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Ahmosis Champollion, le déchiffreur et les défricheurs

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01. Treize siècles de ténèbres

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 20:38 :: 1 - Avant Champollion

1 - Treize siècles de ténèbres
par Jean-Pierre Lastrajoli ©



L’île de Philae qui s’offrira aux regards des voyageurs pendant 1300 ans, entre le cinquième siècle de notre ère et la fin du XVIIIème, conservera une grande beauté et un profond mystère. Les colonnes et les murs étaient couverts de couleurs et les trois arts majeurs de l’Egypte (architecture, sculpture et peinture) se conjuguaient en un seul.


Malgré l’âge relativement récent de l’ensemble, les architectes et les artistes n’en étaient pas moins les héritiers d’un savoir millénaire et la destination religieuse des constructions fut l’un des facteurs qui présidèrent à son homogénéité avec les temples plus anciens. Les empereurs romains avaient continué à faire élever des temples, en partie pour remplacer les monuments en ruines, ainsi que l’avaient fait tous les Lagides.

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Philae (Roberts)


Sur la fin de l’empire, en pleine décadence, une religion émergeait, issue  elle-aussi du Moyen-Orient. Les Chrétiens, après s’être cachés, n’hésitaient plus à se montrer, tandis que les anciens dieux de l’Egypte, sans un souverain garant de l’ordre contre le chaos, tombaient progressivement dans l’oubli, ainsi que tous les savoirs antiques. Seuls quelques prêtres d’Isis, à Philae, conservaient une partie de ceux-ci, parmi lesquels la connaissance des hiéroglyphes, dont les derniers y furent gravés en 394 de notre ère.

Des immigrants grecs et romains s’étaient installés sur la terre des pharaons, mais ignorant totalement l’écriture hiéroglyphique ; comme la plupart des Egyptiens (Aigouptos en grec, qui deviendra avec le temps copte) qui parlaient l’ancienne langue ne savaient pas l’écrire, les nouveaux venus se servirent de l’alphabet grec, additionné de sept signes empruntés à l’écriture démotique pour les sonorités étrangères au grec afin de transcrire la langue millénaire.

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L’alphabet copte était né. La langue copte survivrait aux invasions Arabes, car adoptée par l’église pour servir la messe. La religion chrétienne allait donc permettre, sans le vouloir, d’exhumer une langue qu’elle avait contribué à faire disparaître.


En effet, des convertis, victimes de zélotisme, ne pouvant supporter la présence d’un culte impie, envahirent l’île de Philae, tuant ou chassant les prêtres, endommageant certains vestiges, et transformant le reste en lieux de culte chrétiens. C’en était fait : désormais, le savoir des hiéroglyphes tomberait dans un oubli regrettable et, pendant près de treize siècles, tous les monuments encore visibles de l’Egypte n’offriraient qu’un aspect décoratif, ou nourriraient les plus folles hypothèses sur des mystères que cette écriture inconnue pourrait révéler, des pouvoirs qu’elle permettrait d’acquérir et toutes les fadaises qui circulent généralement autour de tout ce qui n’est pas encore expliqué.

Si, pour le voyageur qui parvenait à admirer ce qui restait de l’Egypte des pharaons, l’ancienneté des vestiges ne faisait aucun doute, leur seule datation se faisait en fonction de la Bible et des épisodes de Joseph et Moïse. L’origine du monde, d’après l’addition de l’âge des patriarches, dépassant de peu 4000 ans avant notre ère, toute la perception que l’on eut jusqu’à la fin du XIXème siècle de l’Egypte fut grandement faussée par des considérations religieuses.

   
Manéthon, pourtant un prêtre égyptien, au IIIème siècle de notre ère écrivit son histoire de l’Egypte en grec. Horapollon, un autre prêtre, écrivit en copte Hieroglyphica, où il donnait une liste des hiéroglyphes et leur interprétation unique qui, selon lui, était symbolique ou ornementale.
Largement diffusé à partir de 1419, date à laquelle Critoforo Bundelmonti ramène d’Andros une copie du manuscrit, tous les savants allaient buter, dans les siècles à venir, sur cet ouvrage qui démontrait principalement que l’écriture ancienne était déjà inconnue parmi les savants égyptiens, à une époque où les pharaons avaient disparu depuis moins de trois siècles.
  

Hérodote qui avait visité la terre des pharaons pendant l’occupation perse en 450 avant notre ère, nous donna des éléments d’appréciation sur cette civilisation, dont certains étaient inexacts. Voilà le matériel avec lequel devraient œuvrer les siècles à venir et l’on peut comprendre que, vu l’éloignement géographique et l’occupation musulmane, le monde chrétien n’ait pas pu s’intéresser pleinement à ce problème.    

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Diodore de Sicile , dans son Histoire Universelle, à propos des lois et des mœurs des habitants des Deux-Terres, affirmait : « Elles n’ont pas été révérées des Egyptiens seuls. Les Grecs mêmes les ont admirées ; de sorte que les plus habiles d’entr’eux se sont fait honneur de venir jusqu’en Egypte pour y apprendre les maximes et les coutumes de cette fameuse nation. »
Il ajoutait même : «  Les Egyptiens disent que l’Ecriture et l’Astronomie ont pris naissance chez eux. Ils ont proposé les premiers problèmes de Géométrie et ont inventé la plupart des arts. Ils prouvent que leurs lois sont excellentes, parce qu’ils comptent plus de quatre mille sept cents ans où l’Egypte a été gouvernée par des Rois presque tous nés chez eux ; et qui ont rendu ce Royaume le plus heureux qui fut au Monde : ce qui ne serait pas arrivé si les Rois et les sujets n’avaient pas suivi des lois très parfaites

 

Pourtant, les siècles à venir, ignorant la relation de cette historien, affirmera exactement le contraire. Les pharaons ne pouvaient être que des tyrans, puisqu’ils avaient asservi le peuple d’Israël, et les Deux-Terres avaient le rôle du méchant dans la distribution. Les pyramides étaient les greniers où Joseph, où le fils de Jacob avait entreposé une partie des récoltes, en prévision des années de disette que connaîtrait l’Egypte, selon Ogier VIII, seigneur d’Anglure en Champagne, en pèlerinage vers les Lieux Saints, qui put les contempler en novembre 1395.    
En 1626, Pietro della Valle, au retour d’un voyage en Orient, rapporte dans ses malles deux lexiques copte-arabe et cinq grammaires. Passionné par les inscrïptions des obélisques, trophées des empereurs romains, un jésuite allemand, Athanase Khircher, auteur d'une théorie sur
la couleur
, et titulaire de la chaire de mathématiques au Collège romain, réussit à se faire confier les manuscrits de Pietro della Valle. En 1636, il suppose, avec justesse, une parenté entre le copte et l’égyptien ancien.

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Kircher


Avant 1643, le Khircher écrit : « Les hiéroglyphes sont bien une écriture, mais non l’écriture composée de lettres, mots, noms et parties du discours déterminées dont nous usons en général : ils sont une écriture beaucoup plus excellente, plus sublime et plus proche des abstractions qui, par tel enchaînement ingénieux des symboles, ou son équivalent, propose d’un seul coup à l’intelligence du sage un raisonnement complexe, des notions élevées ou quelque mystère insigne caché dans le sein de la nature ou de la divinité. »

« Le jésuite Kircher… abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous le titre d'Oedipus Aegyptiacus, de prétendues traductions des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les obélisques de Rome », constate Champollion, en critiquant l'attitude de Kircher qui va se fourvoyer dans une voie, avec une admirable constance et un singulier aveuglement, donnant des interprétations où il se couvrit de ridicule. Jamais il ne démontrera ses affirmations et abordera la traduction des hiéroglyphes en commençant là où il aurait dû finir.

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Champollion le jeune regrettera que la mauvaise foi du jésuite ait répandu le mythe de hiéroglyphes compris par les seuls initiés à la religion égyptienne, et que ces textes masquaient des sujets cachés et mystérieux, dont l'entendement était réservé à une caste de privilégiés.
La nature purement idéographique (un signe correspond à une idée) de cette écriture semblera, depuis l'Oedipus Aegyptiacus, ne souffrir aucune contestation et la connaissance de la langue parlée, qui seule peut permettre de progresser dans la connaissance des hiéroglyphes, est négligée de façon fort dommageable.

En 1644, Kircher publie Lingua aegyptiaca restituta qui est la traduction de manuscrits arabes recueillis par Pietro della Valle, et contient des grammaires de langue copte. Champollion écrira par la suite : « Dans cet ouvrage, qui, malgré ses innombrables imperfections, a beaucoup contribué à répandre l'étude de la langue copte, Kircher ne put se défaire de son charlatanisme habituel : … il osa introduire dans ce lexique, et donner comme coptes, plusieurs mots dont il avait besoin pour appuyer ses explications imaginaires. »


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Leibniz



Leibniz, le philosophe, mathématicien et théologien allemand qui qualifiait l’Egypte  de centre de gravité des trois continents, affirme que les obélisques sont des textes historiques, commémorant des évènements et des victoires, théorie beaucoup plus sage que celle de Khircher, donc moins remarquée. Newton sera moins rationnel et l’on préférera oublier son étude, par respect pour ses autres travaux. (cliquer sur : PROJET DE CONQUETE DE l'EGYPTE ).


Bossuet, en 1681, dans son Discours sur l’Histoire Universelle, affirme que l’Egypte n’avait pas encore vu de grands édifices autre que la tour de Babel, quand elle conçut les pyramides. (Elles furent bâties entre 2589 et 2504 avant notre ère, tandis que Babylone fut fondée aux environs de 1900 avant notre ère. La lecture de la Bible aura la peau dure jusqu’au vingtième siècle, et encore).

La raison d’un aussi faible nombre de témoignages, en près de dix siècles est que l’on se déplace rarement par agrément, à de rares exception près, comme le Vénitien anonyme, et que les voyages sont longs et périlleux en Méditerranée, du fait des barbaresques.
Ensuite, les Mamelouks ne sont pas des plus engageants, et tenter de lever des plans des divers monuments antiques, même en compagnie de janissaires, est souvent assimilé à de l’espionnage. C’est pourquoi, il faut se contenter, le plus souvent de témoignages écrits de pèlerins ou de membre du clergé catholique.

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En mai 1718, le père jésuite Claude Sicard, natif d’Aubagne, alors qu’il visite les coptes, est l'un des premiers européens à parvenir à Thèbes. Erudit, s’appuyant sur les écrits de Strabon, Diodore, Pline et Hérodote, après une étude approfondie des ruines de ce temple, il est convaincu qu’il s’agit du Memnonium dont fait mention Strabon.
Il pense, avec raison, que les vestiges, qu’il trouve non loin de là, sont ceux d’Abydos. Il localise de même Edfou et Dendéra. Le jésuite fera un compte rendu sur la nécropole thébaine, où il dépeint son étonnement devant la profondeur des sépultures creusées dans la roche.
Il est persuadé que les hiéroglyphes nous explique l’histoire des souverains. Dans le même registre rationnel, l’évêque de Gloucester, William Warburton, en 1744, repousse l’idée d’une écriture inventée par les prêtres égyptiens afin de cacher leur savoir mystérieux au commun des mortels.

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En 1761, l’abbé Barthélemy aura écrit un ouvrage plus intéressant, où il affirme que les inscrïptions contenues dans les encadrements ovales, que nos égyptologues nomment cartouches, ne sont ni plus ni moins que le nom d’un pharaon. Cette hypothèse est très intéressante, mais un texte multilingue serait nécessaire pour la conforter. Il faudra encore attendre trente sept ans pour l’obtenir.

L’abbé Jean-Jacques Barthélemy n’était pas n’importe qui : garde du cabinet du Roi, en 1754, il a proposé une méthode pour déchiffrer les textes phéniciens et palmyriens (Palmyre : la Syrie antique de la reine Zénobie). Cette méthode sert toujours, comme celle qu’il introduisit au cabinet royal des Médailles et qui est toujours d’actualité chez les numismates. Arrêté en 1793, il fut relâché immédiatement et mourut à Paris deux ans plus tard, quatre ans avant la découverte du fameux texte multilingue.

En 1785, un professeur de syriaque au Collège de France, Charles Joseph de Guignes, qui par ailleurs est sinologue, avance l’hypothèse d’une origine égyptienne du chinois. Il déduit de ses recherches que les anciens Egyptiens éludaient certaines voyelles et que les trois systèmes, hiéroglyphique, hiératique et démotique, ne sont la forme d’écriture que d’une seule langue.

Il n’est pas le premier à avoir cru à une filiation en les deux écritures : le père Du Jarric, en 1610, puis l’infatigable Kircher, ont déjà abondé dans ce sens, tandis que Leibniz ne parvenait pas à voir le moindre élément permettant de supposer qu’il y ait la moindre correspondance entre deux systèmes d’écritures, car l’égyptien reposait apparemment sur l’allégorie, tandis que le chinois paraissait bâti sur des considérations plus intellectuelles.

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Volney


De son véritable nom Constantin-François de Chassebeuf, un auteur de trente ans choisit de rendre hommage à Voltaire, qui s’était retiré à Ferney, en prenant le nom de Volney. Tout imprégné de l’esprit du siècles des lumières, Volney est horrifié devant l’ampleur des monuments qui soulignent autant « le génie d’un peuple opulent et ami des arts, que la servitude d’une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. » Même de nos jours, l’idée qu’il a fallu des esclaves pour bâtir de telles merveilles ne peut être extirpée de l’inconscient collectif, dont Hollywood s’est fait l’écho.

Volney publiera en 1787 ce passage, dont tous les Occidentaux qui voudront se rendre maître de l’Egypte auraient dû tenir compte. « Le caractère des deux nations, opposé en tout, deviendra antipathique. Nos soldats scandaliseront par leur insolence envers les femmes ; cet article seul aura les suites les plus graves. Nos officiers même porteront avec eux ce ton léger, exclusif, méprisant qui nous rend insupportables aux étrangers et ils aliéneront tous les cœurs. »

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Même si les armées républicaines n’auront pas la même attitude hautaine, le choc des cultures sera une des principales causes du rejet des Français et de leur armée, lors de l’expédition d’Egypte.

Le jeune Bonaparte, encore une fois, en fait l’un de ses livres préférés. Il apprécie tellement Volney qu’il lui proposera de l’associer eu Consulat, puis sous l’Empire d’en faire le Ministre de l’intérieur, mais l’érudit refusera par deux fois, puis siégeant au Sénat, il s’opposera à Napoléon, et enfin, sous la Restauration, à la Chambre des pairs, il continuera d’afficher ses idéaux républicains.

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Le danois Jörgen Zoëga, en 1797, déduit de son impressionnante collection de documents et objets égyptiens, que l’écriture égyptienne ancienne comporte des éléments phonétiques. L’étape décisive approche.


 

 

 

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