CHAMPOLLION

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Ahmosis

Ahmosis Champollion, le déchiffreur et les défricheurs

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07. Une serrure fort rouillée

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 18:00 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

"Une serrure fort rouillée"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 



En 1802, Silvestre de Sacy s'intéresse au texte intermédiaire en démotique de la pierre de Rosette qu'il compare avec le texte en grec. Il trouve ainsi des groupes de caractères qui, selon lui, correspondent à Ptolémée, Arsinoé, Alexandre et Alexandrie. Ackerbläd, orientaliste suédois, à partir des mêmes méthodes, en déduit un bref alphabet d'égyptien démotique. Cette méthode ne donne aucun résultat pour le reste du texte en démotique.

 

Il se sont servis de l’hypothèse de l’abbé Barthélemy qui affirmait que les symboles contenus dans les cartouches étaient les noms des monarques de l’ancienne Egypte. "Par les travaux de MM. De Sacy  et Ackerbläd, l'écriture vulgaire des anciens Egyptiens exprimait les noms propres étrangers par le moyen de signes véritablement alphabétiques."

 

 

Philae

 


"N'ayant pas supposé, d'une part, que les Egyptiens avaient pu écrire les mots de leur langue en supprimant en grande partie les voyelles médiales, comme cela s'est pratiqué de tout temps par les Hébreux et les Arabes", dira Champollion le jeune, et ne supposant pas que certains signes étaient symboliques et non phonétiques, le Baron de Sacy abandonne.


Zoëga, un savant danois, connaissant le grec et le copte, soupçonne une possible valeur phonétique des signes hiéroglyphiques, mais limite sa réflexion à une idée de rébus. Il réfute l'idée d'une utilisation mystérieuse réservée à une caste. Il meurt trop tôt et son ouvrage est publié quelques temps avant la campagne d'Egypte.


Un médecin anglais, qui a appris dans sa jeunesse le grec, le latin, le français, l’italien, l’hébreu, le persan et l’arabe, fut curieusement toujours réfractaire au copte. C’est à partir de ces compétences qu’il s’attaque aux inscriptions de la stèle de Rosette, certain d’en venir à bout.

En 1814, le docteur Thomas Young parvient non seulement à confirmer que le nom identifié par Ackerblad et Silvestre de Sacy est bien celui de Ptolémée, mais que l’autre nom contenu dans les cartouches est celui de Cléopâtre et qu’ils ont des symboles en commun qui ne peuvent avoir pour valeur que P, T et L. Aussi, il  opte pour une valeur purement phonétique des hiéroglyphes, mais il lit des noms tels qu’Arsinoé, ce qui inspira la lettre ironique de Champollion à propos du passe-partout.

 

 


Cléopâtre présentant Césarion, Temple de Dendérah

 


L’ambigu Silvestre de Sacy le met en garde contre le dauphinois endiablé : "Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas trop communiquer vos découvertes à monsieur Champollion… Il cherche à plusieurs endroits de son ouvrage à faire croire qu’il a découvert beaucoup de mots de l’inscription égyptienne de Rosette.  J’ai bien peur que ce ne soit là que du charlatanisme."

 

Mais Young ne peut apporter le sens de cette écriture, ni sa relation avec la langue parlée, et par voie de conséquence ne propose aucune grammaire. De même, comme la Commission d'Egypte en France, il ne distingue pas assez le démotique et le hiératique.

 

En 1816, il est convaincu de la valeur alphabétique des signes hiéroglyphiques, tout comme les savants de la Description de l'Egypte. Par le biais de l'alphabet d'Ackerbläd, il tente, en ajoutant plusieurs nouveaux signes, de traduire le texte démotique.

 

 


Thomas Young

 


Trois ans plus tard, devant l'échec de sa méthode, il abandonne cette voie et opte pour un système composé de caractères idéographiques purs. Seuls les noms étrangers sont traduits par des caractères à valeur phonétique. Edme François Jomard l’encourage et le soutient moralement contre son ennemi intime : "C’est assurément à vous qu’est réservée la solution de ce problème complexe."

 

Champollion, trop curieux de tout ce qui a trait à l’Egypte, ne peut pas ignorer cette approche, mais Young ne propose aucun système. Certains voudraient mettre le natif de Figeac et le brillant docteur sur un pied d’égalité, en ce qui concerne la découverte de la signification des hiéroglyphes : ce serait comme affirmer que celui qui a découvert le principe du moteur à vapeur doit tout à celui qui utilisa en premier le silex pour allumer un feu.

 

 

 

 


Silvestre de Sacy répond aux travaux de Young par ces mots : "Hic labor, hoc opus est." En d’autres termes, le plus dur reste à faire. Ackerblad finit par lui écrire, réfutant le rôle d’arbitre que Young veut attribuer à Silvestre de Sacy, que seuls Champollion ou Quatremère peuvent remplir cette fonction, car ils connaissent le copte. Young a approché d’une vérité, mais, celle-ci ne correspondant pas à sa vision phonétique de l’écriture des anciens Egyptiens, il ne l’a pas retenue.


Suite à la journée du 19 mars 1821 et de l’affaire du drapeau blanc, Jean-François a donc préféré quitter Grenoble pour Paris. Là, il perd successivement cinq emplois aussi rapidement qu’il les a trouvés. "Les méchantes langues disaient alors que je parlais trop haut et avais le défaut capital de ne jamais cacher ce que je pensais sur les personnes ni sur les choses."

 

Sa santé n’est pas des plus brillantes : il a le teint plutôt pâle et souffre de malaises qui se traduisent par des bourdonnements d’oreille et des évanouissements, sans parler de ses bronches qui sont fragiles. Il donnera d’ailleurs toujours des nouvelles de sa santé, lorsqu’il écrit à Figeac, durant de ses voyages à l’étranger. A  31 ans, il paraît plus que son âge.

 

 


Réussira-t-on à "résoudre l'enigme du Sphinx" ?

 


Ses principaux appuis scientifiques sont morts ou sont considérés comme des pestiférés, en ces périodes où il ne fait pas bon être dans le collimateur des Ultras. Jomard est passé de la Révolution à l’Empire, avec la même élégance qu’il a quitté l’Empire pour la Restauration. Il sait naviguer et frapper aux bonnes portes, et est l’anti-Champollion par excellence. Il faut dire qu'à la Révolution, les affaires de son père à Versailles ont périclité, puisque ses clients étaient principalement des nobles, et Jomard a connu des temps très difficiles.

 

Dacier, lors bu bannissement à  Figeac des deux frères Champollion, se désolait de voir des esprits aussi brillants tenus à l’écart. Tandis que le baron fraîchement éclos, Silvestre de Sacy, regarde vers l’étranger pour trouver l’Œdipe capable de déchiffrer l’énigme du Sphinx, le Baron Dacier, mû par un sentiment patriotique, est convaincu que la clé du mystère sera percée par un français.

 

 

En 1821, Figeac, fidèle à son rôle d’ange gardien du jeune Jean-François, le met en relation avec l’érudit qui fait partie de l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres depuis 1772, qui en est le secrétaire perpétuel depuis 1783, membre de l’Institut en 1795 et qui sera reçu à l’Académie Française en 1822. Bon Joseph Dacier a dû se cacher pendant la Terreur.

D’emblée, le baron prend l’homme jeune d’une trentaine d’années en sympathie et lui assurera sa protection, lui faisant obtenir la caution scientifique de l’Académie pour ses travaux. Jomard doit en être malade, d’autant plus que Champollion le jeune lit à l’Académie des Inscriptions, le 27 août, son Mémoire sur l’écriture hiératique, où il souligne la parenté des trois écritures.

 

Saghîr a répertorié tous les signes démotiques et hiératiques, faisant des fiches. Il y en a plus de 300, ce qui écarte l’hypothèse d’une valeur uniquement alphabétique des signes. Il avance donc l’idée que le démotique et le hiératique sont régis par les mêmes règles et solidaires.

 

 

 


Toujours en 1821, Casati, ramène un grand nombre de papyrus de son voyage en Egypte, dont l’un est bilingue : démotique et grec. Le nom de Cléopâtre y figure. Le même nom sera repéré en hiéroglyphes sur l’obélisque de Bankes, en janvier 1822, date à laquelle, la théorie du dauphinois est déjà bien avancée. Il note les noms inscrits dans les cartouches et rapidement il parvient à déchiffrer les noms des souverains. Mais, ces résultats appliqués au hiéroglyphes ne peuvent pas traduire ceux-ci.

 

En octobre, paraît dans la Revue encyclopédique, une lettre que l’auteur a préféré ne pas signer. L’auteur regrette que le patriotisme, louable certes, participe au pillage des temples égyptiens, et s’inquiète du devenir du temple de Dendérah, dont il pense que le plafond est à présent menacé de destruction.

 

A l’instar des Romains, il convient plutôt d’importer les obélisques. Quant au zodiaque, "s’il sortait de France, il n’y aurait plus moyen de se consoler de la mutilation du temple de Dendéra." Toute l’approche de l’égyptologie est contenue dans cette lettre non signée de Champollion le Jeune.

 

 


Le baron Bon Joseph Dacier

 


Chez lui, lors des réunions où sont conviés nombre de savants (y compris Jomard), il est souvent question de ce zodiaque, qui déclenche de folles hypothèses. D’aucun le datent de 12.000 ans av. J.-C. (Dupuis et Raige). Jollois et Devilliers l'avaient situé à 900 av. J.-C. Champollion est proche de leur vision.

En cette année, il lira un mémoire sur le zodiaque, où il réfute sa très grande ancienneté ; cette communication va lui être bénéfique, même si elle n’est guère spectaculaire. Jomard fait partie de ceux qui sont certains d’une très grande ancienneté du temple.


En cette fin d’année 1821, Saghîr avance à grands pas, et décèle l’existence d’homophones. Il recherche tous les noms de pharaons contenus dans les cartouches et qu’il avait retranscrits sur des fiches. Champollion a le mérite de penser que les voyelles médianes ont été éludées et que les Egyptiens ont écrit PTOLMES.

 

La France, ayant à rembourser les emprunts que Corvetto avait contractés auprès des banques Baring et Hope, pour anticiper le paiement de la contribution de guerre, ne peut acheter la fabuleuse collection réunie par le Consul général d’Egypte à Alexandrie, Bernardino Drovetti. C’est le roi de Sardaigne et du Piémont qui en fait l’acquisition, et la collection parviendra à Turin, dont une aile de l’Académie se transformera en musée.

 

 

collection Drovetti à Turin

 


Dans une nouvelle communication à propos du zodiaque de Dendérah, il laisse entendre que le temps des suppositions hasardeuses est révolu, et que les mystères n’en seront bientôt plus. Déjà, un élément important est donné, puisqu’il signale que le signe de l’étoile est un déterminatif concluant le nom d’une étoile.

 

 

 


Dans le courant de l’été, il rédige un mémoire où, grâce à sa profonde connaissance du copte, il déchiffre des parties de textes en démotique. Cette communication a le don d’ouvrir enfin les yeux à Silvestre de Sacy, lequel comprend que son ancien élève est à deux doigts de résoudre l’énigme millénaire des hiéroglyphes.

 

Après avoir longtemps cru que seuls les noms de souverains étrangers étaient retranscrits grâce à des signes phonétiques, il s’aperçoit que même celui des divinités étrangères est écrit de la même manière ; il finit par opter pour une hypothèse hardie : certains hiéroglyphes ont une valeur phonétique, d’autres expriment une idée au sens propre et les derniers au sens figuré.

 

 

Ramss



Un ami, l’architecte Jean-Nicolas Huyot, qui vient de relever les plans des temples en Egypte, envoie des documents à Champollion le jeune. Dans un cartouche, ce dernier a sous les yeux le signe solaire de , un M et deux S. Son esprit vif percute aussitôt et lit RâMSS, donc  Ramsès, ce qui en même temps veut dire Râ l’a mis au monde.  Idem pour ThôtMS, le Thoutmosis des Grecs.



Thôtms

 


Il prend ses documents en vrac et,  tout excité, il court voir son frère, à l’Institut, déboulant tel un fou.. "Je tiens mon affaire !", s’écrie-t-il. Ce sont des millénaires d’histoire qu’il va sauver de l’oubli auquel ils semblaient promis. Figeac écrira ensuite que, sous le coup de l’émotion "ses jambes ne le tenaient plus, son esprit se trouva saisi d’une sorte d’assoupissement. On le coucha."

 

Il dormira cinq jours, avant de recouvrer ses sens. Le 21 septembre, il a suffisamment récupéré pour expliquer sa découverte à son frère qui prend des notes, dans le but de faire une communication à l’Académie. Le lendemain le manuscrit est lithographié, afin de pouvoir être remis à chacun des participants à la séance.

 

Le 27, mis au courant de l’affaire par Dacier, Sacy invite à faire sa communication le jour même. L’histoire dit qu’au moment même où Champollion expose son système de déchiffrement, les éléments de la reconstitution de la tombe de Séthi 1er, découverte par Belzoni dans la nécropole thébaine en 1817, passe sous les fenêtres de l’Académie, à bord d’une péniche.

 

 

 


"Monsieur,


Je dois aux bontés dont vous m’honorez l’indulgent intérêt que l’Académie royale des Inscriptions et Belles Lettres a bien voulu accorder à mes travaux sur les écritures égyptiennes, en me permettant de lui soumettre mes deux mémoires sur l’écriture hiératique ou sacerdotale, et sur l’écriture démotique ou populaire".

 

Ainsi commence la fameuse Lettre à M. Dacier, discours rédigé par Figeac, à l’exception du tableau, et lu en présence de Thomas Young. Il y reconnaît être redevable, pour étudier les textes de la stèle de Rosette aux premières notions de "M. Silvestre de Sacy, et successivement à celles de feu Ackerbläd et de M. le docteur Young". Il annonce que les écritures égyptiennes ne sont indéniablement pas des écritures purement alphabétiques.

Il affirme que l’écriture phonétique égyptienne peut être comparée au phénicien, à l’hébreu, le syriaque, l’arabe où seuls subsistent les consonnes et les voyelles longues, laissant à la science du lecteur le soin de suppléer le voyelles brèves.


Enfin, il avance, avec beaucoup de certitude, l’hypothèse que les Egyptiens ont choisi, afin de représenter ces sons ou articulations, des hiéroglyphes figurant des objets physiques ou exprimant des idées dont le nom ou le mot correspondant en langue parlée commençait par la voyelle ou la consonne qu’il s’agissait de représenter.

 

 

 


"Je pense donc, monsieur, que l’écriture phonétique exista en Egypte à une époque fort reculée ; qu’elle était d’abord une partie nécessaire de l’écriture idéographique." Pour le démontrer, il faudra examiner des documents nouveaux et éprouver cette théorie. Il en existe un grand nombre en Italie, plus particulièrement à Turin.

 

Saghîr est conscient de la portée de sa découverte. Le 15 octobre, il écrit à André, le frère de son épouse Rosine : "Au moment où je terminais à l’Institut la lecture d’un fort grand mémoire composé en grande partie à Grenoble, mémoire qui parut fort important par lui-même, mon bon ange me conduisit à une de ces découvertes littéraires qui suffisent pour établir à perpétuité la gloire d’un savant."


Young, qui est présent lors de la lecture du fort grand mémoire, écrit : "Le bruit peut bien courir qu’il a trouvé en Angleterre la clef qui a ouvert la porte et on dit souvent que le premier pas est le plus difficile, mais même s’il a emprunté une clef anglaise, la serrure était si effroyablement rouillée qu’aucun bras ordinaire n’aurait été assez fort pour la faire tourner."

 

 

Une serrure effroyablement rouillée

 


Cependant, il voit en Champollion un adjoint plus jeune. Comme il n’est question que du Français et jamais de celui qui se croit à l’origine de la découverte, la jalousie va commencer à s’insinuer dans les propos de l’Anglais et, bientôt, il rejettera une partie des travaux de Champollion, persistant à lire Arsinoé au lieu d’Autocrator. Saghîr continuant à étudier tous les cartouches royaux, va permettre de dater les statues et les temples, et continuer de compléter sa liste d’homophones.


Par une curieuse destinée, cet homme, ayant effectué une découverte importante pour l’Histoire et la connaissance des civilisations passées, est sans situation, restant à la porte d’une Académie qui aurait dû lui ouvrir les bras, et se trouve privé de chaire, alors que ses cours auraient fait merveille !

 

La seule chose que sa communication lui a rapporté, dans l’immédiat, est une lettre du jaloux Jomard et des rencontres instructives avec Belzoni, le titan de Padoue. En effet, monseigneur Frayssinous, Grand Maître de l’Université, ne pardonnant pas les méthodes d’enseignement mutuel, ne semble pas plus disposé à présent, qu’il ne l’était auparavant, à faire entrer le loup républicain dans la bergerie.

 

 

Belzoni

 


Lors de la réunion d’ouverture de la Société Asiatique, le 20 décembre, Louis Philippe, qui en est membre, se fait expliquer son système par Jean-François, et semble comprendre les difficultés qu’éprouve le savant, en ayant aussi peu de matériaux nécessaires, dans la capitale, dans le but de développer ses études.

 

Thomas Young, en vertu de publications faites en 1816 et 1819, pense être à l’origine de la découverte de Champollion le jeune, alors que sur les valeurs des treize signes avancées, huit étaient à côté de la plaque. Le physicien anglais n’a pas perçu la double nature alphabétique et idéographique des hiéroglyphes, de manière conjointe.
Il reconnaîtra cependant en septembre 1823 : "Champollion en fait tant que désormais rien d’important ne peut plus lui échapper. Je considère donc mes études égyptiennes comme terminées."

 

 

Avant la mi-janvier 1823, se trouvant à la salle des ventes, où un texte de la collection Duvant va être mis aux enchères, dans le but d’en copier les inscriptions, il rencontre un personnage qui va avoir une importance capitale, par la suite. Jean-François expose à l’inconnu son amertume d’avoir vu la collection Drovetti partir pour le Piémont, après avoir été proposée à la France. Le Duc Blacas d’Aulps, proche du Roi, lui promet de le soutenir.

 

Le dauphinois endiablé et l’ami de la Religion, par la passion commune qu’ils ont pour l’Egypte, vont sceller une amitié qu’aucun événement ne brisera et que rien ne laissait présager, en raison de leurs divergences politiques. Blacas obtient un présent de Louis XVIII à Champollion, où le souverain lui reproche, à mots feutrés, de ne pas lui avoir dédié sa découverte ; en fait, il s’agit plus d’une reconnaissance que d’un reproche.

 

 

Lettre de Champollion

 


Le comte, puis duc Pierre Louis Jean Casimir de Blacas d’Aulps, émigré sous la révolution, Ministre de la maison du roi sous la première Restauration, nommé ambassadeur à Naples, où il négocia le mariage du feu Duc de Berry, est décrit par Chateaubriand comme un connaisseur éclairé dans quelques branches d’archéologie.

 

Le royaliste, proche du comte d’Artois, a aménagé un musée dans son hôtel et le républicain dauphinois est invité à le visiter. Des liens d’estime se créent entre les deux hommes et cette relation va être bien utile au jeune savant. Si ce dernier méprise ses détracteurs, il n’oublie jamais ceux qui l’ont aidé, comme l’atteste sa correspondance.

 

 

Le comte de Villèle

 


Jean-Baptiste Guillaume Joseph, comte de Villèle s’était retiré du cabinet de Richelieu, jugé trop mou. Il est revenu aussitôt dans un gouvernement qui n’a plus de président du conseil, dont il est ministre des finances et la véritable éminence grise. Il acceptera avec réticence l’expédition d’Espagne, destinée à rétablir les bourbons ibériques sur le trône.

 

Au moment où le voyage de Jean-François en Angleterre va être rendu possible, afin de vérifier son système et d’approcher ses chers monuments Egyptiens, Louis XVIII, manipulé par le comte d’Artois, déclenche une expédition en Espagne, laquelle compromet tout.

 

 

Louis XVIII assistant au retour des troupes d'Espagne

 


En mars 1823, paraissent deux ouvrages très surprenants. Letronne publie Recherches pour servir à l’histoire d’Egypte, dédié à Young ; il a d’ailleurs écrit à celui-ci :  "La liberté que j’ai prise en parlant de certain charlatan de notre pays, monopoliseur de l’Egypte…"

 

Par ailleurs, un célèbre naturaliste et voyageur, Alexander von Humboldt retrace les découvertes récentes de Young, en littérature hiéroglyphique et son alphabet original augmenté par M. Champollion.
Sur les instances du Baron de Férussac, Jean-François décide de publier ses résultats les plus récents, afin de ne pas laisser s’enfler démesurément une polémique naissante, sujet de discorde entre patriotes et jaloux.


Le 21 avril 1823, Louis Philippe, duc d’Orléans, tresse une couronne de lauriers à l’ennemi des Ultras. "La brillante découverte de l’alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l’a faite, mais pour la Nation."

Au moment où le déchiffreur va se séparer de Thévenet, qui retourne en Isère, après avoir assisté à cette phase décisive dans la vie de son ami, un importun, demandant avec insistance une critique du système astrologique de Gulianoff, se voit opposer un refus. Une inimitié vient de naître, et le sieur Julius Klaproth fera parler de lui, ce dont ce personnage vil et inintéressant a toujours rêvé.

 

 


Louis-Philippe, duc d'Orléans

 


Saghîr de son côté n’a pas l’esprit à la polémique avec ceux qui le traitent de charlatan, fidèle à son attitude méprisante à l’égard de ses détracteurs, ligne de conduite dont il ne se départira pour ainsi dire jamais, comme il l’écrira plus tard : "Ces messieurs ne veulent point être convertis et sont tous de la mauvaise foi la plus inique. Mais tout cela est dans l’ordre. Je les connais, j’y crache et je passe."

 

En compagnie de Jean-Joseph Dubois, il travaille à un ouvrage qui va permettre de mieux appréhender la vie quotidienne des anciens Egyptiens. Le Panthéon Egyptien va révéler au monde moderne quels sont les dieux que l’on vénérait sur la terre des pharaons, quel est leur nom véritable non hellénisé ou latinisé, quels sont les liens familiaux entre les différentes divinités, ce qu’elles représentent et quelles sont leurs légendes.

 

La source est, cette fois-ci, purement égyptienne, puisque puisée dans les manuscrits auxquels les deux auteurs ont pu avoir accès. C’est toute la mythologie de l’Egypte ancienne qui se dessine et comment mieux appréhender une civilisation que par sa perception religieuse du monde. La publication est jugée prématurée par Jean-François, mais nécessaire, afin de répondre aux attaques qui se poursuivent. La première parution a lieu en 1823 et il y aura quinze versions jusqu’à 1831, date de la dernière mouture.

 

Progressivement ses idées rencontrent un écho favorable hors du pays, et des ecclésiastiques anglais se disent prêts à le recevoir, tandis que Wilhelm von Humboldt, le frère d’Alexander, défend les théories du Français. En son pays, où il n’est pas prophète, les querelles de clocher empêchent Champollion de progresser plus rapidement.

 

 

Documents sur le web :

 

Voir Lettre à M. Dacier (format PDF). Toujours dans le même document, à la BNF, un fort long mémoire de Thomas Young (en anglais). Aller juste après la page 52.

08. Le colombarium de l'Histoire

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:40 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

Le colombarium de l’Histoire

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

 


Ainsi, l’architecte Gau, envieux des bons rapports entre Jean-François et Huyot, qui lui apporta les précieux documents ayant accéléré sa découverte, refuse de communiquer des relevés qu’il a faits en Egypte. Ce n’est qu’une maigre perte, vu la qualité de ses dessins. Letronne, revenu à de meilleurs sentiments, réussi à les obtenir pour l’aimé d'Amon (il signe en effet ses lettres Maïamoun).

 

Jomard, égal à lui-même, reste toujours hostile et, en compagnie de Quatremère, Saint-Martin et Rémusat, il sera l’inspirateur d’un nouveau règlement, dont le but principal est de fermer les portes de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres aux supposés non royalistes (dont font partie, pour leur malheur, les deux frères Champollion).

 

 

La "merveilleuse" reproduction d'Abou Simbel par Gau

 


Le roi serait, selon beaucoup le jouet de la comtesse du Cayla, née Zoé Talon, fille d’un avocat et ancien agent secret pour son compte, de la Révolution à l’Empire. Elle est aux ordres du comte d’Artois, lequel pourrait ainsi influer sur la politique de son frère, tandis que la comtesse du Cayla a reçu du roi malade, en guise de récompense pour ses bons et loyaux services, le château de Saint Ouen. En fait, le souverain a réussi, jusqu’ici, à manœuvrer afin d’appliquer une politique qui évite de mettre le feu aux poudres.

 

Après la victoire importante des Ultras, suite à une manipulation électorale, Louis XVIII renonce au rôle d’arbitre qu’il s’est assigné, et c’est en réalité le comte d’Artois qui gouverne plus que son frère. Voici le commentaire du Duc de Broglie, suite à cette élection : "Le règne de Louis XVIII est terminé, celui de son frère commence."

 

 


Le comte d’Artois, futur Charles X

 


En 1823, le gouvernement de Villèle, est patronné par le comte d’Artois, comme le souhaite Louis XVIII . Une chose n’est pas négligeable dans ces évènements : le Duc de Blacas étant un proche du futur Charles X, ce voyage en Italie non seulement pourra voir le jour, mais aussi s’effectuer dans les meilleures conditions, sous la protection bienveillante du royaliste amateur d’antiquités égyptiennes.

 

 

Louis XVIII relevant la France en ruines (allégorie)

 


 
Pour corroborer sa théorie, Champollion le jeune, a besoin de la mettre à l’épreuve. Désormais, le chemin de Memphis et Thèbes passe par Turin et son fameux Musée qui exhibe la collection Drovetti que la France n’a pas pu se payer.

 

Le Dauphinois connaît des difficultés matérielles et Figeac tente en vain de lui trouver une fonction. Rosine, enceinte, se trouve  à Grenoble, où la mort prochaine de son père la retient.

 

En février 1824, les Ultras gagnent à nouveau les élections (411 députés sur 430), grâce à une nouvelle manipulation électorale, car les opposants, ayant été dégrevés d’impôts, n’ont pu participer au scrutin. Devant ce succès, Villèle porte la durée du mandat d’un député à sept années.

 

 

Turin ( http://www.bubastis.be )

 


Le 15 de ce même mois, Jean-François écrit au chevalier Lodovico Costa. "Vous comprendrez, par là, avec quel empressement j’attendais à Paris la collection d’antiquités de M. Drovetti, qui est un Musée tout entier et qu’on nous flattait toujours de l’espoir d’amener en France. […] Pensez-vous que votre gouvernement se décide à faire faire ce catalogue et cette classification d’une manière utile aux lettres ? […] ayant fait à ce sujet des travaux que l’Europe savante a bien voulu juger être de quelque importance, je crois être la personne la mieux préparée à classer et à cataloguer l’importante collection acquise par votre Roi."

 

Champollion vient de rédiger son Précis du système hiéroglyphique. Il  est tout d’abord publié à Berlin, tandis qu’à Paris, il attend d’être remis au Roi. Le 29 mars, le duc de Blacas en profite pour présenter l’auteur à Louis XVIII, qui paraît bien fatigué sur son trône. En fait, il est miné par une douloureuse gangrène aux jambes et a renoncé à l’exercice réel du pouvoir, se contentant de son illusion.

 

 

 

Lors de l'entrevue, Louis XVIII n'affiche plus la même santé

que sur ce tableau, alors qu'il était le comte de Provence

 


Dans le Précis, il est démontré une bonne fois pour toute, l’indépendance du système de Champollion et de celui de Young, ainsi que toutes les erreurs de ce dernier. Même Alexander von Humboldt, initialement partisan de Young, finit par comprendre que, si d’autres "ont trouvé quelques signes phonétiques, il est néanmoins évident qu’ils ne seraient même jamais parvenus à déchiffrer un nombre importants de noms propres."

 

 

Alexander von Humboldt, qui explora l'Orénoque

 


Le 1er mars, à Vif, chef-lieu de canton au sud de Grenoble, son épouse a donné le jour à la petite Zoraïde. Ayant obtenu, grâce au duc de Blacas, les facilités qu’il attendait pour aller en Italie, Champollion profite de son étape dauphinoise du 25 mai pour voir Rosine et sa fille.

"Ma petite commère est grasse à lard ; elle remplit parfaitement sa tâche, mange crie, mange, - dort et recrie à l’avenant. On prétend qu’elle me ressemble. J’ai bien reconnu mon teint et mes sourcils, - pour le reste il en sera ce que Dieu voudra."


Le 4 juin, la neige ayant fondu au col du Mont Cenis, il franchit les Alpes par la route ouverte sous le préfet Fourier. "Les chemins sont magnifiques, mais tracés sur le penchant de précipices affreux..."

Il arrive enfin à Turin, où il ne voit personne dans un premier temps. Ses premiers pas, d’un très bon augure,  le conduisent "dans une belle cour ornée de monuments antiques romains et au milieu d’eux une magnifique statue de granit rose, de 8 pieds de haut, représentant, d’après l’inscription gravée sur son tablier et sur son montant supérieur, le Roi Ramsès le Grand (Sésostris)." Le hasard lui fait rencontrer un employé du Musée qui lui propose de visiter cette collection dans l’état où elle se trouve.  

 

 

Le "Sésostris" de Turin (L'Egypte de B@stet - Corinne Smeeters)
Sur ce site, voir impérativement les photos sur le musée de Turin

 


Le lendemain, il est accueilli  par l’Académie des sciences, avec enthousiasme. Il en est un qui ne partage pas ce sentiment : le chevalier Cordero di San Quintino, conservateur du Musée. Rapidement va s’engager un bras de fer que l’abbé Peyron qualifiera de lutte d’un Pygmée contre un géant.

Au fur et à mesure de son déballage, Champollion peut admirer la collection parvenue à Turin grâce au "Roi de Sardaigne qui a trouvé les 400.000 francs que notre gouvernement n’avait pas pour acquérir la collection."

Elle est composée de nombreux papyrus, dont le sort l’inquiète beaucoup, car la méthode qui consiste à les coller sur gaze, a conduit à leur perte irrémédiable au Cabinet des Antiques de Paris. Il préconise de les coller sur un carton fin.

Pour les momies, il conseille de faire un tri et de ne conserver que celles qui ont usées de baume noir et solide. Sous notre climat, les autres "entrent promptement en fermentation et répandent une odeur très fétide, dont s’empreignent tous les objets environnants."

 

 

 


Enfin, Champollion expose sa vision d’un musée,  rejetant l’idée "que le Musée Royal Egyptien fût, comme beaucoup de musées, une espèce de magasin, où les objets sont entassés sans ordre et placés sans relation les uns avec les autres. Les monuments Egyptiens se prêtent bien mieux que ceux des Grecs et des Romains à une classification à la fois méthodique et scientifique."

 

Le français propose de les regrouper en monuments religieux, historiques ou funéraires. "Le Musée de Turin, ainsi classé, présenterait, pour la première fois, à l’Europe savante, une série méthodique de monuments, par le moyen de laquelle on prendrait successivement une idée juste et précise de la Religion, du Culte, des Usages et de l’Histoire même de cette vieille nation."

 

 

 

Stèle de Ramose et Moutemouia (Photo Corinne Smeeters)


A Figeac, il annonce que dès le 9 juin, il a passé le plus clair de son temps au  Musée et donne son sentiment sur la collection. "Cette collection est au-dessus de tout éloge ; l’ami Dubois ouvrirait de grands yeux et serait aux anges de voir les belles et magnifiques têtes de ces statues du vieux style."

A ceux qui pensent que les Grecs ont apporté à l’Egypte et ne lui ont guère emprunté, il assène : "J’ai tiré de l’examen de ces petites stèles, et de plusieurs inscriptions des grandes stèles, la conviction que le culte des Rois de chaque Dynastie exista sous les Pharaons comme sous les Lagides, qui n’ont fait en cela qu’imiter l’ancien usage." Il se fait l’avocat de "l’art Egyptien, jugé trop prématurément et sans les pièces probantes que j’ai sous les yeux en si grand nombre."

 

 

La demande qu’il avait faite en février à Costa est en bonne voie. "Il est très possible qu’on me charge de rédiger le catalogue du Musée et de le classer comme doit l’être une aussi belle collection. Ce travail-là m’occuperait quatre mois environ, pour ne pas dire plus."

Suite aux informations envoyées par Jean-François, Figeac a pu rédiger un article dans le Bulletin universel des Sciences, au sujet de la coudée. Jomard se propose de moucher l’impertinent, demandant à à Plana un nouveau mesurage de la coudée originale. Hélas pour lui,  "le résultat de cette mesuration,… est un coup de foudre contre le système métrique du grand monopoleur Egyptien. […] Plana ajoute que le grand tragédien est absurde, mathématiquement parlant…"

 

 

 

(photo Corinne Smeeters)


Les papyrus n’avancent guère car il doit combattre San Quintino sur son projet de faire coller les plus importants sans délai, bien qu’il ait les pleins pouvoirs du comte Roget de Cholex. "Je suis en discussion, pour cela, avec une espèce de directeur du Musée qui me fait des difficultés de l’autre monde, quoique j’aie l’ordre formel du ministre pour en agir à ma fantaisie en tout et partout." Le ministre devra intervenir.. Les 175 manuscrits, provenant tous des tombeaux de Thèbes, sont presque tous des copies des mêmes textes.

 

Champollion désespère de voir se créer un musée égyptien en France. "Il est décidé qu’on trouvera désormais dans toute l’Europe des Musées Egyptiens, excepté à Paris. … Et vous verrez qu’il y a bientôt un Musée Egyptien à Saint-Marin, tandis que nous n’aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés."


Pendant ce temps, Louis XVIII est mort le 13 septembre 1824, de sa gangrène, et le comte d’Artois, qui a été le frère de deux rois, est devenu Charles X, dans un enthousiasme populaire qui n’a duré que quinze jours. Ne pouvant concevoir une royauté autre que de droit divin, il est un vestige du XVIIème siècle, qui a reconduit à regret la Charte.

Pour l’heure, une nouvelle abasourdit Champollion. "Lorsque j’eus terminé le déroulement des papyrus historiques […], j’appris par hasard qu’il existait, dans les combles, quelques débris d’autres manuscrits Egyptiens, […]." Le destin va le conduire vers des documents capitaux et parmi eux celui qu’il nommera le canon royal.

 

 

canon royal de Turin (photo Corinne Smeeters)

 


"En entrant dans cette chambre que j’appellerai désormais le columbarium de l’histoire,  je fus saisi d’un froid mortel en voyant une table de dix pieds de longueur couverte dans toute son étendue d’une couche de débris de papyrus, d’un demi-pied d’épaisseur au moins. […] ma blessure se rouvrit alors et saigna bien cruellement en reconnaissant (sic)  que j’avais dans la main un débris de pièce daté de l’an XXIV du pharaon Aménophis-Memnon."

 

Il vient d’ouvrir une porte scellée qui mène au tombeau d’un passé totalement effacé des mémoires. "J’ai vu rouler dans ma main des noms d’années dont l’histoire avait totalement perdu le souvenir, des noms de Dieux qui n’ont plus d’autels depuis quinze siècles, et j’ai recueilli, respirant à peine, craignant de le réduire en poudre, tel petit morceau de papyrus, dernier et unique refuge de la mémoire d’un Roi qui, de son vivant, se trouvait peut-être à l’étroit dans l’immense Palais de Karnak !"

 

 

 

Statue d'Amenhotep II à genoux,

collection Drovetti ( www.bubastis.be )


Il écrit à son frère qu’il a noté 160 à 180 prénoms royaux, dont 77 non mentionnés dans la Table d’Abydos. "Je suis convaincu qu’ils appartenaient tous aux Dynasties antérieures.  Il me paraît également certain que ce Canon historique est du même temps que tous les manuscrits au milieu desquels j’en ai recueilli les débris, c’est à dire qu’il n’est point  postérieur à la XIXème dynastie."

Cependant, l’ensemble reste incomplet ; or, "de tels trésors historiques peuvent ne point se retrouver deux fois,… Je ne m’en consolerai jamais…"

 

 


Duomo di San Giovanni

 


Tous les visiteurs Français qui viennent au Musée regrettent ces monuments, ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. On annonce l’arrivée imminente à Livourne d’une collection de papyrus envoyés par Salt, dont le prodige dauphinois est convaincu que la France omettra encore une fois de faire l’acquisition.


La reconstitution de la statue d’un pharaon, que le Musée avait reçu en pièces, va lui permettre de s’élever une nouvelle fois contre ceux qui méprisent l’art égyptien.

La statue de Ramsès II, qu’il nomme Sésostris, erreur héritée d’Hérodote,  est pour lui une pure merveille : "Cette statue vous enchanterait, […] et j’arriverai à Paris avec un plâtre du buste entier de cette statue. Vous verrez alors si ma passion n’est point légitime. […] je l’appelle l’Apollon du Belvédère égyptien."


En cette année 1824, les moyens financiers du savant français commencent à baisser de façon inquiétante ; aussi, il envisage de quitter l’Italie. "Tout cela me démoralise et je regrette souvent de n’avoir pas appris un métier plutôt que de m’être mis au service des neuf pucelles." Blacas arrive enfin et lui apprend que la souscription pour le Panthéon lui garantit une tranquillité financière, le temps de son séjour.

 

Par la faute des manigances de quelques claquedents, qui préfèrent bourrer l’Académie de quelques douzaines d’apoco et de cogne-têtu, Figeac n’est pas élu à l’Académie des Belles Lettres, malgré le soutien de Dacier. Le cadet se propose de montrer à tous que Jomard "le GRAND-PRÊTRE n’est qu’un étranger sur la terre d’Egypte ; un Pasteur, un Ykschos, qui, de sa propre autorité, s’est coiffé du pschent."

 

 


Jomard

 


Se forçant à vérifier la comptabilité toute entière d’un certain scribe Thoutmosis, il a pu reconstituer le nom des mois, des années, les chiffres marquant le quantième du mois, et ce en hiératique et en démotique. Carlo Plana lui ayant confirmé ses calculs, matière où jamais il n’excella, il peut désormais dater avec précision tous les documents. San Quintino a hélas assisté à la démonstration.

 

Plus appréciés de ce côté-ci des Alpes, les deux frères sont élus associés étrangers de l’Académie Royale de Turin le 13 janvier 1825. Apprécié, il ne l’est pas de San Quintino, dont l’Académie refusera de publier un mémoire sur les signes numériques, totalement emprunté au savant français, mais gâtés par lui. Le plagié s’attend à une réaction du "Jobard qui me cause tous les ennuis que j’ai ici".

 

 

Après une visite de son beau-frère Hugues Blanc, Jean-François se prépare à partir pour Milan, le 1er mars, puis pour Rome, où la beauté de la place Saint-Pierre le laisse pantois :  "Nous sommes des misérables en France, nos monuments font pitié à côté des magnificences romaines."


Le 17 mars 1825, il quitte la ville éternelle pour rejoindre le duc de Blacas à Naples, auquel il compte faire ses amitiés. Il estime que les affections durables se font dès la jeunesse. "Nous ne sommes plus l’un et l’autre dans l’âge où l’ont fait de nouvelles liaisons, au détriment de celles qui se sont développées et qui ont grandi avec nous.", écrira-t-il à Augustin Thévenet.

 

 


Fouilles à Pompéi (Musée d'Orsay)

 


Il atteint enfin le but de son périple le 22 mars, après avoir trouvé le Vésuve endormi. Dans les ruines de Pompéi, le 1er avril, il apprécie deux tableaux encore sur place, à l’intérieur d’une antique maison. "Le dessin en est admirable et le coloris excellent. Ce sont les plus belles peintures antiques connues, à mon avis du moins."


Saghîr revient à Rome, fin avril où il séjournera jusqu’au 17 juin. Il y revoit, bien sûr, les obélisques, dont il se propose d’emporter des copies exactes, et étudie les papyrus qu'Angelo Mai avait promis de mettre à sa disposition, étalés dans onze salles de la bibliothèque du Vatican.

 

 


Piazza del Quirinale

 


A Turin, où Le chevalier 51 (San Quintino) a publié son mémoire sur les chiffres égyptiens et aura droit à une mise au point de Figeac dans le Bulletin Férussac. En supplément, ce monsieur s’approprie, la découverte du plan de la tombe de Ramsès le Grand.


"J’ai à très peu près terminé mon travail sur les obélisques", confie-t-il à Figeac. "J’en emporte des copies exactes : il est incroyable à quel point ce malheureux Kircher les avait estropiés ..."

Il prend la plume, "en profitant du moment où Rome entière s’occupe à célébrer (et à nos frais) la fête du couronnement de l’excellent Roi Charles X. je célèbrerai donc aussi ce grand événement à ma manière, en écrivant à tous ceux que j’aime, et celle-là vaut bien l’autre !"

 

 


Sacre de Charles X (chateau de Versailles)

 


Pour fêter le sacre de Charles X, il soumet au Duc de Montmorency l’idée d’élever "un obélisque de quarante-cinq à cinquante pieds de hauteur, chargé de quatre longues légendes hiéroglyphiques coloriées et relatives au sacre du Roi." Malgré une tempête, l’édifice sera élevé, clamant la gloire du 65ème successeur de Clovis. "Mon obélisque a produit tout l’effet qu’on pouvait en attendre."

 

Mgr Testa, qui écrivit contre le zodiaque de Dendérah, reçoit à bras ouverts l’égyptologue français, lequel a donné au monument un âge qui ne le fait pas aller au-delà de Néron, contrairement aux théories impies qui faisaient remonter sa construction avant Abraham. Il enrage de faire plaisir aux Ultras. "Je leur ferai faire une bien vilaine grimace quelque jour, en développant les suites et les conséquences immédiates de mes découvertes."

 

 


Le Pape Léon XII

 


Le pape Léon XII, daigne le recevoir