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09 bis. La visite oubliée du Musée de GenèvePar Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:15 :: 4 - Champollion - Italie et Musee
La visite oubliée du Musée de Genèvepar Jean-Pierre Lastrajoli ©
Pierre Jean Fleuret (1771-1832), a visité durant trois années la Palestine et l’Egypte. Au début de l'été 1824, il a rapporté de Thèbes, avec un crocodile empaillé, le cercueil et la momie de la Dame Tjesmoutpert. Musée de Genève (Photo Yves Siza, MAH, Genève) Fleuret a également lié connaissance avec le consul de France Drovetti, et il s’adresse à lui, car les commissaires du Musée, pour la plupart très férus de sciences naturelles, font passer commande d'animaux exotiques empaillés. Suite à une correspondance nourrie, Drovetti va satisfaire cette demande, mais ses notes de frais sont énormes.
Afin de rétablir les finances du Musée, il faudra se séparer, à perte, d’une autruche empaillée. Aussi, pour faire passer la pilule, Drovetti fait don, en 1825, d'une douzaine d'objets égyptiens, dont six grandes stèles. Les mécènes du Musée se piquent au jeu égyptien et font à leur tour don d’antiquités égyptiennes en 1825. Jusqu’en 1870, le Musée de Genève ne fait apparemment plus d’acquisition d’antiquités égyptiennes, et reçoit, entre 1888 et 1891, de la part de l’EEF, des pièces découvertes par Naville, dont la statue colossale de Ramsès II exhumée à Bubastis.
Stèle d'Iouy (Photo L’Egypte de Selkis : Musée de Genève) Dès le 19 juin 1826, Champollion confiait dans une lettre adressée à son frère depuis Livourne (Lettres d’Italie, p. 359. A noter que le Simplon est le col du Simplon, commandité par Bonaparte en 1806 et qui est situé dans le Valais) : "Mon projet n’est point de repasser par Turin à mon retour en France ; je veux revoir Milan, où m’attendent deux papyrus démotiques, – passer le Simplon et rentrer par Genève". Il confirme ce projet dans une lettre, toujours à Figeac, écrite le 19 septembre 1826 (idem, p. 389), depuis Livourne : "De là, sans m’arrêter, je passerai par Bologne, Ferrare, Venise, Vérone, le Simplon et Genève." Il mentionne des préventions à l’encontre des habitants de la cité de Calvin, sans donner de précisions sur l’origine de celles-ci, dans la lettre du 9 octobre de la même année, envoyée à Rosellini, depuis Venise : (Lettres d’Italie, pp. 400-401) : "Le Simplon aura une visite. Je saurai donc bientôt à quoi m’en tenir sur les Genevois, contre lesquels j’avoue nourrir de fortes préventions : s’ils sont tels que je me les figure, je me consolerai avec le petit Musée Egyptien qu’ils ont eu du moins le bonheur de former aux frais de la République." Le 14 octobre, il conclue mystérieusement une missive à l’abbé Gazzera (idem, p. 405) : "On dit qu’il y a de l’égyptien à Genève ? Je vous dirai cela." Les pièces offertes par Drovetti ont été montrées à Champollion le jeune en 1826, lors de son passage à Genève, entre le 17 et le 20 octobre, lequel en fit un catalogue raisonné (manuscrit conservé à la Bibliothèque publique et universitaire depuis 1941).
Stèle d'Ioukou (Photo Nikopol : Musée de Genève 1) "M. le Vice-Président annonce que Mr. Champollion a bien voulu examiner toutes les antiquités égyptiennes que le Musée possède, les déterminer et étiqueter. Il a trouvé plusieurs objets intéressants et le catalogue qu’il en a formé servira de base à la notice qu’on se propose de publier." (procès-verbal de la commission du Musée du 21 octobre 1826) Dans le Bulletin Férusac (VI, 1826, p. 456), il est simplement noté à la suite d’un article parlant de Champollion : "Genève. Pour satisfaire aux désirs des Genevois, le même savant a fait le catalogue raisonné de plusieurs stèles précieuses conservées dans leur Musée." A noter que le Journal de Genève, créé depuis peu ne fait nullement mention du passage de Champollion dans la cité. Est-ce à dire que l’élite genevoise bat froid le savant français ? Il est fort possible que ce soit le cas et peut-être y a-t-il un différent épistolaire que nous ne connaissons pas entre un membre de cette élite et le Dauphinois.
Mais le fait est là : on ne parle pas du passage de Champollion dans le principal journal et le Bulletin Férusac, auquel Figeac prête abondamment sa plume, y fait tout juste allusion.
Stèle d'Amenhotep Amenemhat (Photo Nikopol : Musée de Genève 1 ) Pour tenter de comprendre, il faut citer ce passage d’une lettre écrite par Henri Boissier, qui a fondé en 1818-1820, le Musée Académique où étaient exposées les pièces vues par Champollion. Ce courrier date de 1830, soit quatre années après la visite de Champollion : "Enfin, si je ne fais pas avancer beaucoup la découverte des Young, des Champollion, des Salt, elle m’inspire toujours un intérêt singulier, et je regrette fort d’avoir été informé trop tard de l’arrivée de M. Drovetti à Genève. Nous lui devons un de ces monuments que M. Champollion regarde comme les plus authentiques pour son ancienneté. Il fixe la date du règne d’un roi de la XVIIe dynastie qu’aucun autre monument connu ne présentait encore. S’il fatto è vero, notre petit Musée a de quoi s’enorgueillir." Il convient de remarquer que le brave Boissier place Young, Champollion et Salt sur un pied d’égalité pour la découverte de la signification des hiéroglyphes. Ici réside peut-être la clé des rapports assez tièdes entre Champollion et les Genevois de cette première moitié du XIXème siècle. Comme beaucoup de par le monde, ils n’ont pas perçu la portée de la découverte, ni les mérites de chacun. En effet, il est sidérant de voir Salt comparé à Young et encore plus à Champollion. Que l’on confonde Young et Champollion n’est guère surprenant, puisque l’Europe a continué, durant des décennies, à vouloir placer sur un même rang celui qui avait compris la triple nature des hiéroglyphes, ainsi que sa grammaire, et le savant anglais qui procédait par devinette, n’ayant trouvé que 8 symboles contenus dans les cartouches de la pierre de Rosette, sans rien expliquer.
Stèle de Nakhtmin (Photo Nikopol : Musée de Genève 2) Ce brave homme regrette de n’avoir pas vu Drovetti. Or, on pourrait se demander comment il se fait que l’ancien Consul n’ait pas contacté un homme qui lui a fait gagner de l’argent ? Peut-être a-t-il craint des reproches, et à présent que le Musée ne peut plus lui rapporter, Boissier ne l’intéresse plus. Or, celui-ci, un homme de 68 ans très honnête, n’a pas perçu la nature très intéressée de l’ancien vautour consulaire. Pourquoi n’a-t-on pas publié le catalogue de Champollion, qui est resté perdu dans les papiers du vénérable fondateur du Musée, papiers dont avait hérité la famille d’Edouard Naville ? Sans doute parce qu’on a toujours des doutes sur ce que affirmé Champollion, après cette année 1826. "S’il fatto è vero, notre petit Musée a de quoi s’enorgueillir." Voilà de quoi irriter le Dauphinois.
Même si le savant se trompe en datant la stèle d’un dénommé Amonéï (pièce n° D.50 : Ameni, prêtre, accompagné de sa mère Satamény) de la XVIIème dynastie, sous le roi Khâ-kaou-rê. Il se corrigera par la suite, après la salle des Ancêtres, en replaçant le roi Sésostris III dans la XIIème.
Ce qui fait que la pièce est bien plus ancienne (1878-1842 avant notre ère). Enfin, il ne faut pas oublier que le Musée de Genève n’a pas fait d’acquisitions d’antiquités égyptiennes entre 1826 et 1870, ce qui démontre un manque d’intérêt au cours de plus de quatre décennies pour cette période de l’histoire.
Stèle d'Irynefer (Photo Nikopol : Musée de Genève 1) Ceci corrige donc le passage sous silence d’Hermine Hartleben qui a affirmé : "Nous n’avons aucuns renseignements sur le séjour de Champollion à Genève, et le manuscrit de son Catalogue raisonné de plusieurs stèles précieuses (du Musée) de Genève, automne 1826 n’a pu être retrouvé" (Lettres d’Italie, p. 400. Cette note commente la lette à Rosellini citée plus haut).
Dans la biographie qu’elle consacre à Champollion, elle indique (p. 603) que 3 catalogues rédigés par Champollion semblent perdus à jamais : celui du Musée royal de Turin, celui de Florence et celui de Genève. Ceci en dépit de l’aide aimablement apportée dans les recherches par messieurs Bonazzi à Turin et Naville à Genève. C’est à partir de renseignements fournis par Henri Wild (BIFAO 72, pp. 1-60, à l’occasion du 150ème anniversaire de la Lettre à M. Dacier), Champollion à Genève, et le site des Musées d’art et d’histoire de Genève qu’il a été possible compléter l’histoire manquante.
Voir également ce résumé de conférence sur l'Egypte de Selkis :
http://www.cathjack.ch/egypte_pages/conference2_egypte_et_geneve.htm |
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