mal à m’orientaliser la face."


Tandis que Saghir va voir les obélisques de Cléopâtre que les égyptiens appellent Masallatfiraôun (les aiguilles des pharaons), un aveugle, accompagné d’un enfant, lui adresse la parole en français :

 

- Bonjour, citoyen. Donne-moi quelque chose, je n’ai pas encore déjeuné.

Saghîr est d’abord étonné, puis lui donne toutes les pièces françaises qu’il trouve dans ses poches et que l’aveugle tâte. Ce dernier fait la grimace :

- Cela ne passe plus maintenant, mon ami !

L’égyptologue lui tend alors des piastres turques.

- C’est bon cela ! Je te remercie citoyen !

 

 


"Aiguille" de Cléopâtre

 

 


La ville antique, enserrée à l'intérieur de puissantes fortifications en forme de quadrilatère irrégulier, s'étendait le long du littoral sur cinq kilomètres, et sur un kilomètre et demi de profondeur.

A moins de deux kilomètres de la côte se trouvait l'île rocheuse de Pharos, réunie à la terre ferme par une jetée (l'Eptastadion) qui formait deux ports. Le centre de Neapolis abritait la nécropole, les palais royaux, le Musée et la très célèbre bibliothèque.

 

La colonne de Pompée révèle qu’une pierre de sa base est gravée à la mémoire de Psammétique III (-525 avant notre ère). L’un des obélisques de Cléopâtre, qui est toujours debout, appartient au Roi de France et Champollion pense qu’il faudrait le faire prendre. Il a reproduit leurs inscriptions de manière plus exacte que ne l’avait fait la Commission d’Egypte. Bibent remarque que le socle a été fait par les Romains et qu’il gâte le travail des Egyptiens.

 


L’instant tant attendu de la première audience avec Méhémet Ali arrive enfin le 24 août. En compagnie de Drovetti et Lenormant, Champollion est reçu dans le palais en bois, situé sur l’île de Pharos, où Ptolémée Soter fit édifier le Phare ; le Pacha est assis à l’orientale ; "sa taille est médiocre et l’ensemble de sa physionomie a une teinte de gaieté, qui surprend dans un homme occupé de si grandes choses et accablé de tant de soucis."

 

Lorsque Champollion, interrogé sur son projet, dit à Méhémet Ali qu’il compte aller jusqu’à la seconde cataracte, il lui promet des firmans (documents administratifs émanant de l’autorité), nécessaires à son expédition à travers les provinces, ainsi que deux accompagnateurs officiels. Le Pacha sera contrarié par l’annonce du départ incongru d’une flotte française, depuis Toulon, alors que la convention a déjà été signée.

 

 


Audience de Méhémet Ali

 


D’après les contacts que la mission franco-toscane a avec la population égyptienne, il apparaît que celle-ci n’étant pas disposée au mieux envers l’administration brutale du Pacha, les ennuis causés aux représentants de la puissance ottomane ne seront pas de nature à mettre en péril l’expédition.

"Ce ne sera point de la population musulmane que viendront les obstacles, mais bien de la part des Francs, c’est-à-dire les Chrétiens qui, en Egypte comme dans le reste du Levant, sont de la pire espèce."

 

Muni de toutes les garanties administratives, suivant les conseils de Caillaud, l’expédition loue des barques pour se rendre par le canal jusqu’à la naissance du Delta, puis par le cours unique du fleuve, jusqu’au Caire. Saghîr a fixé la date du départ au 12 septembre, afin de laisser passer les trop fortes chaleurs de la capitale et d’attendre que la crue du Nil soit à son maximum.

 

 

 


A propos du Nil, Diodore écrivait : "La source est inconnue, parce qu’elle est dans le fond de l’Ethiopie, en des lieux que les ardeurs du soleil rendent inaccessibles. C’est le plus grand fleuve du monde et qui traverse le plus de pays." […]

"Le débordement du Nil a une particularité, qui serait à peine croyable […] Les autres fleuves commencent à baisser, à l’entrée de l’Eté, et  se trouvent toujours très bas dans le fort des chaleurs, le Nil au contraire commence de croître dans le solstice d’Eté, […] jusqu’à ce qu’il couvre presque toute l’Egypte en l’équinoxe d’Automne : après quoi […], il se trouve le plus bas dans le solstice d’Hiver."

 

D’où l’explication pour les  crues inversées du Nil :  "mais puisqu’il croît en Eté, il est à croire qu’il y a des lieux qui ont l’Hiver pendant que nous avons la saison contraire, et que ce fleuve, ayant là ses sources, nous apporte ici ses eaux grossies dans un climat qui nous est opposé."

 

 

 


Après avoir fixé un règlement, fixant les responsabilités de chacun des membres et les devoirs de tous, pendant cette année à venir, ainsi que la répartition des groupes sur les deux barques, l’expédition part le 14 septembre, avec deux journées de retard, imputables aux manœuvres des marchands des temples et de Drovetti que Champollion doit menacer d’en référer au Roi.

 

Il obtient ainsi les firmans promis et a reçu, en cette circonstance, le soutien de Giuseppe Acerbi, le naturaliste, qu’il remerciera avant de quitter Alexandrie. L’Isis et l’Athyr, les deux déesses les plus amènes du panthéon Egyptien, quittent la cité des Lagides à midi.


"Je conçus dès lors les transports de joie des Arabes d’Occident, lorsque, quittant les sables libyques d’Alexandrie, ils entrent dans la Branche canopique, et sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d’arbres de toute espèce, au-dessus desquels s’élèvent les centaines de minarets des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de bénédiction […] Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses."

 

L’expédition remonte le Nil, corrigeant les noms que la Commission a mal retranscrits ou omis sur sa carte, laquelle a tout de même le mérite d’exister. Les barques passent non loin de la maison du regretté Henry Salt.


Le Dauphinois constate, avec un certain plaisir, que les fellahs des temps modernes se servent d’outils absolument identiques à ceux qu’utilisaient leurs ancêtres des temps pharaoniques.

 

 

 


Sa première visite purement égyptienne est pour les ruines de Saïs, où se trouvent de nombreux fragments de poteries anciennes et des nécropoles que les appétits consulaires ont rendus impropres à toute fouille digne de ce nom. Le cimetière moderne, non loin, laisse planer une odeur pestilentielle, ce qui confirmerait les thèses du docteur Pariset, l’eau des inondations s’infiltrant jusqu’aux cadavres enterrés là.

 

Dans les ruines d’un vaste édifice, Gaetano Rosellini trouve un vase canope dont le fond contient encore du baume. Cependant, ce site a été trop fréquenté par des pilleurs de tombes, qui ont éventré les nécropoles pour fournir des momies, dès le  Moyen-âge en Europe,  à des acheteurs fabriquant de la poudre de momie, aux multiples vertus prétendues, et il ne peut être envisagé de l’exploiter scientifiquement.


Dans la matinée du 19 septembre 1828, les membres de l’expédition aperçoivent le sommet des deux plus grandes pyramides, au loin, par-dessus la végétation nilotique ; la troisième sera visible deux heures plus tard. Puis, dans la journée, les missionnaires  peuvent contempler la silhouette de la citadelle du Caire et de ses minarets. "La vue est magnifique, et la largeur du Nil étonnante."

 

Ils accostent enfin au port de Boulaq et veulent se présenter au consul français du Caire, monsieur Derché, qui est malade. Ils prennent possession de leur logement dans le faubourg portuaire.

Le lendemain, en attendant que la fraîcheur du soir vienne, Saghîr va faire un tour dans la cour de la douane et y aperçoit un sarcophage en basalte vert, ayant recueilli la momie du prêtre Taho et appartenant à Mahmoud Bey, le ministre égyptien de la guerre. D’autres objets sont ainsi amassés et l’égyptologue en fait des empreintes sur papier.


En fin d’après-midi, il part pour Le Caire dont nombre de voyageurs lui ont dit peu de bien ; ce qu’il voit le surprend et le charme et il pense comme Devilliers. "On a  beaucoup dit de mal du Caire : pour moi, je m’y trouve fort bien, et ces rues de huit à dix pieds de largeur, si décriées, me paraissent parfaitement calculées pour éviter les trop grandes chaleurs."

 

Il retrouve "parmi les étrangers, lord Prudhoe, monsieur Burton et le major Felix, Anglais, hiéroglyphiseurs décidés, et qui me comblent d’attentions, comme étant le chef de la secte."

 

 

 


Il tente d’acheter des antiquités, mais les prix demandés sont trop élevés et les douze mois prévus pour l’expédition ramèneront les esprits à plus de raison. Ignorant que Jomard et Forbin, telles les termites dans le bois, oeuvrent en sourdine, Saghîr demande dans une lettre à Figeac :

"Il faut que Férussac et toi vous vous mettiez en quatre, pour que la maison du Roi me fasse des fonds pour acheter et fouiller […] Ce sera un malheur sans remède si le gouvernement ne profite pas de mon séjour en Egypte, pour enrichir ses musées."


Sa santé lui semble meilleure et il se sent un homme tout nouveau. Vêtu à la mode turque, le crane rasé recouvert d’un turban, une moustache et une barbe épaisse, on le prend pour un naturel. Mais, même si l’expédition se sent bien au Caire, Champollion pense à partir vers Saqqara.

 

La mission franco-toscane arrive en vue des pyramides qui pointent au-dessus de la palmeraie. Au matin du 2 octobre 1828, elle va visiter les carrières où elle relève les diverses inscriptions lisibles, qui révèlent le nom des rois et que ces sites ont été exploités à toutes les époques. Au soir, la mission revient vers les barques et se dirige, par le Nil, vers Memphis.

 

Champollion "en naturel"

 


Le lendemain, Champollion foule le sol de l’antique cité et y aperçoit le colosse, "dont la tête est trait pour trait, mais de plus grandes proportions, une copie fidèle de la tête du petit colosse de Rhamsès le Grand, le plus beau monument de Turin." L’égyptologue français ne doute pas un instant qu’elles soient un portrait véritable de Ramsès II.

 

Devant le plus grand des colosses découvert par Caviglia, il est "impressionné par le premier grand objet de sculpture égyptienne que les hasards du voyagent mettent sous ses yeux" et songe "aux jugements mesquins que nos esprits-forts en fait d’art ont portés, et entretiennent encore, sur l’art des Egyptiens."

 

 

 

11. L'imagination s'arrête et retombe impuissante

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 16:45 :: 5 - Champollion - Egypte et Nubie

"L'imagination s'arrête et tombe impuissante"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©



Le 8 octobre l’expédition se met en route depuis les pyramides de Saqqara, semblables à trois hautes montagnes rocheuses,  vers celles de Gizeh, par voie terrestre. "Elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu’on en approche, et ce n’est qu’en touchant les blocs de pierre qu’on a une idée juste de leur masse et de l’immensité."

 

Chacun peut admirer la tête du Sphinx émergeant des sables, et si le cou et le poitrail sont à découvert, c’est grâce aux fouilles que Caviglia a faites en 1817 et qui y aurait trouvé l’entrée d’un temple. Le Dauphinois, s’il le pouvait, donnerait volontiers son opinion sur l’âge de ce monument, qu’il fait remonter jusqu’à la Vème dynastie (il est même plus ancien). Mais, il a dû accepter de ne pas remettre en cause la chronologie biblique.

 

Les frères Champollion s'étaient vus obligés de se prononcer sur la non remise en cause chronologie biblique, et avait fait savoir que : "Il n'existe aucun monument qui remontre au-delà de 2200 ans avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire l'époque d'Abraham, en sorte que, suivant notre croyance obligée, il reste encore 18 siècles de ténèbres..."

 

Nul doute que la reconnaissance envers le duc de Blacas, surnommé l’ami de la religion a incité Jean-François à ne pas blesser celui qui a tant fait pour lui. Le déchiffreur gardera "sous le boisseau" certaines évidences.

 

 


En ce qui concerne le Sphinx, il suppose que le trou, d’un pied de diamètre environ, a servi à encastrer la coiffure symbolique que l’on donnait à Osiris. Certes, "on y reconnaît le caractère africain, mais beaucoup moins rapproché des types nègres, car il faut tenir compte de la fracture du nez dont le défaut contribue à lui donner cette physionomie", confie Nestor L’Hôte, relevant les sentiments du chef de l’expédition.

 

Bibent, en mauvaise santé, préfère rentrer en France, son état n’ayant fait que causer des tracas inutiles à ses compagnons de voyage. Commencent alors dix journées de fouilles et de prospection très intenses, pour lesquelles, il n’y a étrangement ni lettres ni notes.

 

Il affirmera toujours dans ses courriers, par la suite, que ces journées sont les plus riches en enseignements sur l’Egypte antique. En vue de la publication de ces lettres, Figeac a sans doute jugé préférable de supprimer toute remise en cause de la chronologie biblique.


Aucune lettre d’Europe ne lui est parvenue, depuis le début de son séjour en Egypte, ce qui est un sujet d’inquiétude. Rosellini, récemment, en a reçu une foule. "Je ne sais quel malin génie se mêle de ma correspondance, mais je me perds à imaginer les causes de retard." Le génie est Drovetti qui retient les lettres, celles-ci devant passer par le consulat du ressortissant destinataire. Sans doute veut-il éviter que Saghîr ne reçoive des informations sur l’obtention des fonds réclamés, avant son départ de la terre des pharaons.

 

 


Beni-Hassan

 


A Béni-Hassan-el-Qadim, à mi-chemin entre Saqqara et Dendérah, depuis le 24 octobre, Champollion collationne les copies des fresques qui fournissent "une moisson inappréciable de tableaux représentant la vie civile et domestique, les arts et métiers, les animaux de tout genre, les exercices de tout genre, les exercices et les costumes de la caste militaire", dans les hypogées de Béni-Hassan le vieux. Il doit souvent travailler en haut d’une échelle, dans une situation des plus inconfortables pour reproduire des hiéroglyphes.

 

La nécropole est connue pour ses tombes dites des grands chefs du nome de l'oryx : la décoration des pièces intérieures, peinte sur stuc, comprend de nombreuses inscriptions biographiques d'une importance notoire pour la connaissance du Moyen Empire. Il restera jusqu’au 5 novembre à Béni-Hassan, prenant ainsi du retard, par la faute de l’admirable Jomard. Il aurait fallu prendre la peine de mouiller les fresques avec une éponge afin de les débarrasser de la couche étouffant leur éclat.

 

 


Antinoë

 


Le 7 novembre, le déchiffreur constate, avec tristesse, les méfaits occasionnés par les Egyptiens eux-mêmes sur le site des ruines d’Antinoë. "Aucun des monuments décrits par la Commission d’Egypte n’a échappé à la fureur des barbares habitants qui, avec la permission de leur gouvernement, ont tout détruit, jusques aux fondements, pour faire de la chaux avec les pierres des arcs, des bains, etc."

 

Parmi les vestiges ayant échappé à ce massacre, une tête de Ramsès le Grand a été acquise "pour la modique somme d’une piastre (sept sous), y compris le transport de cette petite masse jusqu’à mon mâasch. C’est mon drogman qui fit le marché, j’aurais été honteux de le contracter. Je fis payer le port en sus de la valeur du prix donné pour l’objet."

 

Le Champollion animé par les valeurs de la République n’a pas été étouffé par la gloire du savant et le titre de conservateur. On le perçoit à nouveau lorsqu’il confie à Figeac, à propos des Bédouins : "Ce sont des braves et excellentes gens, quand on les traite en hommes."

 

 


Fellah

 


L’expédition s’offre une belle frayeur le 8 novembre. L’Athyr a abordé l’autre barque afin que des membres puissent monter dîner à bord de l’Isis. Bertin tombe à l’eau, dans le courant d’une rapidité effroyable à cet endroit-là. Etant bon nageur, il parvient à se saisir d’une corde qu’on lui envoie et, s’y agrippant, ses compagnons peuvent le tirer et le hisser à bord. Champollion est resté glacé d’effroi. "Il eut été affreux pour moi de rentrer en France sans un de mes compagnons de voyage, et de l’avoir perdu par un semblable accident."

 


Après être passé à Assiout, ils parviennent à Saoudjé, où le Bey les invite à dîner, mais Champollion, fatigué, ne se rend pas à la soirée avec ses compagnons, et l’hôte promet de venir voir le chef de l’expédition. La mission quittera Saoudjé, puis devra y revenir, devant l’insistance du bey, et repartira enfin,  voyant ses premiers crocodiles dans la matinée, quatre, dont trois forts grands. Le surlendemain au soir, elle parvient à Dendérah, dont Vivant Denon avait parlé avec enthousiasme au Dauphinois.

 

Malgré l’arrivée tardive aux abords du site, n’y tenant plus, il rend une visite au temple qui est aussi beau qu’il l’imaginait, avec ses colonnes hathoriques, avant d’y retourner à l’aube à peine venue. Cependant, si l’architecture se révèle magnifique, les bas-reliefs montrent qu’ils datent "d’un temps de décadence, sous la domination romaine."

 

 


Louqsor par Roberts (modifié)

 


Le 20 novembre, l’expédition aborde enfin à Thèbes. Les Français, lors de la campagne d’Egypte, étaient restés éblouis par l’ampleur des salles hypostyles, par la splendeur de ces pylônes, de ces portes monumentales où le clergé thébain tout-puissant officiait, état dans l’état.

 

Quatre jours après, passant du lieu d’abordage à la rive orientale, Saghîr visite Louqsor et ses deux obélisques en granit rose, de près de vingt trois mètres, aux pieds desquels siègent quatre colosses de même roche, de dix mètres de hauteur, dont seule la poitrine et la tête émergent de leur prison de sable et représentant Rhamsès le Grand.

 

Il s’émerveille devant la magnificence pharaonique au palais de Karnak, "ou plutôt la ville de monuments."  Sa plume n’ose décrire dans le détail ce qu’il admire en ces instants. Ce sont plutôt des émotions qu’il va coucher sur le papier.

 

"Nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens," et "aucun peuple ancien ni moderne n’a conçu l’art de l’architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Egyptiens ; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et nous en avons tout au plus cinq pieds huit pouces. L’imagination qui, en Europe, s’élance bien au-dessus de nos portiques, s’arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnak."

 

Le déchiffreur constate que les portraits des anciens pharaons sont représentés chacun d’entre eux avec une physionomie propre, de sorte que l’on reconnaît toujours le souverain dont il est question, "car ce sont des portraits véritables, représentés cent fois dans les bas-reliefs."

 

 


"des portraits véritables" (Amenhotep III) 


Dans cette chronique historique, au milieu des hauts faits guerriers des pharaons, il lit ceux de Scheckonk, vainqueur de plus de trente nations, "parmi lesquelles j’ai retrouvé, comme cela devait être en toutes lettres, Ioudahamalek, le royaume des Juifs ou de Juda. C’est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du premier livre des Rois, qui raconte en effet l’arrivée de Sésonchis à Jérusalem et ses succès ; aussi l’identité que nous avons établie entre le Schechonk égyptien, le Sésonchis de Manéthon et le Sésac ou Schéschök de la Bible est confirmée de la manière la plus satisfaisante."

 

Il se promet de rester cinq à six mois à Thèbes, au retour de la seconde cataracte, car les quelques cartouches qu’il a relevé bouleversent la chronologie établie des règnes des XVIIIème, XXème  et XXVIème dynasties. Ainsi Meiamoun-Ramsès (Ramsès III) n’est pas le grand-père de Ramsès le Grand, mais son quatrième successeur. "Voilà un pas important de fait vers la vérité,… Si les commissionnaires d’Egypte eussent copié les hiéroglyphes des bas-reliefs de Médinet-Habou, dont ils ont donné les figures, l’erreur que j’ai commise à la fin de la XVIIIème dynastie n’eût pas lieu."

 

 


Karnak (Roberts)

 


La mission quitte Thèbes le 26 novembre 1828, et relève les ruines d’un temple à Ermant, qui fut construit sous le règne de Cléopâtre VII, en commémoration de sa grossesse et de son heureuse délivrance d’un gros garçon, Césarion, fils de Jules César.

Beaucoup se sont fourvoyés sur le zodiaque de ce temple, surnommé par les Egyptiens modernes Mammisi. Celui-ci va disparaître dans les années qui suivront, utilisé pour fabriquer de la chaux.

 

Un temple à Esné a été démoli depuis douze jours pour renforcer le quai contre le Nil. Comme le rappellera Nestor L’Hôte : "Le quai d’Esné a été reconstruit, dans les temps modernes, avec les matériaux provenant du temple de Contra-Lato, maintenant détruit et qui était situé sur la rive opposée du fleuve. On trouve […] des portions de légendes hiéroglyphiques donnant les noms de Ptolémée Epiphane et d’un empereur romain qui paraît être Trajan, d’après les lettres TR qui commencent son nom."


L’Isis ayant pris l’eau, les provisions sont mouillées, le sel perdu, comme le riz et la farine. La barque doit être radoubée afin qu’on bouche la voie d’eau. A El-Kab, deux autres temples ont été démoli depuis peu. Le 4 décembre, les deux temples d’Eléphantine ont subi le même sort. "Avais-je tort de me presser de venir en Egypte ?" Dix ans plus tard, L’Hôte constatera une dégradation des hypogées d’El-Kab.


Le lendemain, Champollion est parvenu à Philae, "l’île sainte d’Osiris, à la frontière extrême de l’Egypte et au milieu des noirs Ethiopiens, comme eut dit un brave romain de la garnison de Syène". Les Grecs estimaient que Syène, aujourd'hui Assouan, se trouvait exactement sur le tropique du Cancer.

 

Un accès de goutte empêche Champollion de visiter Philae, et il doit garder le lit, tandis que les lettres d’Europe sont arrivées (une de sa femme du 15 août, et deux de Figeac des 25 août et 3 septembre).

Guéri en peu de jours, il découvre que les temples de Philae sont des époques ptolémaïque et romaine, "à l’exception d’un petit temple d’Hathor et d’un propylon engagé dans le premier pylône du temple d’Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanebo 1er ; c’est aussi ce qu’il y a de plus beau."

 

 


Champollion l'Egyptien

 


C’est en ce lieu que Castex grava la fameuse inscription commémorant le passage de Desaix à Philae. Le malheureux sculpteur est mort six ans auparavant, à l’Hôtel-Dieu, dans le dénument le plus absolu. Les Anglais ayant, par la suite, salopé l’inscription, Napoléon III la fera restaurer en signalant : "on ne salit pas une page d’histoire."

 

Le 20 décembre, à Ouadi-es-Seboua, il prélève un morceau de mortier, comme en de nombreux lieux déjà, afin d’enrichir la collection de son ami Vicat. Trois jours plus tard, pour son trentième anniversaire, il aborde à Derr, où le cachef "nous dit tout franchement que, n’ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec nous, ce qui fut fait… Nous comptions y faire du pain ; cela fut impossible, il n’y avait ni four, ni boulanger."


Le 26 décembre, à neuf heures du matin, la mission parvient à Ibsamboul (Abou Simbel). Elle se consacre, dès le lendemain, au plus petit des deux temples, dédié à Hathor, en hommage à Néfertari. Le temple est "décoré d’une façade contre laquelle s’élèvent six colosses de trente cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l’un ses fils, et l’autre ses filles, avec leurs noms et titres. Ces colosses sont d’une excellente sculpture, et j’en veux mortellement à Gau d’avoir donné à leur stature si svelte et d’un galbe si élégant la tournure de lourds magots et d’épaisses cuisinières."

 

Jean-François reconnaît que l’autre temple "vaut à lui seul le voyage de Nubie" et qu’il ne déparerait pas à Thèbes. "Le travail que cette excavation a coûté effraie l’imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n’ayant pas moins de soixante et un pieds de hauteur. Tous quatre, d’un superbe travail, représentent Rhamsès le Grand ; leurs faces sont portraits, et ressemblent parfaitement aux figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs."

 

 

 


La mission franco-toscane entreprend de déblayer l’entrée et se protège du mieux possible contre la coulée de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de tout engloutir. Aussi, Champollion se déshabille en partie, et pénètre dans la bouche d’un four.

 

Jean-François découvre les bas-reliefs des seize salles, et dans le sanctuaire il constate que le groupe des quatre statues, "représentant Amon-Ra, Phré, Phthah et Rhamsès le Grand, assis au milieu d’eux, n’a été bien dessiné par personne. Le dessin de Gau est ridicule à côté de l’original."


Après deux heures et demie dans cette atmosphère surchauffée, le groupe d’exploration ressort exténué. On ne pourra consacrer qu’un temps limité chaque jour, "par escouade de quatre,… et pendant deux heures le matin et deux heures le soir", ceci afin de reproduire les bas-reliefs historiques.

 

Le 30 décembre, le groupe parvient à Ouadi-Halfa, où, opprimée selon le bon plaisir du cachef et dans le dénuement le plus absolu, vit une "population qui n’a rien de commun avec les Arabes, ni pour le langage, ni pour la physionomie […] Du reste, ils sont de bonnes gens et naturellement gais, comme le sont tous les Barabras, dont les formes sveltes, les physionomies douces et ouvertes, le teint rouge-brun tirant sur le noir, rappellent tout à  fait l’ancienne race Egyptienne, dont les coptes ne conservent aucun caractère."

 

 


Abou Simbel (Linant de Bellefonds)

 


Le lendemain, cherchant la stèle de Sésostris 1er, dessinée quelques années auparavant par Ricci, ils fouillent en vain cette plaine inculte et envahie par les sables. De retour aux temples, ils y découvrent la stèle de l’an II de Ramsès 1er, qui rejoindra le Musée Charles X. Ricci se souvient enfin et la stèle de Sésostris 1er est enfin dégagée. Tandis que Champollion et Rosellini rédigent leur correspondance de fin d’année, Ricci la fait charger sur le navire toscan, en dépit des conventions.

 

L’année 1829 commence par une petite fête où ils consomment deux bouteilles de vin "que le tropique avait cependant amorties". La journée commence par les lettres aux amis ; à Augustin Thévenet, il assure que bien qu’ayant l’apparence d’un arabe du désert, et buvant  "de l’eau du Nil à discrétion-, tout cela ne m’est allé qu’à la peau et je suis toujours, au fond, Dauphinois endiablé." Il s’arrêtera à la seconde cataracte avec ses "vingt-huit bouches à nourrir (sans compter celle du canon)", ayant en ce lieu, avant même de quitter Paris, "planté mes colonnes d’Hercule."

 

 


Nubien (d'après Prisse d’Avennes)

 


Lenormant les quitte, comme prévu, en ce lieu et revient vers le Caire. C’est d’ailleurs lui qui ramène les courriers du nouvel an, dont celui que Champollion adresse à Dacier. "J’ai le droit de vous annoncer qu’il n’y a rien à modifier dans notre Lettre sur l’alphabet des hiéroglyphes. Notre alphabet est bon : il s’applique avec un égal succès, d’abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des Lagides, et ensuite, ce qui devient d’un bien plus grand intérêt, aux inscriptions de tous les temples, palais et tombeaux des époques pharaoniques […]

 

Je tourne donc dès aujourd’hui ma proue du côté de l’Egypte pour redescendre le Nil, en étudiant successivement à fond tous les monuments des deux rives : je prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et, d’après l’idée générale que je m’en suis formée en montant, la moisson sera des plus riches et des plus abondantes […]

 

Mes portefeuilles sont déjà bien riches : je me fais d’avance un plaisir de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Egypte, religion, histoire, arts et métiers, mœurs et usages. Une grande partie de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d’avancer qu’ils ne ressemblent en rien à ceux de notre ami Jomard, parce qu’ils reproduisent le véritable styles des originaux avec une scrupuleuse vérité."

 

 


Dessin de Champollion

 


Le 3 janvier, la mission est de retour à Abou Simbel et Jean-François est victime d’une crise de goutte au genou droit. L’ouverture du temple n’a pas été comblée par les Nubiens, "ce qu’ils font d’habitude pour avoir l’occasion de gagner un bakschis à l’arrivée de chaque voyageur."

 

Dès le 6, il peut se joindre aux équipes qui, depuis leur retour, relèvent les bas-reliefs, complétant les point imprécis du dessin du décret de Ptah. Ce dernier avait été relevé par Huyot, provoquant le fameux déclic sur RâMSS. "L’effet des colosses par le clair de lune est admirable," écrit-il un soir.


Tous les dessins achevés, suite au labeur courageux et incessant de toute la mission, car "Français et Toscans ont rivalisé de zèle et de dévouement", les barques quittent Ibsamboul, tandis que des chants nubiens saluent le départ de l’expédition. "Je n’ai pu me défendre d’un sentiment de tristesse en quittant ainsi pour toujours, selon toute apparence, ce beau monument, le premier temple dont je m’éloigne pour ne plus le revoir."

 

 

 


Il avait invité Pariset à les rejoindre à Thèbes, spectacle merveilleux pour "ceux qui ont des yeux pour voir et des cœurs pour sentir." La peste et le choléra retiennent le médecin en Asie Mineure et Pariset déplore : "Vous admirez les merveilles de l’Egypte ancienne, - nous scrutons les abominations infinies de l’Egypte moderne." Il avait intérêt à écrire, car Champollion menaçait de lui dépêcher tous les crocodiles de Nubie.

 

Justement, en descendant le Nil, la mission approche d’un crocodile, avec l’idée d’en faire une grillade, mais le monstre se jette dans le fleuve, averti par le cri des oies qui s’enfuient devant les chasseurs. "Mes Nubiens assurent que ces oiseaux servent de sentinelles et d’espions au crocodile." Non seulement, elles protégèrent le Capitole, mais les voilà qui officient sur le Nil.


Dans un spéos, le savant français remarque que "la femme du prince éthiopien Satméi se présente devant Sésostris immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la civilisation égyptienne différait du reste de l’Orient et se rapprochait de la nôtre ; car on peut apprécier le degré de civilisation des peuples d’après l’état plus ou moins supportable des femmes dans l’organisation sociale."

 


Les voici de retour à Derr. Champollion apprend que les palmiers sont une des rares ressources de la région, et, bien que les palmiers y soient moins imposés qu’en Egypte, comme la proportion de dattiers est moins importante en Nubie, cette seule taxe suffit pour ruiner le pays et tenir les habitants dans la misère.

 

A Amada, le 19 janvier, Saghîr visite un temple fondé par Thoutmosis III, où les Coptes ont recouvert les reliefs d’un misérable emplâtrage. Afin d’effectuer une copie, il est contraint "de faire sauter à coups de marteau le stuc portant de mauvaises peintures représentants les saints."