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16. Emile Prisse d'Avennes : la chambre des Ancêtres

Par Ahmosis :: 28/10/2006 à 0:30 :: 8 - Les contemporains de Champollion

Emile Prisse d'Avennes : la chambre des Ancêtres

par Jean-PIerre Lastrajoli ©

 

 

Celui qui a visité le Louvre a sans doute remarqué dans la salle 12 bis, la reconstitution de ce que l’on appelle la chambre des ancêtres, une chapelle, bâtie sous Thoutmosis III, qui comporte les cartouches de 61 pharaons. Le curieux a certainement lu la plaque qui mentionne l’origine de Karnak, la date à laquelle le monument fut ramené et le nom de Prisse d’Avennes. Pour celui qui ne s’intéresse pas de près à l’égyptologie du XIXème siècle, Prisse d’Avennes demeure un inconnu.

 

Emile Prisse est né à Avesnes-sur-Helpe, dans le Nord, non loin de Maubeuge, le 27 janvier 1807. Les Prisse sont d’une vieille famille noble galloise. Son père décède en 1814 et il est placé au collège, l’année suivante, par son grand-père paternel, avocat au parlement de Flandre et procureur domanial du duc d’Orléans au barreau, qui le destine au barreau. Cette perspective n’enchante guère le jeune Emile, c’est le moins qu’on puisse dire.

Il se réoriente vers l’Ecole royale des Arts et Métiers, à Chalons, où il entre en 1822, avec l’intention de se préparer à l’Ecole polytechnique. Son grand-père décédant quatre ans plus tard, le voici orphelin à 19 ans. Il participe au concours pour la Grande-Fontaine de la place de la Bastille, et son projet de fontaine de l’éléphant est très remarqué, mais ne décroche pas la timbale.

 

  

 

Lorsqu’éclate la guerre d’indépendance de la Grèce, le jeune Emile s’engage, par un de ces phénoménaux élans du cœur, qui décident bien souvent du cours d’une vie, dans le corps des philhéllènes et participe ainsi à l’intervention française, dont il a été question, avec la bataille de Navarin, tandis que Champollion s’affaire au Musée du Louvre, collant les papyrus sur carton.

Ayant eu à combattre les Turcs et les troupes envoyées par Méhémet Ali et conduites par son fils Ibrahim Pacha, tout aurait dû concourir à l’éloigner de l’Egypte. Pourtant, au lieu de rentrer en France, il suit les armées égyptiennes et est embauché par le vice-roi d’Egypte qui cherche des techniciens étrangers, afin de moderniser le pays. Voici donc Emile Prisse ingénieur civil et hydrographe, ayant bu l’eau du Nil avant Champollion.

 

Il devient professeur de topographie à l’école d’artillerie de Hanka et professeur de fortifications à l’école de Damiette. Il perd cette emploi et laisse parler son goût de l’aventure. Il laisse le Delta et le voici qui descend vers le Sud jusqu’à Abou Simbel, avant de revenir à Thèbes.

Doté d’un indéniable talent artistique, le néo-égyptologue, car on devenait aisément égyptologue, à l’époque, et la concurrence n’était pas aussi rude, signe ses dessins et acquarelles Prisse, Prisse d’Avesnes, et il recopie les bas-reliefs dont la conservation l’inquiètent, et en effectue des moulages. Ceux qui l’inquiètent le plus sont les blocs provenant des édifices d’Amenhotep IV, qui après avoir été démolis dans l’Antiquité, servent de matériau pour la construction en ce XIXème siècle.

 

Méhémet-Ali ayant interdit de prendre des monuments, Prisse d’Avennes respecta par crainte de se voir infliger une des peines les plus sévères, car il n’était pas un de ces consuls-antiquaires.

Son fils nous explique : « Du reste, pendant son séjour en Egypte, il eut plusieurs fois l’intention d’enlever le précieux monument chronologique pour en faire don à la France, mais – bien que son audacieux dessein fut entièrement désintéressé – la hantise, la crainte du blâme, l’avaient toujours retenu. »

 

 

Sa crainte de représailles est diminué lorsqu’il constate que les fellahs, sur ordre du pacha démolisse des monuments, afin de construire ses fabriques. Le vice-roi « leur imposait à fournir un quintal de pierre à raison de chaque feddan qu’ils cultivaient. » De plus, il apprend qu’une expédition prussienne est arrivée en Egypte, menée par Lepsius, et qu’en raisons des cadeaux faits au vice-roi, l’expédition prussienne pourra emporter des monuments, car les gouverneurs ont reçu des ordres dans ce sens.

Il faut savoir par exemple que Prisse d’Avennes avait trouvé dans la maison d’un particulier, à Assouan, le plus petit obélisque connu : 2,20 mètres. « Néanmoins, il avait pu heureusement prendre dessin et moulage de ce petit monument qui, après avoir figuré au Musée du Kaire, passa ensuite, on ne sait trop comment, en Angleterre au muséum d’Alnwich-Castle. » On relève le cartouche d’Amenhotep II sur l’obélisque.

 

Dans son esprit va alors s’échafauder un plan, afin de sauver un monument auquel il attache une grande importance et qui avait été signalé par Champollion, lors de son passage en 1828, mais qu’il voit menacé d’un côté par l’expédition prussienne, et qui quitterait de toutes façons, les rives du Nil, et d’un autre côté par des fellahs impovisés démolisseurs qui portaient « leur destruction partout où la facilité du travail les attirait, sans égard, et du reste, inaccessibles, comme bien on le pense, à tout sentiment d’appréciation ou de vénération pour la haute valeur des documents historiques qu’ils détruisaient. D’ailleurs, comment auraient-ils pu en avoir devant les ordres d’un pacha qui lui-même n’en avait pas ? »

 

Ce monument à sauver était la Salle des Ancêtres, dont les bas-reliefs, aux couleurs magnifiquement conservées, énumèrent une imposante série de souverains, formant ainsi une précieuse chronologie. Aussi, avant de commencer à desceller les pierres, Prisse d’Avennes entreprend « un estampage en papier de ces reliefs, pour témoigner de l’état dans lequel ils se trouvaient alors. »

 

Lepsius

 

Si Lepsius n’apprécie guère les Egyptiens modernes, (pour parler sans détours, il les méprise), Prisse d’Avennes est à l’opposé de sa démarche et a depuis longtemps adopté les mœurs et la langue du pays. Le savant d’outre-Rhin a lu les lettres de Champollion, parues un peu partout en Europe, et a l’intention de mettre la main sur la précieuse chronologie.

 

Lepsius qui la voulait est pris de vitesse et croise sur le Nil Prisse d’Avennes, lequel ramènera au Louvre le fruit de son "larcin", qui va lui interdire pendant quelques temps le sol égyptien. Travaillant surtout la nuit, afin de ne pas attirer l’attention, éclairé par la lune, ou à défaut par les torches-bougies, « bien que chaque matin à l’aube, afin d’éviter toute surprise, les travaux étaient recouverts, avec cet art particulier que seuls connaissent les Arabes habitués à la vie du désert, pour n’être repris, le plus souvent qu’au plus fort de la chaleur qui, naturellement, éloignait les curieux du théâtre de l’opération» Prisse d’Avennes réussit à enlever la Chambre des Ancêtres à la barbe de Lepsius.

 

La légende voudrait que les deux se soient croisés sur le Nil, Lepsius montant à bord de l’embarcation du Français, et qu’ils auraient discuté sur la caisse contenant la chronologie. Le fils n’en dit mot, et il faut mettre cet épisode sur la façon qu’ont certains d’embellir les histoires. Après tout, elle ne nuit en rien à l’histoire réelle.

Toujours est-il que Prisse d’Avennes parvient au consulat de France et rapporte en France la fameuse Chambre des Ancêtres, ainsi que ce qu’il attribuera à Ramsès XV, lequel n’a jamais existé, et qui est en fait Ramsès II (stèle de la fille du prince de Bakhtan, Louvre C284), ainsi qu’une stèle de l’Ancien Empire et une autre du Nouvel Empire, sans oublier un bas-relief « du pharaon Basch-en-Aten-rê, (…) Sur ce bas-relief, le pharaon est représenté brûlant de l’encens à « Aten-re » le dieu-Soleil, sous la forme d’un disque d’où partent de nombreux rayons terminés par des mains qui caressent le pharaon.»

Stèle d’Akhenaton (Musée de Berlin)

« Le pharaon désigné ici sous le nom de Bash-en-Aten-ré, « La splendeur d’Aten-re » appartenait à la XVIIIe dynastie, quoique son cartouche ne se retrouve pas dans les listes monumentales. Son nom primitif, Amounôph, fut changé par la suite en « Bash-en-Aten-re », qu’il adopta tout en conservant son prénom de règne, lorsqu’il se fit le fervent adorateur du soleil. Les monuments antérieurs à ce culte exclusif et passager portent le nom de « Bash-en-Aten-re » gravé en surcharge sur celui d’Amounôph, qu’il fit marteler en même temps que les noms et les attributs des divinités métamorphosées, par son ordre, en diverses formes du dieu-Soleil. »

Enfin, il y avait, en plus des différents moulages, un très antique papyrus qui allait être nommé le Papyrus Prisse d’Avennes.

  

Champollion avait souligné, lors de son passage en Egypte, l’importance de la Chambre des Ancêtres. Le papyrus Prisse sera donné, quant à lui à la Bibliothèque Nationale. Lors de son séjour à Paris, Prisse d’Avennes va rencontrer Maxime du Camp, qui fera de superbes photos, en Egypte, cinq années plus tard, et Théophile Gautier qui écrira, en 1857, l’année où Baudelaire lui dédie Les Fleurs du Mal :

« Les cheveux de la jeune fille, d'un noir brillant tressés en fines nattes, se massaient de chaque côté de ses joues rondes et lisses, dont ils accusaient le contour, et s'allongeaient jusqu'aux épaules ; dans leur ombre luisaient de grands disques d'or en façon de boucles d'oreilles. La robe, quadrillée de larges carreaux, se nouait sous le sein au moyen d'une ceinture à bouts flottants, et se terminait par une large bordure à raies transversales garnie de franges. » (Le Roman de la Momie)

 

Prisse d’Avennes participe à de nombreuses revues, et, à partir des documents et dessins qu'il a ramenés, il commence à rédiger les trois œuvres qui vont le rendre célèbre dans le petit monde de l’égyptologie et de l’orientalisme : "Les monuments égyptiens ", "Histoire de l'art égyptien", et "L'Art arabe d'après les monuments du Kaire".

Napoléon III le chargera alors de missions scientifiques et artistiques, mais également commerciales. Il part donc de 1858 à 1859, puis l’année suivante. A Alexandrie, il est nommé membre honoraire de l’Institut Egyptien.

Seulement, Saïd Pacha est en train de former une collection pour le Musée Egyptien que dirige Mariette, et le souverain égyptien ne souhaite pas lui délivrer de firman, car il se méfie de cet aventurier qui a dérobé des monuments, malgré l’interdiction, quelques années auparavant. Prisse d’Avennes n’obtiendra le précieux document que contre la promesse sur l’honneur de ne rien emporter. Il la tiendra, avec des regrets, se bornant à faire des photos et des estampages.

 

 

Il se rend à Assouan, à Philae, à Thèbes et à Memphis. A Thèbes, il effectue le travail que n’avait pu faire Champollion, faute de temps et de moyen, à Médinet Habou, estampant les bas-reliefs historiques, après les avoir en partie dégagés. N’ayant eu qu’un budget assez minime pour faire ces voyages, il dut se priver et vivre chichement.

Il rapporta néanmoins des calques des peintures (aussi bien antiques qu’Islamiques ou Coptes), avec les couleurs reproduites avec une absolue fidélité. A cela s’ajoutait quelques 300 dessins, des photographies des sculptures, détails d’architecture et des monuments du Caire, avec des plans, des coupes : une vraie mine d’informations pour les générations à venir.

 

En raison de la qualité de ses services, le gouvernement impérial lui proposa de le nommer ambassadeur à Costantinople. Cependant, il désirait se consacrer à ses œuvres en cours. En 1874, il se voit proposer de nouvelles missions par la IIIème république, mais ne peut les mener, car déjà très malade. Il décède en 1879, laissant un héritage inestimable sur les arts de l’Egypte.

 

 

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