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Ahmosis Champollion, le déchiffreur et les défricheurs

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05. Paris, les premiers écueils

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 19:04 :: 2 - Champollion - Jeunesse

Paris, les premiers écueils
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Fourier a parlé du jeune prodige à un de ses amis, archéologue et numismate, Aubin Louis Millin, directeur du Magasin encyclopédique, - dont Volney fut un collaborateur -, et Millin, qui a lu les essais de l’adolescent avec intérêt, lui a conseillé un enseignement pour les objectifs qu’il s’est fixé : le Collège Impérial et l’Ecole spéciales des langues orientales vivantes.

Arrivés à Paris le 13 septembre 1807, les deux frères rendent visite à deux des futurs professeurs de Saghîr. En premier lieu à Isaac Silvestre de Sacy, qu’il surnommera dans ses lettres le rabbin ou le jésuite. Celui-ci a rédigé un Mémoire sur l’histoire des Arabes avant Mahomet (1785) et a enseigné l’arabe à l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes.

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Silvestre de Sacy



Depuis 1806, il enseigne aussi le persan dans ce vénérable collège, fondé sous François 1er, et contribue à l’étude de la langue copte. Encore une fois, le cadet de Figeac a frappé à la bonne porte, en vue de l’objectif qu’il s’est fixé.

Silvestre de Sacy écoute ce timide, mais passionné, lycéen lui exposer son projet de déchiffrer la langue des pharaons. Le professeur ne lui fait aucune remarque de nature à contrarier un but qu’il juge impossible à atteindre, se disant que le temps lui ouvrira les yeux sur l’aspect insurmontable de la tâche, et qu’il saura, dès lors, employer son intelligence à des ambitions plus rationnelles.

En second lieu, ils rendent visite à Louis-Mathieu de Langlès, l’un des fondateurs de l’Ecole Spéciale des langues orientales vivantes, créée en 1795, sous la Convention. Ayant rédigé un lexique Mandchou et tout accaparé par l’enseignement des langues orientales vivantes, Langlès aimerait entraîner un sujet aussi doué pour les langues dans son domaine de prédilection, plutôt que de le voir perdre son temps dans une impossible quête.

Champollion le jeune, dès que son frère s’en retourne à Grenoble, se sent triste, au point que la joie de rechercher son Graal ne peut contrebalancer ce sentiment, dont la cause principale est son attachement du moment pour Pauline Berriat, la belle-sœur de Figeac, plus âgée de six ans que Jean-François.


Ayant soutenu Bonaparte lors de l’expédition, nombre de Coptes ont dû quitter leur Egypte natale, et s’en venir vivre à Paris. Champollion le jeune fréquente assidûment la communauté qui se retrouve chez Dom Raphaël. Saghîr continue de travailler son copte, à l’église Saint Roch, rue Saint-Honoré, avec un vicaire égyptien : Chiftichi.
A Figeac, il écrit : « Tu me conseilles d’étudier l’inscription de la pierre de Rosette. C’est justement par là où je veux commencer. » L’abbé de Tersan, chose totalement inhabituelle pour cet érudit, lui confie des manuscrits d’arabe et de copte.

« Je me livre entièrement au copte… Je suis si copte que pour m’amuser je traduis en copte tout ce qui me vient à la tête… C’est le vrai moyen de me mettre mon égyptien dans la tête. Après cela j’attaquerai les Papyrus et grâce à mon héroïque valeur, j’espère en venir à bout. J’ai déjà fait un grand pas. »

Par les vertus de cette méthode, il pourra corroborer ses hypothèses sur les noms de lieux. Il a plus d’inclination pour l’enseignement du copte que pour les cours de l’Ecole des langues orientales, et écrit à son frère : « Je veux savoir l’Egyptien comme mon français, parce que sur cette langue sera basée mon grand travail sur les papyrus égyptiens. »

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A Jacques-Joseph qui, s’inquiétant de le voir s’égarer loin de la stèle de Rosette, lui a fait une remarque sur ses recherches étymologiques, il répond : « Cela ne m’empêchera pas d’étudier mon Antiquité par les langues et les rapports d’un peuple à un autre, d’aimer les étymologies. »


Sa voie lui apparaît avec une netteté qui laisse pantois, lorsqu'on songe qu’il n’a que 18 ans, et il pose ainsi la pierre blanche de l’approche qu’il développera jusqu’à sa mort. Saghîr noue de nombreuses relations avec des personnalités venues d’horizons divers, mais qui peuvent toutes apporter une pierre à son édifice. Il a pris pension chez Faujas, professeur de sciences naturelles, dauphinois installé à Paris.


Edme François Jomard est né à Versailles en 1777. Vingt ans plus tard, sortant de l’Ecole Polytechnique, cet ingénieur géographe est un brillant élève de Monge et Berthollet ; c’est ainsi qu’il s’embarque à 21 ans pour l’Egypte, faisant partie de la commission scientifique.
Il est l’un des 36 membres de la commission des Arts et Lettres qui forment l’Institut d’Egypte de 1799 à 1801, pendant qu’il mesurera les Grandes Pyramides, entre autres monuments, et se verra attaché le titre d’archéologue. A son retour à Paris, il travaille à la Description de l’Egypte, dont Fourier rédige la préface.

Il entame des recherches sur les lieux de l’Egypte ancienne à partir des noms arabes actuels. Il a rédigé des Remarques sur les signes numériques et un Essai d’explication d’un tableau astronomique, dans la Description.
A propos des hiéroglyphes, Jomard constate que beaucoup ont essayé de traduire les hiéroglyphes, sans jamais en avoir vu, et ont bâti des règles très souples, obéissant au sens qu’ils voulaient leur donner. « En un mot, on prétendait expliquer une écriture dont les signes mêmes restaient inconnus, et l’on commençait par où il fallait finir. »

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Meuble Morel contenant la description de l'Egypte



Il s’est bâti une sérieuse réputation au sein de la Commission d'Egypte et n’a que trente ans, lorsque Jean-François Champollion débarque à Paris en septembre 1807, après avoir lu, le 17 juin, à l’Académie des sciences et des Arts de Grenoble son Essai de description géographique de l’Egypte avant la conquête de Cambyse. Jomard a 30 ans à peine, et ce jeune prodige lui fait de l’ombre et c’est en termes de rivalité que vont s’établir les rapports entre les deux hommes. De plus, rien n'indique que le succès pourra couronner les efforts de son cadet qui n'a pas bu l'eau du Nil.

Il semble bien loin le temps où Jomard écrivait, à propos des hiéroglyphes et des signes numériques des anciens Egyptiens, dans le tome neuvième de la Description de l’Egypte, à la page 76 : « J’ai cru devoir m’attacher d’abord à trouver un fil qui pût me diriger à travers ce dédale ; s’il ne me conduit pas au but, je me plairai à le remettre dans une main plus habile. »
 

 

Champollion a commis un crime de lèse-majesté, en écrivant à propos d’un domaine dont Jomard croit avoir l’exclusivité : ce provincial, qui n’a jamais quitté la France, n’a-t-il pas abordé la géographie de la terre des pharaons dans son Essai ? Le polytechnicien sait très bien que l’histoire ne retient que le nom du premier, laissant croupir celui du second dans la poussière des archives pour chercheurs avertis.
L’accueil réservé au jeune homme par la plupart des membres de la Commission d’Egypte, et les différences de points de vue, sur la question des hiéroglyphes, feront que Jean-François se détournera d’elle, n’ayant rien à en attendre.

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Saghîr recopie des papyrus à la Bibliothèque Impériale. Les relations avec son maître, - surnommé l’Anglais -, se détérioreront rapidement, car il reproche au professeur d’être trop imbu de lui-même, parfait prototype du parvenu.
Il n’en va pas de même avec Silvestre de Sacy qui lui apparaît, pour le moment, comme un savant illustre qui a su rester modeste. Par ailleurs, l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes lui a permis de retrouver Dom Raphaël de Monachis qui y enseigne l’arabe depuis 1803.

En 1808, Langlès lui refuse un certificat d’études, tandis que son état de santé se détériore, le climat de la capitale l’insupportant, depuis qu’en Isère, à la suite d’une très longue marche, il avait absorbé de l’eau glacée, ce qui le fit souffrir épisodiquement, par la suite, d’accès de fièvre et de quinte de toux.
« L’air de Paris me mine, je crache comme un enragé et je perds ma vigueur. Ce pays-ci est horrible. On a toujours les pieds mouillés. Des fleuves de boue (sans exagération) courent dans les rues… »

Saghîr fréquente les Orientaux de Paris, au contact desquels il parfait sa maîtrise de l’arabe, tandis que les collectionneurs lui permettent d’examiner en détail les documents en leur possession, qu’il recopie et met en fiches méthodiquement.
Etudiant la partie cursive de la pierre de Rosette, il trouve la valeur hiéroglyphique exacte d’un bon nombre de lettres de notre alphabet. Ses travaux rejoignent, pour une grande part, ceux d'Ackerblad.
Dès l’automne 1808, Champollion le jeune constate la suppression de la voyelle médiane, dans sa Grammaire égyptienne du dialecte thébaïque, et pense qu’il en était de même pour l’égyptien ancien. Sans qu’il y paraisse, il vient d’atteindre une étape qui, par la suite, va s’avérer décisive.

Pendant ses vacances, en juillet 1808, avec Léon Jean-Joseph Dubois, il prend des empreintes d’un fragment d’obélisque. Dubois l’initiera à l’art et à l’architecture antique. Son aîné lui reproche, cependant, de se lancer dans de nombreuses directions à la fois et d’en oublier l’essentiel.
Les reproches de Figeac sont en partie justifiés, mais le fait de s’intéresser à l’architecture et à l’art antique, est fort bien vu de la part de son jeune frère, puisque les techniques artistiques et les textes sont indissociables dans une fresque, et cette connaissance permettra plus tard de dater un monument d’une époque, d’un simple regard. A cette époque que Jean-François avoue que sa flamme pour Pauline n’était rien qu’une profonde amitié.

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Fourier, dans mémoires de Villiers du Terrage



Il serait le plus heureux des hommes si ses finances étaient meilleures et, surtout, s’il n’était menacé en permanence par l’épée de Damoclès de la conscription. Langlès, estimant son persan remarquable, l’a proposé pour un poste de consul en Perse, ce qui aurait ravi nombre d’étudiants, sauf le Dauphinois.
Jean-François alerte aussitôt Jacques-Joseph, ainsi que Fourier. Le danger est temporairement écarté, mais Langlès ne pardonnera jamais ce qu’il considérera comme un affront. En 1809, il est à nouveau menacé par la conscription et Jacques-Joseph le délivre définitivement de cette menace.

Il rencontre l’helléniste Antoine-Jean Letronne, de la même génération que lui. Ayant achevé son Etude de la religion et de l’histoire d’Egypte, il souhaiterait publier ses écrits, lorsque Recherches critiques et historiques sur la langue et la littérature d’Egypte est imprimé.
Son auteur, Etienne Quatremère, va devenir un adversaire que longtemps on lui opposera, et que la communauté savante lui préférera pendant des années, parce qu’il aura l’audace de publier, avant d’avoir longuement vérifié ses hypothèses, et paraîtra, de ce fait, plus vif.


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Planche sur un mémoire de Letronne sur les colosses de Memnon



Il revient dans la capitale dauphinoise, où Augustin Thévenet, son ami de toujours, est là pour l’accueillir. En attendant de se faire une situation, il poursuit des recherches. « Enfin je perscrute toujours l’inscription de Rosette, mais sans notables succès », confie-t-il à Figeac.
Un événement a lieu, en cette année : Lancret décède à son tour, et c’est Jomard qui se chargera désormais de la publication de la Description, mission dont il s’acquittera avec un certain bonheur.

L’Université de Grenoble se crée, et Figeac y détient, le 23 novembre 1809, une chaire de littérature grecque, et a les fonctions de secrétaire général de la faculté des Lettres et de bibliothécaire-adjoint. L’aîné finit par faire nommer son cadet professeur suppléant d’histoire ancienne, à moins de 20 ans, le 26 mai de l’année suivante, date d’ouverture effective de l’Université qui, à peine née, risque de se voir fermer, en raison des mesures d’économie, que le gouvernement s’impose, tandis que de coûteuses pages d’histoire s’écrivent sous le règne de Napoléon 1er.  
Si Napoléon souhaite des professeurs dociles, il risque fort d’être déçu par le jeune professeur car il enseigne : « Sophocle et Euripide, en reproduisant sur le théâtre les crimes des Atrides, se proposèrent, au rapport des Anciens, d’inspirer aux Grecs constitués en république la haine des rois et du gouvernement d’un seul. »



La nomination de Jean-François, comme professeur suppléant, ne fait pas du tout le bonheur de ses anciens professeurs, amers d’être devancé par un élève. Certains reprochent ouvertement la nomination d’un tout jeune homme en lieu et place de vétérans blanchis sous la toge, et ne renonceront jamais à obtenir par l’intrigue, ce qu’il n’ont pu recueillir par leur maigre mérite.

Aux vétérans s’ajouteront ceux que Jean-François remettra en place, au travers d’articles rétablissant la vérité historique ; il en sera ainsi d’un dénommé Ducoin qui, ayant affirmé, dans un écrit, avec la plus extrême légèreté, que les Arabes avaient brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, se retrouvera gentiment mouché par le jeune professeur d’histoire.

A cette époque, il est convaincu que le système hiéroglyphique est venu en dernier. Cette hypothèse serait de nature à justifier l’opinion de Silvestre de Sacy qui écrivit à Figeac que le projet de son cadet n’avait guère de chance d’aboutir. « Le succès dans ces sortes de recherches est plutôt l’effet d’une heureuse combinaison de circonstances que celui d’un travail opiniâtre qui met quelquefois dans le cas de prendre des illusions pour des réalités. »
Autrement dit, l’intelligence du vénérable professeur du Collège Impérial n’ayant pu venir à bout de la pierre de Rosette, seule la chance peut contribuer à démêler ce que le savoir et l’expérience n’ont pu vaincre.

En 1812, à propos des vases canopes, Jean-François suppose que les têtes représentées sur les couvercles sont celles de quatre génies symboliques, présidant à l’examen de l’âme devant le tribunal du dieu des Enfers.
Fourier qui, après avoir fait siennes nombre des idées du jeune Champollion, a essuyé des reproches de l’aîné pour ne pas l’avoir cité, pour cette dernière raison s’est éloigné des deux frères. Il bloque, tout comme Silvestre de Sacy qui préfère l’hypothèse de Quatremère, la publication du manuscrit de Jean-François. Fourier, de son côté, reviendra à de meilleurs sentiments, par la suite, encourageant vivement à publier sans l’accord de Silvestre de Sacy.

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Figeac était devenu le nouveau doyen et son cadet professeur d’histoire titulaire, après le décès de l’ancien doyen. Mais son traitement reste celui d’un suppléant. Une véritable machination s’est mise en place, destinée à empêcher le savant d’avancer à plus grands pas. Le 1er juillet 1813, Pauline Berriat décède à l’âge de 29 ans.

L’horizon politique se bouche, suite à la retraite de Russie. L’Histoire va rejoindre Jean-François et lui causer des soucis et, si les deux frères assouvissent une passion commune, il ne partagent pas la même analyse de la situation politique. La nouvelle, venue de Fontainebleau, n’est pas de nature à rassurer Figeac.

 

 

 

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