Les semences d’une destinée
par Jean-Pierre Lastrajoli ©
Issu d’une famille d’agriculteurs de la région grenobloise, dans le Valbonnais, Jacques Champollion, né en 1744, exerce le métier de marchand ambulant de livres, almanach et objets religieux divers. Il s’arrête en 1770 à Figeac, la Venise pauvre. Deux ans plus tard, il fait l’acquisition d’une maison qui sera la demeure familiale. Il lui faudra attendre sept années pour acheter une boutique qui deviendra sa librairie.
En 1773, il a épousé Jeanne-Françoise Gualieu dont il aura une fille Thérèse, l’année suivante. En 1778, naît Jacques-Joseph que l’on connaîtra sous le nom de Champollion-Figeac. Deux autres fils viendront, mais ne vivront pas longtemps. Le 23 décembre 1790, deux jours avant Noël, naît le jeune Jean-François, de douze ans son cadet, septième et dernier enfant de Jacques et de Jeanne-Françoise Champollion.
L’acte de baptême montre que le nom du parrain est Jacques-Joseph, frère du baptisé, ce qui va créer une relation à mi-chemin entre la paternité et la gémellité, et les deux frères auront du mal à se séparer longtemps.

Jacques Champollion, le père, bien que fonctionnaire municipal (An III), avec deux autres républicains. continue à donner asile à deux bénédictins (le chanoine de Seycy et Dom Calmet). Ils servent de précepteurs à Jacques Joseph et celui-ci occupe une fonction, à 16 ans, au bureau de correspondance municipale.
Le 9 thermidor an II, Robespierre renversé, l’administration est renouvelée, à l’exception de ce jeune homme qui va porter toutes les responsabilités sur ses épaules d’adolescent de juillet à décembre 1794. Il finit pas entrer comme secrétaire adjoint dans l’administration cantonale.
L’aîné est admiratif devant les talents de Jean-François qui a surpris par sa précocité, bien que dépeint comme un garçonnet solitaire. Les rues, peu sûres en raison de l’instauration de la Terreur à compter d’avril 1793, le cadet doit se contenter de jouer à la maison : aussi, une grande partie de ses jeux sont d’ordre intellectuel.
Jean-François apprendra à lire et à écrire par ses propres moyens, en retrouvant, dans le missel de sa mère, les passages qu’elle lui avait souvent lus. Il venait de déchiffrer l’alphabet romain. Nous sommes en 1798 : Jacques-Joseph est passionné de lettres et d’histoire. Il a, paraît-il, demandé à faire partie du voyage en Egypte, mais sa demande n’aurait pas été retenue.
Un petit détail permet cependant d’écarter l’idée que Jacques Joseph aurait voulu faire partie de l’Expédition d’Egypte. En mars 1798, le Directoire arrête la décision de l’expédition. « De suite, je ne sais trop pourquoi, on la supposa lointaine, bien que son but fût un mystère pour tout le monde, » écrit Edouard de Villiers du Terrage, « Le but en resta longtemps ignoré de ceux mêmes qui tenaient les premiers rangs dans l’armée et la commission des sciences. », a rapporté Isidore, le fils d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire.
La lecture de l’arrêté (26 ventôse an VI) des directeurs au ministre de l’intérieur Letourneur confirme cette version, de même que les courriers adressés aux scientifiques. On est donc en droit de se demander comment les scientifiques auraient pu ignorer la destination du voyage et l’aîné des Champollion la connaître, alors que la destination finale ne sera révélée qu’après Malte, lorsque le convoi met le cap sur Alexandrie, le 9 messidor (27 juin). C’est pourquoi il faudra lire les informations provenant de Jacques Joseph comme une histoire potentiellement remaniée.

En juillet, l’aîné part pour Grenoble, où il entre comme apprenti dans la maison Chatel, Champollion et Rif et se fait appeler Champollion-Figeac pour se distinguer de ses cousins de l’Isère. Quatre mois plus tard, le Cadet entre à l’école, mais trop habitué à un enseignement libre et réfractaire au calcul mental, il en est retiré pour recevoir l’enseignement de Dom Calmet, qui a déjà servi de professeur à Jacques-Joseph.
Le bénédictin se sert des points où Jean-François excelle, à savoir le sens de l’observation, le dessin et les langues. Celui-ci aborde ainsi le grec et le latin, découvrant les auteurs classiques de l’Antiquité et l’élève récite à huit ans des vers de Virgile et déclame Homère.
En septembre 1799, Jean-François apprend, semble-t-il, par le Courrier d’Egypte, que le 2 fructidor an VII, « il a été trouvé… une pierre d’un très beau granit noir…». « Une seule face bien polie offre trois inscrïptions distinctes … », avec des caractères hiéroglyphiques, syriaques et grecs. « Cette pierre offre un grand intérêt pour l’étude des caractères hiéroglyphiques, peut-être même en donnera-t-elle enfin la clef ».
Enfin autorisé à sortir en compagnie de Dom Calmet, ce dernier l’initie à la géologie et la botanique. Le précepteur sent bien qu’il arrive au bout de ce qu’il peut apprendre à un esprit aussi brillant qui fait encore beaucoup de fautes d’orthographe, alors que le grec et le latin ne sont qu’un jeu d’enfant ; ce qu’il est au demeurant. Jean-François a dix ans et voyant que son cadet s’étiole, Jacques Joseph le fait venir en mars 1801 à Grenoble.

Tandis que le traité de paix, conclu par Kléber avec les Anglais, a été dénoncé, le 8 mars 1801, en Egypte va se jouer le sort de la Pierre de Rosette. Jean-François arrive le 30 dans la capitale des Dauphins, où un musée a ouvert ses portes en 1798. L’aîné fonde de gros espoirs sur cet autre lui-même qu’on appellera au début, Champollion-Figeac le jeune.
« Il y a longtemps que tu me prouves que moi c’est toi. Mon cœur m’assure que nous ne ferons jamais deux personnes. Maudit soit le jour qui amènerait cette distinction ! », écrira plus tard le jeune à Figeac.
Le cadet entre dans l’école privée de l’abbé Dussert, qui lui donne des cours d’hébreu, que Jean-François avait commencé à explorer tout seul. Nous sommes en décembre, et la stèle de Rosette est anglaise depuis un mois, tandis que le jeune prodige achève sa onzième année. Il apprend beaucoup de ses professeurs : la botanique avec Villars et le dessin avec Jay.
Après lui avoir interdit d’approfondir ses connaissances dans les langues, afin qu’il se perfectionne dans les matières classiques, Jacques Joseph autorise enfin son jeune frère à étudier l’arabe, le syriaque et le chaldéen. Les écoles centrales supprimées, ce dernier obtient, après examen, une bourse d’interne du lycée de Grenoble, tout fraîchement créé. Le cadet de Figeac supportera très mal cette période et surnomme le lycée sa prison.
Selon l’idée de ce dernier, les mathématiques ne lui étant guère utile pour ce qu’il compte faire, il les ignore avec une belle constance, de même qu’il se révélera plutôt médiocre en... discipline. Le second point lui causera bien des tracas plus tard, ce qui est d’autant plus dommageable, aux yeux du corps enseignant, que le jeune Champollion excelle dans de nombreux domaines.
Il compulse et réunit tous les écrits ayant pour sujet la terre des pharaons et tous ceux qui décrivent l’actuelle Egypte. Parmi les documents qu’il lit, figurent ceux de l’abbé Barthélemy (1761) concernant les cartouches, et de Charles Joseph de Guignes (1785), où l’auteur suppose que les Egyptiens anciens ne transcrivaient pas certaines voyelles.
Kircher affirme, quant à lui, que le copte est lié à la langue des pharaons. Jean-François en déduira qu’il lui faudra apprendre le copte, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. C’est alors qu’un éminent savant lui montrera le Zodiaque de Dendérah, ou du moins son dessin, établi par les sieurs Jollois et Devilliers.

Le 18 avril 1802, Joseph Fourier , l’un des mathématiciens de l’expédition en Egypte, est nommé préfet de l’Isère. Chargé de rédiger l’introduction de la Description de l’Egypte par Bonaparte, comme celui-ci a décidé de tous les détails matériels de la vaste publication, par cet heureux hasard, l’Académie Delphinale se transforme en une sorte d’Institut d’Egypte décentralisé.
Fourier avait promis au cadet de Figeac de lui montrer ses collections égyptiennes. Il ne parvient à tenir sa promesse qu’à l’automne 1802. Le préfet lui montre le fameux dessin de Jollois et Devilliers, reproduisant le Zodiaque de Dendérah, qui fait l’objet d’un vaste débat quant à sa datation, laquelle pourrait ébranler la chronologie biblique.
Invité aux réunions que le Grenoble savant tient au domicile du mathématicien et dont le sujet aborde le plus souvent l’Egypte et l’Antiquité, Champollion le jeune se nourrit de ces données.
En 1804, Jean-François rédige Remarques sur la fable des géants où, partant du panthéon hellène, il « cherche dans les langues orientales l’étymologie des noms propres qui se trouvent dans les mythes grecs, mais l’on ne doit pas oublier que c’est de l’Orient et des Egyptiens surtout que les Grecs ont tiré la plupart de leurs fables. »
A quatorze ans, il affirme deux axes de son approche qu’il n’abandonnera jamais. La recherche étymologique et la prédominance de l’Egypte dans la culture antique, qui lui fera écrire, vingt-quatre ans plus tard son agacement devant ces historiens qui regardent l’art grec comme un modèle que l’on a copié, alors que les Hellènes ont puisé certaines de leurs idées en architecture sur la terre des pharaons.
Selon Diodore, les Grecs ont d’ailleurs emprunté des Egyptiens la division qu’ils font de la République en trois classes. Et même, on assure encore que les Athéniens sont une colonie des Saïtes peuples de l’Egypte.
L’année suivante, Jean-François obtient l’autorisation de poursuivre ses études personnelles, lors des moments de libre, ce qui est préférable pour sa vue, étant donné qu’il avait pris la mauvaise habitude de lire sous les couvertures, ce qui lui a causé un léger strabisme divergent, perceptible sur le portrait de Coignet (musée du Louvre, voir ci-dessous).

Autre baume au cœur, en juin 1805, chez Fourier, il fait la connaissance de Dom Raphaël de Monachis, un moine copte, qui avait connu Monge et Desaix à Rome, et fut premier interprète du divan au Caire, après le départ de Bonaparte. Ce dernier l’a nommé professeur-adjoint à l’école des langues orientales depuis deux ans.
Dom Raphaël lui donne un manuel du dialecte arabe, alors parlé en Egypte, lui indiquant qu’il faudra apprendre aussi l’éthiopien, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. Il donne en outre des indications précieuses sur le copte et lui ramène des grammaires copte et sanscrite, des textes parsi, pehlevi et zend.
Jean-François apprend l’italien et l’anglais, de même que l’allemand (qu’il ne maîtrisera jamais à fond), dans le but de pouvoir lire tout ce qui s’écrit et touche à l’Egypte. Le jeune Augustin Thévenet, devenu un ami, l’aide à classer les documents dont il se nourrissait afin de concocter son Egypte sous les pharaons, où il propose une carte de l’Egypte antique, laquelle fera l’admiration des savants dauphinois, et où il démontre que le nom arabe des villes dérive du copte qui lui-même trouve ses racines dans l’égyptien ancien.
Il a connu la facilité, il va bientôt affronter l’hostilité, sans laquelle toute entreprise perd sa saveur. La sienne sera un peu trop savoureuse, car les esprits brillants acceptent difficilement de paraître ternes, par la faute d’un génie, et il a touché, à cet instant précis, à un domaine où de savants personnages se croient seuls autorisés à prospecter.
« Je veux faire de cette antique nation une étude approfondie et continuelle. L’enthousiasme où la descrïption de leurs monuments énormes m’a porté, l’admiration dont m’ont rempli leur puissance et leurs connaissances vont s’accroître par les nouvelles notions que j’acquerrai. De tous les peuples que j’aime le mieux, je vous avouerai qu’aucun ne balance les Egyptiens dans mon cœur ! », écrit-il en cette année 1806, où le général de la Salette lira les Remarques du jeune homme au lycée des arts et des sciences de Grenoble.
Sa récente belle-sœur, Zoé Berriat, n’appréciant pas son qualificatif de cadet, qu’elle juge dévalorisant, et ayant appris que le terme arabe saghîr a approximativement la même signification, lui donne ce surnom qu’il va conserver jusqu’à sa mort. Jeanne Françoise, la mère, décède avant d’avoir revu le cadet, ce qui affecte profondément Jean-François, au point que son frère l’emmènera en voyage avec lui, afin de lui changer les idées.

L’Académie delphinale le recevra comme membre correspondant l’année suivante. Après la fin de l’année scolaire, il offre la maquette de sa carte de l’Egypte sous les pharaons à cette Société qui le reçoit dans ses rangs, en pressentant que ce prodige justifierait sa confiance :
« L’Académie a compté sur ce que vous avez fait », lui confie Renauldon, son président et maire de Grenoble, « elle compte encore plus sur ce que vous pouvez faire. …Si un jour vos travaux vous font un nom, vous vous souviendrez que vous avez reçu d’elle les premiers encouragements. »
Il peut, à présent, se rendre à Paris, avec le but déclaré de parvenir à déchiffrer les hiéroglyphes de la stèle de Rosette.