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Champollion, le déchiffreur et les défricheurs
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Les voyageurs avant l'Expédition d'Egypte par Jean-Pierre Lastrajoli ©
XVème siècle
Un bénédictin zurichois, Félix Schmid, connu sous le nom de Félix Fabri, a fait un voyage en Egypte en 1483 et nous livre ce témoignage sur les pyramides et le sphinx (Evagortium in Terram Sanctam) : « Tout ce que je peux en comprendre, c’est la fausseté de l’opinion du vulgaire qui déclare que ces pyramides furent les magasins de à grains de Joseph, construites par lui pour y déposer le froment à engranger durant les sept années de stérilité comme le mentionne le Livre de la Génèse… Près des pyramides, nous vîmes une immense idole de pierre qui avait la forme d’une femme, et nous ne doutâmes point que ce fut un monument dédié à Isis. » La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.
Bernard Von Breydenbach, toujours en 1483, doyen de la cathédrale de Mayence, se fend d’un voyage en Terre Sainte et comme beaucoup à l’époque, on va voir la terre de Moïse, ainsi que celle de Joseph et ses greniers, et par-dessus tout le lieu où se réfugièrent Joseph et Marie, et que l’on dit à l’époque être au Caire. Ceci ne l’empêche pas de musarder non loin des pyramides. « De l’autre côté du Nil, on voyait aussi beaucoup de hautes pierres qui se nomment pyramides ; les rois égyptiens les avaient fait élever au-dessus de leurs tombeaux. Le peuple les appelle greniers ou magasins de Joseph ; ils les auraient fait bâtir pour garder les blés mais c’est manifestement faux, les pyramides ne sont pas creuses à l’intérieur. Auprès de ces pyramides, la grande idole d’Isis, jadis vénérée par les Egyptiens, semble encore debout. »
Deux ans plus tard, c’est Joos Van Ghistele, échevin de Gand, qui s’en va chercher le prêtre Jean en Ethiopie. Voici ce que trace de sa plume son chapelain Ambrosius Zeebout : « On raconte dans la région que ces édifices sont d’anciennes sépultures des rois d’Egypte, comme en témoigne Diodore de Sicile dans le deuxième livre de ses histoires, où il affirme que les rois d’Egypte avaient jadis la passion de ses faire construire de belles sépultures, qu’ils plaçaient cette occupation à part et au-dessus des autres et aussi qu’ils consacraient plus d’argent et de soins à décorer richement des sépultures qu’à orner les palais où ils habitaient de leur vivant ; ils disaient qu’une fois morts, leur corps devraient passer plus de temps dans ces tombeaux qu’il n’en avait passé de leur vivant dans les palais. A l’intérieur, ces pyramides, au lieu d’être creuses, sont pleines comme un mur ; un tout petit couloir étroit et aux nombreuses marches descend jusqu’à une petite espèce de salle voutée dans laquelle il faut pénétrer avec de la lumière, car il y fait très sombre. » S’ensuit une descrïption de statues qui se seraient trouvées dans la pyramide, ainsi que la légende qui coure que la tête du Sphinx avait coutume de parler autrefois et de rendre des oracles. « Cette statue a l’apparence d’un être humain jusqu’aux épaules, mais à partir de là, elle revêt la forme d’un serpent… ; la statue toute entière est sculptée dans une seule pierre. »
XVIème siècle
Pierre Belon du Mans, de la Sarthe vu son nom, était un savant de la Renaissance. Il visita l’Egypte en 1547. Voici ce que raconte sa plume : « Il semble à voir les Pyramides que ce soyent des montagnes de démesurée grandeur. (…) La plus grande Pyramide pour être en lieu un peu plus bas que la seconde, apparaît de loin être plus petite mais de près elle se montre sans comparaison plus grande. (…) C’était le sépulcre d’un Roi d’Egypte, pour lequel la pyramide fut faite. » Et le voilà qui enchaîne sur le Sphinx, rappelant qu’il est le « grand colosse nommé par Hérodote androsphinx... » Enfin, il s’intéresse aux momies, en bon médecin qu’il est. « L’usage desdits corps embaumés en Egypte, c’est à dire notre Mumie, est en si grand usage en France, que le Roi François restaurateur des lettres n’allait nulle part, que les sommeliers n’en apportassent toujours (…). » A noter qu’Ambroise Paré écrivait que ce prétendu remède « cause de grandes douleurs à l’estomac avec puanteur de bouche, grand vomissement qui est plutôt cause d’émouvoir le sang et le faire davantage sortir des vaisseaux que de l’arrêter. »
Prospero Alpini, de la Vénitie, médecin et botaniste a herborisé en Egypte, et nous livre un témoignage : « C’est la plus grande des trois que l’on rencontre d’abord en chemin. Elle est faite de blocs carrés d’une pierre dure comme le marbre et elle présente aux yeux une telle masse que plus d’un a pensé que les pierres de presque toute l’Europe ne pourraient à peine suffire comme terme de comparaison. »
En grimpant sur le monument, il trouve les noms de beaucoup de personnage qui les ont gravés pour laisser un impérissable souvenir. Il porte ensuite ses regards sur le Sphinx, « fait d’un énorme monolithe. (…) Il présente un immense et très large visage, regardant vers le Caire et sculpté avec une très grande habileté. En effet, son menton, sa bouche, son nez, ses yeux, son front et ses oreilles apparaissent taillés avec une profonde connaissance de la sculpture d’art. Dans la pierre, n’apparaît aucune ouverture par où l’on puisse entrer … ».
XVIIème siècle
Le père Pacifique, capucin et missionnaire français, natif de Provins, s’en alla dans le Levant prêcher à Alep et en Perse. Le prédicateur revint et publia en 1631 une relation de son voyage qui parle brièvement de l’Egypte où il passa avant 1628. Des éléments intéressants sur Alexandrie, surtout si l’on s’est intéressé à la récente (re)découverte de la mission française alexandrine : « Il y a dessous terre les plus belles citernes du monde, grandes comme des église, admirablement voutées, piliers sur piliers, lesquelles citernes s’emplissent d’eau par le débordement du Nil, et en font ainsi provision pour l’année. Mais à présent les canaux de la plupart étant rompus, il n’y en a que quelques unes qui se remplissent, et l’eau se tire par des bœufs, avec des roues. »

Pietro Della Valle, noble italien, suite à une déception amoureuse, fit un voyage en Terre Sainte de 1614 à 1626 (c’est dire s’il était déçu ! Mais l'histoire ne dit pas s'il yeut miracle à son retour). Ce brave homme a une importance non négligeable dans la découverte de Champollion. Il recueillit des textes coptes, dont 5 grammaires, lesquelles passèrent entre les mains d’un savant arabe pour atterrir sous les yeux du père jésuite Kircher qui publia une grammaire copte dont se servit Champollion à ses débuts. Mais voici ce qu’écrit Pietro Della Valle sur la pyramide de Khéops :
« Le sépulcre qui est bâti au bout de cette chambre, est situé de travers et séparé de la masse : l’on y voit aussi un grand pilier et gros extrêmement d’une seule pièce de cette pierre d’Egypte, que Belon en plusieurs endroits appelle Thébaïque, de laquelle j’ai éprouvé la dureté par les coups de marteaux que j’y donnais sans en avoir jamais pu détacher un seul éclat. (…) Au reste le sépulcre n’a point de couvercle, je ne sais s’il a été rompu, ou s’il n’en a jamais eu, parce que le Roi, à ce que dit le peuple de ce quartier ignorant et grossier, qui a fait bâtir cette Pyramide, n’y a jamais été enseveli, et que pour cela elle est ouverte : la porte même ne se trouvant plus, à la différence des autres Pyramides voisines qui sont toutes fermées. » Il ramena dans ses bagages, entre autres choses, deux momies qui finirent au Musée de Dresde, et qui furent totalement détruites lors du bombardement effroyable de 1945.
Le père Antonius Gonsales, de père espagnol, naquit à Malines, et après avoir été prêtre à Liège et Anvers, s’en alla en 1664, en Terre Sainte, visitant l’Egypte, aux alentours de 1666. Il se rendit à de nombreuses reprises à Gizeh, escaladant et explorant à de nombreuses reprises la Grande Pyramide, qu’il ne trouva pas du reste véritablement extraordinaire, si ce n’est sa taille. Il donne une idée de sa taille en signalant que : « l’archer le plus fort n’arrive pas à lancer son trait à partir du sommet au-delà des côtés, la flèche retombant toujours sur les degrés. »
Vincent de Stochove était un notable brugeois alla lui aussi visiter les lieux saints, mais fit preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit pour l’archéologie et l’histoire ancienne. Il était initialement parti pour Rome, mais comme la peste y sévissait, il changea d’idée et opta pour le Levant, et débarqua à Damiette en 1631. Il fut impressionné par les crues du Nil « qui prend sa source dans un lac aux pieds des Monts de la Lune au paradis terrestre. »
Il vit dans le Sphinx « fait d’une seule pierre », tout comme Antonius Gonsales, une « idole moitié femme, moitié taureau. »
Il aurait souhaité ramener une momie, mais comme les marins français étaient plus superstitieux que leurs confrères anglais ou hollandais, puisqu’ils croyaient que les cadavres emmaillottés avaient le pouvoir de déclencher des tempêtes, il y renonça.
François de La Boullaye Le-Gouz, gentilhomme angevin, partit à la recherche de livres cités par la Bible et perdus. Il parvint ainsi au Caire en 1649. Pour Alexandrie, il décrit une ville dont l’air est malsain. « L’air de cette ville est extrêmement mauvais et pestilencieux à cause de la grande quantité de citernes d’où sortent des vapeurs grossières que le soleil élève facilement à cause qu’il n’y a plus de maisons et en infecte l’air ; l’on n’y peut habiter que l’hiver, si l’on n’y veut mourir. »

Concernant la Grande Pyramide, il nota : « Sur cette plate forme au sommet de la pyramide, soixante hommes peuvent tenir debout, distant du centre de 565 pieds qui est la hauteur de la pyramide. » Pour le Sphinx, il souligne des points dont celui-ci mérite intérêt. « Le nez me fait croire que c’était la représentation du même roi qui a fait bâtir la Grande Pyramide. (…) A mon avis, le tombeau de jaspe a été autrefois le sépulcre de quelques pharaons », ce qui ne l’empêcha pas de tempérer en signalant que vu la grande ancienneté de pyramides, « on n’en peut rien dire que par opinion. » Concernant le soi disant Puits de Joseph, il se montra peu convaincu, pensant que si le patriarche avait été l’auteur de celui-ci, Moïse n’aurait point manqué de le signaler.
Cornelis de Bruyn (orthographié le Brun ou Lebrun dans les éditions françaises), natif de La Haye, après une formation de dessinateur et de peintre, entreprit un voyage dans le Levant, en 1681. Les pyramides retinrent son attention et il dessina celles de Gizeh. Après y avoir pénétré, il décrit l’intérieur. « Au bout de cette montée on vient dans la chambre dont nous venon de parler, elle est fort grande et spacieuse, vu qu’elle a 32 pieds de long, 16 de large et 19 de haut. (…) Au bout de cette chambre on voit un sépulcre vide taillé tout entier d’une seule pierre, qui lors qu’on frappe dessus rend un son comme une cloche. » Comme on peut voir, les méthodes d’exploration sont assez rudimentaires et même agressives (Pietro Della Valle teste la dureté au marteau, La Boullaye Le-Gouz tire à l’arquebuse pour chasser les mauvaises bêtes des corridors, et De Bruyn prend le sarcophage de Khéops pour un bourdon. Zahi Hawass en mangerait son chapeau !).

Pour le Sphinx, de Bruyn signala la légende d’un passage entre le puits de la pyramide et le Sphinx, notant avec scepticisme : « Mais ce qui fait voir que cela n’est pas vrai, c’est que de tous ceux qui ont eu la curiosité d’y descendre, il n’y a personne qui ait trouvé un passage au fonds de ce puits, de sorte qu’on ne saurait dire avec aucune certitude, quoiqu’il en puisse être, s’il y a un conduit sous terre d’un côté ou d’autre qui mène à ce Sphinx. » Ceci ne l’empêche pas de tomber dans un travers, qui aura cours jusqu’à la découverte de Champollion, sur les hiéroglyphes : « Il semble qu’il soit plus raisonnable de croire que les Egyptiens, qui avaient accoutumé de représenter par des emblèmes et par des figures mystérieuses toute leur science, et toute la connaissance qu’ils avaient des secrets de la nature. » La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.
Illustration de Jean Thenaud
Anthoine Morison était né à Bar-le-Duc en 1657, et devenu chanoine, entreprit à 40 ans un élerinage vers les Lieux saints, qui passait forcément par l’Egypte. Si sa « Relation d’un voyage nouvellement fait au mont Sinaï et à Jérusalem » ne fut pas ce qu’il y avait de plus pertinent pour les passages touchant à l’Egypte, il en est un qui a l’intérêt de signaler que les couleur du Sphinx étaient bien plus que perceptibles. « Ce que j’admire le plus dans cette divinité monstrueuse était la vivacité de sa peinture et surtout du vermillion de ses joues qui semble y être appliqué depuis deux ans quoi qu’il en ait bien plus de deux mille. » Il aurait été encore plus admiratif, s’il avait su que le Sphinx datait de 2400 av. J.-C.

Jean de Thévenot fut un voyageur d’un type nouveau. Il ne se rendit pas en Egypte avec pour but principal de marcher sur les pas de Moïse ou visiter les Lieux saints. « Le désir de voyage a toujours été fort naturl aux hommes (…) ; le grand nombre de voyageurs qui se rencontrent dans toutes les parties de la terre prouve assez la proposition que j’avance. » Celui qui fut à l’origine de la diffusion du café en France, nous livrait de façon très plaisante les motivations de son voyage : « comme en l’an 1652, je n’avais point d’affaires considérables qui dussent m’en empêcher l’effet, je résolus facilement de satisfaire ma curiosité. » Il décrivit le Sphinx et nota également qu’il ne communiquait nullement avec le puits de la Grande Pyramide. De même, avec raison, il supposa le premier que Memphis se trouvait dans les environs de Saqqara.
Jean-Michel Vansleb, né à Erfurt, fut envoyé en Ethiopie, afin de conclure un accord avec les les théologiens de ce pays entre leur église et celle des protestants. En 1672, le voilà à nouveau mandé en Egypte, afin d’y acquérir des manuscrits et des médailles pour la bibliothèque de Louis XIV. Il fut chargé par Colbert de décrire les monuments qu’il y verrait. Voici ce qu’il écrivit sur la capitale thébaine : « A Luxor, on voit les restes d’un très beau temple des anciens Egyptiens, dans lequel il y a 78 colonnes d’une grosseur prodigieuse (…). Il y a devant ce temple deux aiguilles carrèes très hautes, et toutes entières ; d’un travail si frais qu’on dirait à les voir, qu’elles ne sont que de sortir des mains de l’ouvrier. (…) Il y a auprès de leurs bases deux statues de femme en marbre noir : et quoi qu’elles soient ensevelies dans la terre jusqu’à la ceinture, elles sont néanmoins au dehors de la hauteur de trois hommes. (…) Elles ont sur la tête une coiffure tout-à-fait bizarre, et une manière de globe par-dessus. Elles ont le visage gâté, tout le reste est entier. »
Le Hollandais Olfert Dappert publia en 1668 et 1676 sa Decription de l’Afrique (1686 en langue française). Dans ce livre, on trouvait une carte complète de l’Afrique, assez parfaite pour l’époque (voir illustration) et un passage obligé sur les pyramides.

Les représentations des pyramides très effilées et du Sphinx n’étaient pas aussi réussies, hélas. Ses déductions ne se révélèrent guère meilleures, puisqu’il pensait que, comme les sables environnaient le Sphinx (il y voyait pourtant justement la tête d’un homme et le corps d’un lion), la pierre, dans laquelle fut taillé le monument, avait été amenée d’ailleurs, ce qui aurait été un exploit plus grand que celui des pyramides, dans la mesure où « cette figure est tout d’une pièce, et la matière en est fort dure, les proportions du visage, du front, des yeux, du nez, de la bouche, du menton, (…) y sont si bien gardées, qu’il est facile de reconnaître que cette statue est d’un bon maître. »

En ce qui concerne les momies, Dappert signalait alors, ce que l’on sait fort bien à présent : « La plupart des habitants de Saqqara, qui est le village le plus proche de ces antres souterrains, gagnent leur vie à déterrer ces Mummies, parce que le pays est peu fertile, le labourage peut à peine les entretenir. »
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