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Ahmosis
Champollion, le déchiffreur et les défricheurs
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La clef des grands mystères par Jean-Pierre Lastrajoli ©
Il sait depuis plus d’un mois, qu’une découverte a été faite, mais il ne l’a malheureusement pas emportée ; heureusement pour le British Museum. En juillet 1799, suite au débarquement de milliers d’Ottomans au déjà tristement célèbre Aboukir, où ils ont passé la garnison au fil de l’épée, il ne fait plus aucun doute que leur cible prochaine sera soit Alexandrie, soit Rosette, la verte cité à l’embouchure du bras occidental du Nil, aux fortifications insuffisantes pour espérer résister à l’envahisseur éventuel.
Bonaparte va remporter un grand succès à Aboukir, juste avant de quitter l’Egypte, en repoussant les Turcs, qui sur les vingt mille qui y avaient été envoyés, ne furent que six mille à en réchapper, faits prisonniers. Rosette n’a plus rien à craindre, même si ce débarquement va avoir des conséquences inattendues.
Bataille terrestre d'Aboukir
L'ancien Borg Rachid, nouvellement rebaptisé fort Julien en l’honneur de l’infortuné aide de camp de Bonaparte, mort quelques temps plus tôt, est dans un état de ruines tel, qu’il oblige les militaires français à procéder d’urgence à des travaux destinés à fortifier les positions, sous la conduite d’Hautpoul, chef de bataillon du Génie, assisté du lieutenant Bouchard.
Pour ce faire, ils démolissent des murs en ruine, construits par les arabes à partir de matériaux divers. Soudain, une pierre de basalte noir, de 762 kilos, d’un mètre environ sur 70 centimètres attire leur attention. Ils appellent le lieutenant Bouchard, afin de lui montrer leur découverte.
Pierre François Xavier Bouchard, qui un an auparavant faisait partie des 167 savants de l’expédition, après avoir servi à Meudon, sous les ordres de Nicolas Jacques Conté , (dont le nom restera attaché à l’invention du crayon noir), trois ans auparavant a été admis à la toute jeune école polytechnique, dont nombre de professeurs et élèves composent les rangs des scientifiques de l’expédition.
Nicolas Conté
Toujours élève, Bouchard passe son examen de sortie au Caire, - ce qui n’est guère fréquent dans l’histoire de la prestigieuse école. De Villiers est dans le même cas -, et ne vient d’être affecté que depuis un mois au Génie. La chance vient de frapper par deux fois. En premier lieu, il était nécessaire de démolir ce mur pour fortifier la position. Enfin, la deuxième chance, c’est que les terrassiers aient appelé leur officier, au lieu de réutiliser bêtement la pierre et que cet officier ait réalisé qu’ils venaient de faire une découverte importante.
Dès que l’on l’a nettoyée, la fameuse pierre (qualifiée de granitique par les militaires et considérée jusqu’à il y a peu de temps encore comme basaltique, avant que l’on s’aperçoive que le jugement des soldats était le plus judicieux), provenant de la réutilisation, en tant que matériau de construction, dans de nombreuses maisons de Rosette, de blocs d’un temple situé sur la même branche du Nil, était loin d’être un simple vestige du passé : c’était une clé pour les temps à venir. Ses dimensions la rendaient déjà remarquable : 114 centimètres de hauteur, 72 de largeur et 27 d’épaisseur.
Les inscriptions sont faites en trois groupe de signes, dont l’un est manifestement grec, ce que des Français, se trouvant à Rosette, peuvent traduire avec une relative facilité. La traduction n’a rien de sensationnel, puisqu’il y est question d’un hommage rendu à l’un des nombreux Ptolémée et de l’anniversaire de son couronnement.
Pierre de Rosette
La dernière phrase crée cependant un émoi, dans la communauté savante, car elle mentionne que « ce décret sera inscrit sur des stèles de pierre dure, en caractères sacrés, indigènes et grecs ». Aurait-on découvert la fameuse clé des hiéroglyphes, dont on désespérait de pouvoir traduire le sens ? Par bonheur, la communauté française mesure très rapidement la portée de cette découverte, bien plus que la communauté égyptienne de l’époque, laquelle n’y voit que des vestiges méprisables d’une antique civilisation païenne.
« Le citoyen Lancret, membre de l’Institut, informe que le citoyen Bouchard, officier du génie, a découvert dans la ville de Rosette des inscriptions dont l’examen peut offrir beaucoup d’intérêt. La pierre noire qui porte les inscriptions est divisée en trois bandes horizontales ; la plus inférieure contient plusieurs lignes de caractères grecs qui ont été gravés sous le règne de Ptolémée Philopator ; la seconde inscription est écrite en caractères inconnus, et la troisième en caractères hiéroglyphiques. »

C’est en ces termes que le monde savant apprend la découverte d’un texte qui non seulement est bilingue, mais trilingue. Les hiéroglyphes vont livrer leur secret ; ça ne fait plus aucun doute. Dans l’esprit de beaucoup, c’est une question de mois. En fait, il faudra attendre des dizaines d’années pour que la stèle livre son secret. L’article annonçant cette découverte, dans le Courrier d’Egypte, journal des armées de l’expédition rédigé par Fourier, serait parvenu jusqu’à Figeac, en Guyenne, dans une librairie.

La Décade égyptienne ne parvient pas à Figeac, et c’est bien dommage, car ce qui y est imprimé, concernant cette découverte importante, est d’une autre teneur. Jean-Joseph Marcel, bien que seulement âgé de 22 ans, fait déjà partie des meilleurs orientalistes et il a rejoint l’expédition, venant de l’Imprimerie Nationale, pour fonder l’Imprimerie du Caire. Il s’intéresse, en ne se servant que de sa seule connaissance de l’arabe, à la stèle noire qu’il décrit ainsi :
« L’inscription hiéroglyphique renferme quatorze lignes, dont les figures, de six lignes de dimension, sont rangées de gauche à droite. La seconde inscription, qui avait été d’abord annoncée comme syriaque, puis comme copte, est composée de trente-deux lignes de caractères qui suivent le même sens que l’inscription supérieure, et qui sont évidemment des caractères cursifs de l’ancienne langue égyptienne. J’ai retrouvé des formes identiques sur quelques rouleaux de papyrus… »
Leçons de Langue Ethiopienne de Jean-Joseph Marcel, 1819
Les savants décident de copier le précieux texte de la stèle de Rosette. Les dessinateurs renoncent à l’impossible projet, devant l’ampleur du travail et surtout les risques d’erreurs engendrées par la retranscription de signes inconnus. Le 24 janvier 1800, Jean-Joseph Marcel demande à ce qu’on lave la stèle, et la fait essuyer, en prenant soin de laisser les creux emplis d’eau. La pierre est ensuite recouverte d’encre et un papier trempé est appliqué sur sa surface ; on peut lire, dans un miroir, les signes qui ressortent en blanc sur fond noir.
Si Bonaparte et Monge ne sont plus au pied des pyramides, la pierre de Rosette est hélas toujours en Egypte
Nicolas Conté applique la méthode contraire : la surface lisse et plane de la stèle est recouverte d’un mélange ne retenant pas l’encre, laquelle ne se loge que dans les creux des inscriptions. Les caractères apparaissent en noir sur fond blanc, ce qui rend la lecture dans le miroir plus aisée. Les deux types de copies rejoignent l’Institut au début des beaux jours de l’année 1800.
Enfin, on procède à un moulage, lequel sera bien utile à la Description de l’Egypte. La pierre ne livra pas aussi rapidement qu’on aurait pu le penser son secret pour la partie grecque : elle reprenait le texte d’un décret que les prêtres égyptiens avaient rendu en 196 (et non 157) avant notre ère, en l’honneur de Ptolémée Epiphane (et non Philopator ou encore Philometor) et de son épouse Cléopâtre (la première et non la plus connue laquelle fut l’ultime et septième du nom).
Selon Geoffroy Saint-Hilaire, Bonaparte a un jour confié à Monge : « Je me trouve conquérant en Egypte comme le fut Alexandre ; il eut été plus de mon goût de marcher sur les traces de Newton. Cette pensée me préoccupait à l’âge de quinze ans. »
Aussi, ne fut-il pas surprenant, le 20 août 1798, qu’il ait créé l’Institut d’Egypte. Forment le premier noyau de cette illustre société, Monge, Berthollet, Costaz, Desgenettes, Geoffroy Saint-Hilaire, les généraux Andréossy et Cafarelli (qui bien qu’ayant une jambe de bois, n’en avait pas moins effectué la fameuse marche, depuis le lieu du débarquement vers Alexandrie et qui était surnommé Abou Kabaché, le père la béquille). Monge est élu président, le futur 1er consul, vice-président et le citoyen Fourier, secrétaire perpétuel de l’Institut d’Egypte.
Monge, lors de l’insurrection du Caire, le 21 octobre 1798, se refusera à abandonner le palais de Hassan-Kachef, et organisera sa défense. Le siège de l’Institut ne sera dégagé qu’au bout de deux jours et demi. Sur les deux savants indissociables, Berthier écrit : « Les citoyens Monge et Berthollet sont partout, s’occupent de tout, et sont les premiers moteurs de tout ce qui peut propager la science. »
Monge et Berthollet faisant le coup de feu
Andréossy visite le lac Menzaléh, décrivant la composition des terrains dans les vallées des lacs du natron. Geoffroy Saint-Hilaire y découvre le Hétérebranche, poisson ayant deux organes ramifiés, à la fonction comparable à celle des bronches. Ce dernier va se lancer dans une moisson impressionnante, débouchant sur la rédaction de nombreux mémoires, dans les années à venir.
Le général Andréossy
Costaz s’intéresse à la composition du sable du désert, Berthollet étudie les propriétés tinctoriales des végétaux, l’ingénieur Gérard prend des notes sur l’agriculture égyptienne, Lancret recherche les canaux fertilisateurs, Regnault décompose le limon du Nil, etc.
Les artistes n’en restent pas inactifs pour autant, à l’instar du conservateur d’une collection de pierres gravées, léguées par madame De Pompadour, sous Louis XV, Dominique Vivant Denon, qui seul avait été autorisé à suivre Desaix et qui a donné, par les résultats de ses carnets de dessins, l’idée de rendre par l’image la splendeur des monuments égyptiens.
Vivant Denon dessinant
« J’ignorais absolument quelles étaient ma situation et mes ressources ; je n’avais depuis neuf mois pensé qu’à chercher, qu’à rassembler des objets intéressants ; je n’avais redouté aucun danger pour satisfaire ma curiosité… », écrira le futur Directeur Général des Musées.
Denon constate, devant différents tableaux examinés à Médinet-Habou, que le héros représenté conserve toujours la même physionomie, ce qui prouve qu'elle est portrait. Un prêtre retranscrit les actes du héros. « C’était la première fois que j’eusse vu des figures dans l’acte d’écrire : les Egyptiens avaient donc des livres. » Mieux : dans une tombe qui a été violée, une momie tient un papyrus. « Je n’osais toucher à ce livre, le plus ancien des livres connus jusqu’à ce jour ; je n’osais le confier à personne, le déposer nulle part. »
Mesures du Sphinx (Vivant Denon)
Bonaparte ayant examiné les dessins de Vivant Denon estime que sa mission est terminée et le fait rentrer avec lui ; il va le suivre sur tous les champs de bataille à travers l’Europe. Denon publiera en 1802 son Voyage dans la Haute et Basse Egypte , comprenant les dessins faits jusqu’en août 1799 des temples, des sites, des villages, dans des positions souvent inconfortables.
Ses collègues entourent le savant aventurier, le pressant de question. « J’étais le membre de l’Institut qui le premier fût revenu de la Haute-Egypte. » L’Institut va se charger de compléter les travaux de Denon, en portant ses regards dans tous les domaines, recueillant des informations inestimables sur l’Egypte antique et sur sa descendante, en ces jours de fin de XVIIIème siècle.
Conduits par Monge, Berthollet, leurs polytechniciens, parmi lesquels un jeune homme de 21 ans, Edme François Jomard, se fera plus connaître par la suite, vont récolter une moisson de documents, d’objets et de statues dont ils ne pourront ramener qu’une partie, après un prélèvement opéré par les armées anglaises. Tout ne sera pas perdu, puisque Denon n’est pas resté jusqu’au bout de la campagne, contrairement à Jomard, et a rapporté quelques pièces assez intéressantes.
L’Institut sera un objet de curiosité pour les Orientaux. On y voit le vainqueur de Mourad-Bey siéger et n’avoir droit qu’à une voix, lors des votes, au même titre que ses collègues, et cette république des esprits va semer des idées qui germeront plus tard, au rythme de l’Egypte, selon la seule volonté de ses habitants.

Vivant Denon
Pendant ce temps, on a essayé à de multiples reprises de faire embarquer la pierre de Rosette, à destination de la France. Mais les Anglais veillent et empêchent tout départ d’un quelconque trésor et en particulier celui-là, tandis que Jomard mesure les édifices anciens, au nombre desquels figurent les grandes pyramides. Les chiffres qu’il en tirera l’amèneront à avancer des hypothèses pour le moins hasardeuses. Il n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier.
Parmi les savants qui accompagnaient Bonaparte, un mathématicien et physicien va connaître une destinée qui contribuera à la découverte de la signification des hiéroglyphes. Joseph Fourier, représentant de la France auprès du gouvernement égyptien, deviendra ministre de la justice, puis préfet en Isère. Il y sera chargé de rédiger la préface d’un ouvrage que Napoléon ordonnera de publier à l’Imprimerie Impériale en février 1802, Description de l’Egypte, soient 837 planches gravées sur cuivre, représentant plus de 3000 illustrations qui dépassent pour certaines le mètre.
 
Par un heureux effet du hasard, le volume I commencera par l’île de Philae, où les derniers hiéroglyphes connus à ce jour auraient été gravés. Après les monuments dans leur état actuel, les collections d’antiques, tout au long des dix tomes in-folio et des deux recueils, auxquels ont collaboré 400 graveurs sur cuivre, on y montre, l’Egypte du début du XIXème siècle : arts et métiers, costumes et portraits, vases, meubles et instruments, inscriptions, monnaies et médailles et pour finir la zoologie des mammifères aux oursins, en passant par les insectes.
Le 22 novembre 1799, Kléber écrit à Monge : « Je crois devoir charger l’Institut de transmettre aux deux commissions qui ont visité la haute Egypte le témoignage de ma vive satisfaction sur la manière dont elles se sont acquittées de cette mission, »… « car l’objet est le même, celui de répandre l’instruction et concourir à élever un monument littéraire digne du nom français. Je désire en conséquence que l’on prenne des mesures promptes pour assurer la rédaction des différents travaux… ».
Kléber
Ces passages montrent l’intérêt que les militaires, après Bonaparte portent à la science, car n’oublions pas que les généraux représentent la Révolution, issue des écrits des philosophes de ce siècle finissant, où le savoir est l’arme la plus sûre pour lutter contre les privilèges abolis.
Une campagne militaire désastreuse, puisque l’armée du général Bonaparte, oubliée par la France, progressivement sans munition, minée par les maladies, confinée dans le delta par les Anglais et les Turcs, s’achèvera par un traité de paix conclu par Kléber et Desaix, au terme du désastre d’El Arich. Bloqués par une épidémie de peste, les savants apprennent, en embarquant,.que le fameux traité vient d’être dénoncé.
 Assassinat de kléber et supplice du meurtrier
Un message insolent, selon Kléber, de la part des Anglais, lui fait déchirer le traité et il remporte la victoire d’Héliopolis. Le 14 juin 1800, Kléber est assassiné et Menou le remplace, tentant une impossible intégration, à ce moment-là et en aussi peu de temps, des deux communautés orientale et occidentale. Les combats se poursuivent et des troupes ayant débarqué une nouvelle fois à Aboukir, Bouchard défend Fort Julien, mais doit capituler au terme de dix jours de siège.
Geoffroy Saint-Hilaire confiera plus tard : «Vingt mois entiers s’écoulèrent encore entre le traité d’El Arich et le départ de la Commission ; vingt mois d’incertitude et de déceptions sans cesse renaissantes.»
Kléber
Le Caire tombe bientôt, et ceux qui y sont restés peuvent bénéficier des conditions de la capitulation de la Cité : le 14 juillet 1801, ils quittent le pays avec armes et bagages. D’autres ont effectué le mauvais choix, ayant quitté le Caire pour Alexandrie, depuis le 11 avril, se réfugiant dans l’antique cité des Ptolémées avant la reddition de l’actuelle capitale, où sévit une épidémie de peste.
Tandis que Geoffroy Saint-Hilaire étudie des poissons électriques, Alexandrie est assiégée et bombardée. La cité des Lagides finira par céder et le général Menou propose un projet de capitulation que les Anglais rejettent en particulier l’article 16 prévoyant que les savants peuvent emmener «les papiers, plans, mémoires, collections d’histoire naturelle, et tous les monuments d’art et d’antiquité recueillis par eux».
Geoffroy Saint-Hilaire
Des échanges très vifs, faits de menaces et de mensonges, émaillent les courriers échangés par le général Hutchinson et le général Menou. Fourier tire Geoffroy Saint-Hilaire de ses études, en lui annonçant que toutes les richesses scientifiques de la Commission vont tomber aux mains des Anglais.
Geoffroy Saint-Hilaire, Savigny et Delile se rendent en députation au camp anglais, afin d’y voir le général Hutchinson. Ce dernier refuse, après réflexion, de céder aux demandes des savants, sans doute conseillé par l’ambitieux Hamilton. « Toute démarche nouvelle serait inutile ; elle n’aboutirait qu’à des rigueurs que, pour ma part, je voudrais éloigner de vous. »
La partie semble perdue, et toutes les souffrances endurées par les Français, tout au long de cette éprouvante campagne, ne serviront donc qu’à la gloire de quelques savants restés confortablement à Londres. Les savants menacent de brûler eux-mêmes leurs richesses. « C’est à de la célébrité que vous visez, menace Geoffroy Saint-Hilaire. Eh bien ! comptez sur les souvenirs de l’histoire : vous aurez aussi brûlé une bibliothèque à Alexandrie ! ».
 Redouté et une de ses planches
Hamilton ne souhaite pas laisser dans les mémoires l’image d’un nouvel Omar et plaide la cause des Français, qu’il a sentis capables du pire, préférant leur laisser le fruit de leurs recherches, au bénéfice de l’humanité. Hutchinson propose un nouveau marché : les Français doivent se résigner à céder une partie de leurs découvertes archéologiques, tandis que les Anglais concèdent aux savants le droit d’emmener leurs collections, plans et dessins, moulages et copies.
Avec les bijoux et antiquités, fera la pierre de Rosette partie du butin anglais et le British Museum pourra exposer une stèle sombre, avec la mention captured in Egypt by the British Army in 1801. Fort heureusement, les Anglais ont consenti à laisser aux savants leur butin de papier et, à travers l’ouvrage monumental publié pour la première fois entre 1809 et 1828, le monde entier bénéficiera de ce savoir, à l’origine de l’égyptologie.
Le général Menou
Les Français quittent l’Egypte, où ils ont apporté des réformes fiscales plus justes, et ont été des conquérants relativement équitables, et, au retour des Ottomans, seront regrettés. Cependant, des traces durables de ce passage vont rester, puisque l’Egypte va s’engager sur la voie du développement, les réformes fiscales ne seront pas remises en cause, tandis que les Mamelouks seront pourchassés.
Enfin, malgré les différences culturelles qui ont pu rendre les Français insupportables aux musulmans égyptiens, la France, sans arrière-pensée mercantile systématique, va contribuer au développement de cette région, et parmi les promoteurs de ces initiatives, on retrouvera Jomard.
Le médecin Desgenettes
Il est évident qu’un peuple au passé aussi glorieux, à présent recomposé, ne peut accepter une quelconque tutelle, et va marcher lentement, mais sûrement, vers son indépendance politique, assurée par une indépendance économique, principalement due à un tourisme historique, que cette expédition aura contribué à favoriser, ainsi que l’action les premiers défenseurs du patrimoine égyptien. Pour cela, il aura fallu d’abord percer le mystère des hiéroglyphes.
Petite bibliographie et webographie :
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Voyage dans la Basse et Haute Egypte par Vivant Denon (éd. Pygmalion)
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L'Egypte au temps de l'expédition de Bonaparte de Patrice Bret (Hachette, la vie quotidienne)
Dernière minute :
Si l'on en croit Devilliers, le général Menou aurait retardé le départ des savants, de crainte qu'ils n'arrivent en France avant lui, et disent à quel point il était un personnage peu intéressant, pour ne pas dire méprisable.
Une trace du passage des savants de l'expédition d'Egypte à Kalabsha sur le site de Nikopol ( L'Egypte de Nikopol) :
Les semences d’une destinée par Jean-Pierre Lastrajoli ©
Issu d’une famille d’agriculteurs de la région grenobloise, dans le Valbonnais, Jacques Champollion, né en 1744, exerce le métier de marchand ambulant de livres, almanach et objets religieux divers. Il s’arrête en 1770 à Figeac, la Venise pauvre. Deux ans plus tard, il fait l’acquisition d’une maison qui sera la demeure familiale. Il lui faudra attendre sept années pour acheter une boutique qui deviendra sa librairie.
En 1773, il a épousé Jeanne-Françoise Gualieu dont il aura une fille Thérèse, l’année suivante. En 1778, naît Jacques-Joseph que l’on connaîtra sous le nom de Champollion-Figeac. Deux autres fils viendront, mais ne vivront pas longtemps. Le 23 décembre 1790, deux jours avant Noël, naît le jeune Jean-François, de douze ans son cadet, septième et dernier enfant de Jacques et de Jeanne-Françoise Champollion.
L’acte de baptême montre que le nom du parrain est Jacques-Joseph, frère du baptisé, ce qui va créer une relation à mi-chemin entre la paternité et la gémellité, et les deux frères auront du mal à se séparer longtemps.

Jacques Champollion, le père, bien que fonctionnaire municipal (An III), avec deux autres républicains. continue à donner asile à deux bénédictins (le chanoine de Seycy et Dom Calmet). Ils servent de précepteurs à Jacques Joseph et celui-ci occupe une fonction, à 16 ans, au bureau de correspondance municipale.
Le 9 thermidor an II, Robespierre renversé, l’administration est renouvelée, à l’exception de ce jeune homme qui va porter toutes les responsabilités sur ses épaules d’adolescent de juillet à décembre 1794. Il finit pas entrer comme secrétaire adjoint dans l’administration cantonale.
L’aîné est admiratif devant les talents de Jean-François qui a surpris par sa précocité, bien que dépeint comme un garçonnet solitaire. Les rues, peu sûres en raison de l’instauration de la Terreur à compter d’avril 1793, le cadet doit se contenter de jouer à la maison : aussi, une grande partie de ses jeux sont d’ordre intellectuel.
Jean-François apprendra à lire et à écrire par ses propres moyens, en retrouvant, dans le missel de sa mère, les passages qu’elle lui avait souvent lus. Il venait de déchiffrer l’alphabet romain. Nous sommes en 1798 : Jacques-Joseph est passionné de lettres et d’histoire. Il a, paraît-il, demandé à faire partie du voyage en Egypte, mais sa demande n’aurait pas été retenue.
Un petit détail permet cependant d’écarter l’idée que Jacques Joseph aurait voulu faire partie de l’Expédition d’Egypte. En mars 1798, le Directoire arrête la décision de l’expédition. « De suite, je ne sais trop pourquoi, on la supposa lointaine, bien que son but fût un mystère pour tout le monde, » écrit Edouard de Villiers du Terrage, « Le but en resta longtemps ignoré de ceux mêmes qui tenaient les premiers rangs dans l’armée et la commission des sciences. », a rapporté Isidore, le fils d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire.
La lecture de l’arrêté (26 ventôse an VI) des directeurs au ministre de l’intérieur Letourneur confirme cette version, de même que les courriers adressés aux scientifiques. On est donc en droit de se demander comment les scientifiques auraient pu ignorer la destination du voyage et l’aîné des Champollion la connaître, alors que la destination finale ne sera révélée qu’après Malte, lorsque le convoi met le cap sur Alexandrie, le 9 messidor (27 juin). C’est pourquoi il faudra lire les informations provenant de Jacques Joseph comme une histoire potentiellement remaniée.

En juillet, l’aîné part pour Grenoble, où il entre comme apprenti dans la maison Chatel, Champollion et Rif et se fait appeler Champollion-Figeac pour se distinguer de ses cousins de l’Isère. Quatre mois plus tard, le Cadet entre à l’école, mais trop habitué à un enseignement libre et réfractaire au calcul mental, il en est retiré pour recevoir l’enseignement de Dom Calmet, qui a déjà servi de professeur à Jacques-Joseph.
Le bénédictin se sert des points où Jean-François excelle, à savoir le sens de l’observation, le dessin et les langues. Celui-ci aborde ainsi le grec et le latin, découvrant les auteurs classiques de l’Antiquité et l’élève récite à huit ans des vers de Virgile et déclame Homère.
En septembre 1799, Jean-François apprend, semble-t-il, par le Courrier d’Egypte, que le 2 fructidor an VII, « il a été trouvé… une pierre d’un très beau granit noir…». « Une seule face bien polie offre trois inscrïptions distinctes … », avec des caractères hiéroglyphiques, syriaques et grecs. « Cette pierre offre un grand intérêt pour l’étude des caractères hiéroglyphiques, peut-être même en donnera-t-elle enfin la clef ».
Enfin autorisé à sortir en compagnie de Dom Calmet, ce dernier l’initie à la géologie et la botanique. Le précepteur sent bien qu’il arrive au bout de ce qu’il peut apprendre à un esprit aussi brillant qui fait encore beaucoup de fautes d’orthographe, alors que le grec et le latin ne sont qu’un jeu d’enfant ; ce qu’il est au demeurant. Jean-François a dix ans et voyant que son cadet s’étiole, Jacques Joseph le fait venir en mars 1801 à Grenoble.

Tandis que le traité de paix, conclu par Kléber avec les Anglais, a été dénoncé, le 8 mars 1801, en Egypte va se jouer le sort de la Pierre de Rosette. Jean-François arrive le 30 dans la capitale des Dauphins, où un musée a ouvert ses portes en 1798. L’aîné fonde de gros espoirs sur cet autre lui-même qu’on appellera au début, Champollion-Figeac le jeune. « Il y a longtemps que tu me prouves que moi c’est toi. Mon cœur m’assure que nous ne ferons jamais deux personnes. Maudit soit le jour qui amènerait cette distinction ! », écrira plus tard le jeune à Figeac.
Le cadet entre dans l’école privée de l’abbé Dussert, qui lui donne des cours d’hébreu, que Jean-François avait commencé à explorer tout seul. Nous sommes en décembre, et la stèle de Rosette est anglaise depuis un mois, tandis que le jeune prodige achève sa onzième année. Il apprend beaucoup de ses professeurs : la botanique avec Villars et le dessin avec Jay.
Après lui avoir interdit d’approfondir ses connaissances dans les langues, afin qu’il se perfectionne dans les matières classiques, Jacques Joseph autorise enfin son jeune frère à étudier l’arabe, le syriaque et le chaldéen. Les écoles centrales supprimées, ce dernier obtient, après examen, une bourse d’interne du lycée de Grenoble, tout fraîchement créé. Le cadet de Figeac supportera très mal cette période et surnomme le lycée sa prison.
Selon l’idée de ce dernier, les mathématiques ne lui étant guère utile pour ce qu’il compte faire, il les ignore avec une belle constance, de même qu’il se révélera plutôt médiocre en... discipline. Le second point lui causera bien des tracas plus tard, ce qui est d’autant plus dommageable, aux yeux du corps enseignant, que le jeune Champollion excelle dans de nombreux domaines.
Il compulse et réunit tous les écrits ayant pour sujet la terre des pharaons et tous ceux qui décrivent l’actuelle Egypte. Parmi les documents qu’il lit, figurent ceux de l’abbé Barthélemy (1761) concernant les cartouches, et de Charles Joseph de Guignes (1785), où l’auteur suppose que les Egyptiens anciens ne transcrivaient pas certaines voyelles. Kircher affirme, quant à lui, que le copte est lié à la langue des pharaons. Jean-François en déduira qu’il lui faudra apprendre le copte, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. C’est alors qu’un éminent savant lui montrera le Zodiaque de Dendérah, ou du moins son dessin, établi par les sieurs Jollois et Devilliers.

Le 18 avril 1802, Joseph Fourier , l’un des mathématiciens de l’expédition en Egypte, est nommé préfet de l’Isère. Chargé de rédiger l’introduction de la Description de l’Egypte par Bonaparte, comme celui-ci a décidé de tous les détails matériels de la vaste publication, par cet heureux hasard, l’Académie Delphinale se transforme en une sorte d’Institut d’Egypte décentralisé.
Fourier avait promis au cadet de Figeac de lui montrer ses collections égyptiennes. Il ne parvient à tenir sa promesse qu’à l’automne 1802. Le préfet lui montre le fameux dessin de Jollois et Devilliers, reproduisant le Zodiaque de Dendérah, qui fait l’objet d’un vaste débat quant à sa datation, laquelle pourrait ébranler la chronologie biblique. Invité aux réunions que le Grenoble savant tient au domicile du mathématicien et dont le sujet aborde le plus souvent l’Egypte et l’Antiquité, Champollion le jeune se nourrit de ces données.
En 1804, Jean-François rédige Remarques sur la fable des géants où, partant du panthéon hellène, il « cherche dans les langues orientales l’étymologie des noms propres qui se trouvent dans les mythes grecs, mais l’on ne doit pas oublier que c’est de l’Orient et des Egyptiens surtout que les Grecs ont tiré la plupart de leurs fables. »
A quatorze ans, il affirme deux axes de son approche qu’il n’abandonnera jamais. La recherche étymologique et la prédominance de l’Egypte dans la culture antique, qui lui fera écrire, vingt-quatre ans plus tard son agacement devant ces historiens qui regardent l’art grec comme un modèle que l’on a copié, alors que les Hellènes ont puisé certaines de leurs idées en architecture sur la terre des pharaons.
Selon Diodore, les Grecs ont d’ailleurs emprunté des Egyptiens la division qu’ils font de la République en trois classes. Et même, on assure encore que les Athéniens sont une colonie des Saïtes peuples de l’Egypte.
L’année suivante, Jean-François obtient l’autorisation de poursuivre ses études personnelles, lors des moments de libre, ce qui est préférable pour sa vue, étant donné qu’il avait pris la mauvaise habitude de lire sous les couvertures, ce qui lui a causé un léger strabisme divergent, perceptible sur le portrait de Coignet (musée du Louvre, voir ci-dessous).

Autre baume au cœur, en juin 1805, chez Fourier, il fait la connaissance de Dom Raphaël de Monachis, un moine copte, qui avait connu Monge et Desaix à Rome, et fut premier interprète du divan au Caire, après le départ de Bonaparte. Ce dernier l’a nommé professeur-adjoint à l’école des langues orientales depuis deux ans. Dom Raphaël lui donne un manuel du dialecte arabe, alors parlé en Egypte, lui indiquant qu’il faudra apprendre aussi l’éthiopien, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. Il donne en outre des indications précieuses sur le copte et lui ramène des grammaires copte et sanscrite, des textes parsi, pehlevi et zend.
Jean-François apprend l’italien et l’anglais, de même que l’allemand (qu’il ne maîtrisera jamais à fond), dans le but de pouvoir lire tout ce qui s’écrit et touche à l’Egypte. Le jeune Augustin Thévenet, devenu un ami, l’aide à classer les documents dont il se nourrissait afin de concocter son Egypte sous les pharaons, où il propose une carte de l’Egypte antique, laquelle fera l’admiration des savants dauphinois, et où il démontre que le nom arabe des villes dérive du copte qui lui-même trouve ses racines dans l’égyptien ancien.
Il a connu la facilité, il va bientôt affronter l’hostilité, sans laquelle toute entreprise perd sa saveur. La sienne sera un peu trop savoureuse, car les esprits brillants acceptent difficilement de paraître ternes, par la faute d’un génie, et il a touché, à cet instant précis, à un domaine où de savants personnages se croient seuls autorisés à prospecter.
« Je veux faire de cette antique nation une étude approfondie et continuelle. L’enthousiasme où la descrïption de leurs monuments énormes m’a porté, l’admiration dont m’ont rempli leur puissance et leurs connaissances vont s’accroître par les nouvelles notions que j’acquerrai. De tous les peuples que j’aime le mieux, je vous avouerai qu’aucun ne balance les Egyptiens dans mon cœur ! », écrit-il en cette année 1806, où le général de la Salette lira les Remarques du jeune homme au lycée des arts et des sciences de Grenoble.
Sa récente belle-sœur, Zoé Berriat, n’appréciant pas son qualificatif de cadet, qu’elle juge dévalorisant, et ayant appris que le terme arabe saghîr a approximativement la même signification, lui donne ce surnom qu’il va conserver jusqu’à sa mort. Jeanne Françoise, la mère, décède avant d’avoir revu le cadet, ce qui affecte profondément Jean-François, au point que son frère l’emmènera en voyage avec lui, afin de lui changer les idées.

L’Académie delphinale le recevra comme membre correspondant l’année suivante. Après la fin de l’année scolaire, il offre la maquette de sa carte de l’Egypte sous les pharaons à cette Société qui le reçoit dans ses rangs, en pressentant que ce prodige justifierait sa confiance : « L’Académie a compté sur ce que vous avez fait », lui confie Renauldon, son président et maire de Grenoble, « elle compte encore plus sur ce que vous pouvez faire. …Si un jour vos travaux vous font un nom, vous vous souviendrez que vous avez reçu d’elle les premiers encouragements. »
Il peut, à présent, se rendre à Paris, avec le but déclaré de parvenir à déchiffrer les hiéroglyphes de la stèle de Rosette.
Paris, les premiers écueils par Jean-Pierre Lastrajoli ©
Fourier a parlé du jeune prodige à un de ses amis, archéologue et numismate, Aubin Louis Millin, directeur du Magasin encyclopédique, - dont Volney fut un collaborateur -, et Millin, qui a lu les essais de l’adolescent avec intérêt, lui a conseillé un enseignement pour les objectifs qu’il s’est fixé : le Collège Impérial et l’Ecole spéciales des langues orientales vivantes.
Arrivés à Paris le 13 septembre 1807, les deux frères rendent visite à deux des futurs professeurs de Saghîr. En premier lieu à Isaac Silvestre de Sacy, qu’il surnommera dans ses lettres le rabbin ou le jésuite. Celui-ci a rédigé un Mémoire sur l’histoire des Arabes avant Mahomet (1785) et a enseigné l’arabe à l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes.
Silvestre de Sacy
Depuis 1806, il enseigne aussi le persan dans ce vénérable collège, fondé sous François 1er, et contribue à l’étude de la langue copte. Encore une fois, le cadet de Figeac a frappé à la bonne porte, en vue de l’objectif qu’il s’est fixé.
Silvestre de Sacy écoute ce timide, mais passionné, lycéen lui exposer son projet de déchiffrer la langue des pharaons. Le professeur ne lui fait aucune remarque de nature à contrarier un but qu’il juge impossible à atteindre, se disant que le temps lui ouvrira les yeux sur l’aspect insurmontable de la tâche, et qu’il saura, dès lors, employer son intelligence à des ambitions plus rationnelles.
En second lieu, ils rendent visite à Louis-Mathieu de Langlès, l’un des fondateurs de l’Ecole Spéciale des langues orientales vivantes, créée en 1795, sous la Convention. Ayant rédigé un lexique Mandchou et tout accaparé par l’enseignement des langues orientales vivantes, Langlès aimerait entraîner un sujet aussi doué pour les langues dans son domaine de prédilection, plutôt que de le voir perdre son temps dans une impossible quête.
Champollion le jeune, dès que son frère s’en retourne à Grenoble, se sent triste, au point que la joie de rechercher son Graal ne peut contrebalancer ce sentiment, dont la cause principale est son attachement du moment pour Pauline Berriat, la belle-sœur de Figeac, plus âgée de six ans que Jean-François.
Ayant soutenu Bonaparte lors de l’expédition, nombre de Coptes ont dû quitter leur Egypte natale, et s’en venir vivre à Paris. Champollion le jeune fréquente assidûment la communauté qui se retrouve chez Dom Raphaël. Saghîr continue de travailler son copte, à l’église Saint Roch, rue Saint-Honoré, avec un vicaire égyptien : Chiftichi. A Figeac, il écrit : « Tu me conseilles d’étudier l’inscription de la pierre de Rosette. C’est justement par là où je veux commencer. » L’abbé de Tersan, chose totalement inhabituelle pour cet érudit, lui confie des manuscrits d’arabe et de copte.
« Je me livre entièrement au copte… Je suis si copte que pour m’amuser je traduis en copte tout ce qui me vient à la tête… C’est le vrai moyen de me mettre mon égyptien dans la tête. Après cela j’attaquerai les Papyrus et grâce à mon héroïque valeur, j’espère en venir à bout. J’ai déjà fait un grand pas. »
Par les vertus de cette méthode, il pourra corroborer ses hypothèses sur les noms de lieux. Il a plus d’inclination pour l’enseignement du copte que pour les cours de l’Ecole des langues orientales, et écrit à son frère : « Je veux savoir l’Egyptien comme mon français, parce que sur cette langue sera basée mon grand travail sur les papyrus égyptiens. »

A Jacques-Joseph qui, s’inquiétant de le voir s’égarer loin de la stèle de Rosette, lui a fait une remarque sur ses recherches étymologiques, il répond : « Cela ne m’empêchera pas d’étudier mon Antiquité par les langues et les rapports d’un peuple à un autre, d’aimer les étymologies. »
Sa voie lui apparaît avec une netteté qui laisse pantois, lorsqu'on songe qu’il n’a que 18 ans, et il pose ainsi la pierre blanche de l’approche qu’il développera jusqu’à sa mort. Saghîr noue de nombreuses relations avec des personnalités venues d’horizons divers, mais qui peuvent toutes apporter une pierre à son édifice. Il a pris pension chez Faujas, professeur de sciences naturelles, dauphinois installé à Paris.
Edme François Jomard est né à Versailles en 1777. Vingt ans plus tard, sortant de l’Ecole Polytechnique, cet ingénieur géographe est un brillant élève de Monge et Berthollet ; c’est ainsi qu’il s’embarque à 21 ans pour l’Egypte, faisant partie de la commission scientifique. Il est l’un des 36 membres de la commission des Arts et Lettres qui forment l’Institut d’Egypte de 1799 à 1801, pendant qu’il mesurera les Grandes Pyramides, entre autres monuments, et se verra attaché le titre d’archéologue. A son retour à Paris, il travaille à la Description de l’Egypte, dont Fourier rédige la préface.
Il entame des recherches sur les lieux de l’Egypte ancienne à partir des noms arabes actuels. Il a rédigé des Remarques sur les signes numériques et un Essai d’explication d’un tableau astronomique, dans la Description. A propos des hiéroglyphes, Jomard constate que beaucoup ont essayé de traduire les hiéroglyphes, sans jamais en avoir vu, et ont bâti des règles très souples, obéissant au sens qu’ils voulaient leur donner. « En un mot, on prétendait expliquer une écriture dont les signes mêmes restaient inconnus, et l’on commençait par où il fallait finir. »
 Meuble Morel contenant la description de l'Egypte
Il s’est bâti une sérieuse réputation au sein de la Commission d'Egypte et n’a que trente ans, lorsque Jean-François Champollion débarque à Paris en septembre 1807, après avoir lu, le 17 juin, à l’Académie des sciences et des Arts de Grenoble son Essai de description géographique de l’Egypte avant la conquête de Cambyse. Jomard a 30 ans à peine, et ce jeune prodige lui fait de l’ombre et c’est en termes de rivalité que vont s’établir les rapports entre les deux hommes. De plus, rien n'indique que le succès pourra couronner les efforts de son cadet qui n'a pas bu l'eau du Nil.
Il semble bien loin le temps où Jomard écrivait, à propos des hiéroglyphes et des signes numériques des anciens Egyptiens, dans le tome neuvième de la Description de l’Egypte, à la page 76 : « J’ai cru devoir m’attacher d’abord à trouver un fil qui pût me diriger à travers ce dédale ; s’il ne me conduit pas au but, je me plairai à le remettre dans une main plus habile. »
Champollion a commis un crime de lèse-majesté, en écrivant à propos d’un domaine dont Jomard croit avoir l’exclusivité : ce provincial, qui n’a jamais quitté la France, n’a-t-il pas abordé la géographie de la terre des pharaons dans son Essai ? Le polytechnicien sait très bien que l’histoire ne retient que le nom du premier, laissant croupir celui du second dans la poussière des archives pour chercheurs avertis. L’accueil réservé au jeune homme par la plupart des membres de la Commission d’Egypte, et les différences de points de vue, sur la question des hiéroglyphes, feront que Jean-François se détournera d’elle, n’ayant rien à en attendre.

Saghîr recopie des papyrus à la Bibliothèque Impériale. Les relations avec son maître, - surnommé l’Anglais -, se détérioreront rapidement, car il reproche au professeur d’être trop imbu de lui-même, parfait prototype du parvenu. Il n’en va pas de même avec Silvestre de Sacy qui lui apparaît, pour le moment, comme un savant illustre qui a su rester modeste. Par ailleurs, l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes lui a permis de retrouver Dom Raphaël de Monachis qui y enseigne l’arabe depuis 1803.
En 1808, Langlès lui refuse un certificat d’études, tandis que son état de santé se détériore, le climat de la capitale l’insupportant, depuis qu’en Isère, à la suite d’une très longue marche, il avait absorbé de l’eau glacée, ce qui le fit souffrir épisodiquement, par la suite, d’accès de fièvre et de quinte de toux. « L’air de Paris me mine, je crache comme un enragé et je perds ma vigueur. Ce pays-ci est horrible. On a toujours les pieds mouillés. Des fleuves de boue (sans exagération) courent dans les rues… »
Saghîr fréquente les Orientaux de Paris, au contact desquels il parfait sa maîtrise de l’arabe, tandis que les collectionneurs lui permettent d’examiner en détail les documents en leur possession, qu’il recopie et met en fiches méthodiquement. Etudiant la partie cursive de la pierre de Rosette, il trouve la valeur hiéroglyphique exacte d’un bon nombre de lettres de notre alphabet. Ses travaux rejoignent, pour une grande part, ceux d'Ackerblad. Dès l’automne 1808, Champollion le jeune constate la suppression de la voyelle médiane, dans sa Grammaire égyptienne du dialecte thébaïque, et pense qu’il en était de même pour l’égyptien ancien. Sans qu’il y paraisse, il vient d’atteindre une étape qui, par la suite, va s’avérer décisive.
Pendant ses vacances, en juillet 1808, avec Léon Jean-Joseph Dubois, il prend des empreintes d’un fragment d’obélisque. Dubois l’initiera à l’art et à l’architecture antique. Son aîné lui reproche, cependant, de se lancer dans de nombreuses directions à la fois et d’en oublier l’essentiel. Les reproches de Figeac sont en partie justifiés, mais le fait de s’intéresser à l’architecture et à l’art antique, est fort bien vu de la part de son jeune frère, puisque les techniques artistiques et les textes sont indissociables dans une fresque, et cette connaissance permettra plus tard de dater un monument d’une époque, d’un simple regard. A cette époque que Jean-François avoue que sa flamme pour Pauline n’était rien qu’une profonde amitié.
Fourier, dans mémoires de Villiers du Terrage
Il serait le plus heureux des hommes si ses finances étaient meilleures et, surtout, s’il n’était menacé en permanence par l’épée de Damoclès de la conscription. Langlès, estimant son persan remarquable, l’a proposé pour un poste de consul en Perse, ce qui aurait ravi nombre d’étudiants, sauf le Dauphinois. Jean-François alerte aussitôt Jacques-Joseph, ainsi que Fourier. Le danger est temporairement écarté, mais Langlès ne pardonnera jamais ce qu’il considérera comme un affront. En 1809, il est à nouveau menacé par la conscription et Jacques-Joseph le délivre définitivement de cette menace.
Il rencontre l’helléniste Antoine-Jean Letronne, de la même génération que lui. Ayant achevé son Etude de la religion et de l’histoire d’Egypte, il souhaiterait publier ses écrits, lorsque Recherches critiques et historiques sur la langue et la littérature d’Egypte est imprimé. Son auteur, Etienne Quatremère, va devenir un adversaire que longtemps on lui opposera, et que la communauté savante lui préférera pendant des années, parce qu’il aura l’audace de publier, avant d’avoir longuement vérifié ses hypothèses, et paraîtra, de ce fait, plus vif.
Planche sur un mémoire de Letronne sur les colosses de Memnon
Il revient dans la capitale dauphinoise, où Augustin Thévenet, son ami de toujours, est là pour l’accueillir. En attendant de se faire une situation, il poursuit des recherches. « Enfin je perscrute toujours l’inscription de Rosette, mais sans notables succès », confie-t-il à Figeac. Un événement a lieu, en cette année : Lancret décède à son tour, et c’est Jomard qui se chargera désormais de la publication de la Description, mission dont il s’acquittera avec un certain bonheur.
L’Université de Grenoble se crée, et Figeac y détient, le 23 novembre 1809, une chaire de littérature grecque, et a les fonctions de secrétaire général de la faculté des Lettres et de bibliothécaire-adjoint. L’aîné finit par faire nommer son cadet professeur suppléant d’histoire ancienne, à moins de 20 ans, le 26 mai de l’année suivante, date d’ouverture effective de l’Université qui, à peine née, risque de se voir fermer, en raison des mesures d’économie, que le gouvernement s’impose, tandis que de coûteuses pages d’histoire s’écrivent sous le règne de Napoléon 1er. Si Napoléon souhaite des professeurs dociles, il risque fort d’être déçu par le jeune professeur car il enseigne : « Sophocle et Euripide, en reproduisant sur le théâtre les crimes des Atrides, se proposèrent, au rapport des Anciens, d’inspirer aux Grecs constitués en république la haine des rois et du gouvernement d’un seul. »

La nomination de Jean-François, comme professeur suppléant, ne fait pas du tout le bonheur de ses anciens professeurs, amers d’être devancé par un élève. Certains reprochent ouvertement la nomination d’un tout jeune homme en lieu et place de vétérans blanchis sous la toge, et ne renonceront jamais à obtenir par l’intrigue, ce qu’il n’ont pu recueillir par leur maigre mérite.
Aux vétérans s’ajouteront ceux que Jean-François remettra en place, au travers d’articles rétablissant la vérité historique ; il en sera ainsi d’un dénommé Ducoin qui, ayant affirmé, dans un écrit, avec la plus extrême légèreté, que les Arabes avaient brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, se retrouvera gentiment mouché par le jeune professeur d’histoire.
A cette époque, il est convaincu que le système hiéroglyphique est venu en dernier. Cette hypothèse serait de nature à justifier l’opinion de Silvestre de Sacy qui écrivit à Figeac que le projet de son cadet n’avait guère de chance d’aboutir. « Le succès dans ces sortes de recherches est plutôt l’effet d’une heureuse combinaison de circonstances que celui d’un travail opiniâtre qui met quelquefois dans le cas de prendre des illusions pour des réalités. » Autrement dit, l’intelligence du vénérable professeur du Collège Impérial n’ayant pu venir à bout de la pierre de Rosette, seule la chance peut contribuer à démêler ce que le savoir et l’expérience n’ont pu vaincre.
En 1812, à propos des vases canopes, Jean-François suppose que les têtes représentées sur les couvercles sont celles de quatre génies symboliques, présidant à l’examen de l’âme devant le tribunal du dieu des Enfers. Fourier qui, après avoir fait siennes nombre des idées du jeune Champollion, a essuyé des reproches de l’aîné pour ne pas l’avoir cité, pour cette dernière raison s’est éloigné des deux frères. Il bloque, tout comme Silvestre de Sacy qui préfère l’hypothèse de Quatremère, la publication du manuscrit de Jean-François. Fourier, de son côté, reviendra à de meilleurs sentiments, par la suite, encourageant vivement à publier sans l’accord de Silvestre de Sacy.

Figeac était devenu le nouveau doyen et son cadet professeur d’histoire titulaire, après le décès de l’ancien doyen. Mais son traitement reste celui d’un suppléant. Une véritable machination s’est mise en place, destinée à empêcher le savant d’avancer à plus grands pas. Le 1er juillet 1813, Pauline Berriat décède à l’âge de 29 ans.
L’horizon politique se bouche, suite à la retraite de Russie. L’Histoire va rejoindre Jean-François et lui causer des soucis et, si les deux frères assouvissent une passion commune, il ne partagent pas la même analyse de la situation politique. La nouvelle, venue de Fontainebleau, n’est pas de nature à rassurer Figeac.
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