CHAMPOLLION

http://champollion.zeblog.com/

Calendrier

« Juillet 2009
LunMarMerJeuVenSamDim
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031 

Ahmosis

Ahmosis Champollion, le déchiffreur et les défricheurs

Blog

Catégories

Derniers billets

Compteurs

Liens

Fils RSS

Introduction

Par Ahmosis :: 31/10/2006 à 20:38 :: Général

Préface
Par Ahmosis

 

 

Très souvent, nous croyons connaître la vie de quelqu'un parce que nous avons retenu une phrase gravée dans le marbre immuable des manuels d'Histoire.

 

"Champollion ? C'est celui qui a déchiffré les hiéroglyphes !"

 

Mais encore ? Combien de temps cela lui a pris ? Lui a-t-on facilité la tâche ? S'est-il levé un beau matin en se disant : "Tiens : aujourd'hui, je vais percer la clé d'un mystère plus que millénaire !"

 

En effet, la vie d'un homme se résume-t-elle à une phrase laconique ? Non.
Un homme est bien plus que ça. Champollion possédait une dimension politique et une dimension humaine que révèlent ses lettres. Certes, percer le mystère des hiéroglyphes a été le but de sa vie, ainsi que de faire connaître la civilisation égyptienne.

 

Les pages qui suivent sont le condensé d'une biographie que j'ai commencée à rédiger voici quelques années, en vue de la publier, car je suis tombé sous le charme des lettres écrites par l'illustre savant français depuis les rives du Nil.

Il a réussi à me communiquer sa passion à travers les siècles et je sais que d'autres ont éprouvé le même choc émotionnel. Depuis, je m'intéresse à l'Egypte et rêve d'y poser un jour le pied, et de boire (au figuré, cela s'entend) l'eau du Nil.

 

Partez donc à la découverte d'un homme hors du commun, à la fois par son intelligence et par son humanité profonde. Qu'il me soit permis de signaler un fait qui, à lui seul, j'en suis certain, vous donnera envie d'aller plus avant : voilà un républicain convaincu qui va se trouver pris dans la tourmente de la Terreur, puis l'épopée de l'Empire, et enfin la Restauration de la monarchie. Quel manque de chance, n'est-ce pas ?

00. Les voyageurs avant l'Expédition d'Egypte

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 23:26 :: 1 - Avant Champollion

Les voyageurs avant l'Expédition d'Egypte
par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 
XVème siècle


 
Un bénédictin zurichois, Félix Schmid, connu sous le nom de Félix Fabri, a fait un voyage en Egypte en 1483 et nous livre ce témoignage sur les pyramides et le sphinx (Evagortium in Terram Sanctam) :  
« Tout ce que je peux en comprendre, c’est la fausseté de l’opinion du vulgaire qui déclare que ces pyramides furent les magasins de à grains de Joseph, construites par lui pour y déposer le froment à engranger durant les sept années de stérilité comme le mentionne le Livre de la Génèse… Près des pyramides, nous vîmes une immense idole de pierre qui avait la forme d’une femme, et nous ne doutâmes point que ce fut un monument dédié à Isis. »  
La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.

Bernard Von Breydenbach, toujours en 1483, doyen de la cathédrale de Mayence, se fend d’un voyage en Terre Sainte et comme beaucoup à l’époque, on va voir la terre de Moïse, ainsi que celle de Joseph et ses greniers, et par-dessus tout le lieu où se réfugièrent Joseph et Marie, et que l’on dit à l’époque être au Caire. Ceci ne l’empêche pas de musarder non loin des pyramides.  

« De l’autre côté du Nil, on voyait aussi beaucoup de hautes pierres qui se nomment pyramides ; les rois égyptiens les avaient fait élever au-dessus de leurs tombeaux. Le peuple les appelle greniers ou magasins de Joseph ; ils les auraient fait bâtir pour garder les blés mais c’est manifestement faux, les pyramides ne sont pas creuses à l’intérieur. Auprès de ces pyramides, la grande idole d’Isis, jadis vénérée par les Egyptiens, semble encore debout. »  

Deux ans plus tard, c’est Joos Van Ghistele, échevin de Gand, qui s’en va chercher le prêtre Jean en Ethiopie. Voici ce que trace de sa plume son chapelain Ambrosius Zeebout :  
« On raconte dans la région que ces édifices sont d’anciennes sépultures des rois d’Egypte, comme en témoigne Diodore de Sicile dans le deuxième livre de ses histoires, où il affirme que les rois d’Egypte avaient jadis la passion de ses faire construire de belles sépultures, qu’ils plaçaient cette occupation à part et au-dessus des autres et aussi qu’ils consacraient plus d’argent et de soins à décorer richement des sépultures qu’à orner les palais où ils habitaient de leur vivant ; ils disaient qu’une fois morts, leur corps devraient passer plus de temps dans ces tombeaux qu’il n’en avait passé de leur vivant dans les palais.
A l’intérieur, ces pyramides, au lieu d’être creuses, sont pleines comme un mur ; un tout petit couloir étroit et aux nombreuses marches descend jusqu’à une petite espèce de salle voutée dans laquelle il faut pénétrer avec de la lumière, car il y fait très sombre.
»
 

S’ensuit une descrïption de statues qui se seraient trouvées dans la pyramide, ainsi que la légende qui coure que la tête du Sphinx avait coutume de parler autrefois et de rendre des oracles.   « Cette statue a l’apparence d’un être humain jusqu’aux épaules, mais à partir de là, elle revêt la forme d’un serpent… ; la statue toute entière est sculptée dans une seule pierre. »  

 

XVIème siècle


 
Pierre Belon du Mans, de la Sarthe vu son nom, était un savant de la Renaissance. Il visita l’Egypte en 1547. Voici ce que raconte sa plume :  
« Il semble à voir les Pyramides que ce soyent des montagnes de démesurée grandeur. (…) La plus grande Pyramide pour être en lieu un peu plus bas que la seconde, apparaît de loin être plus petite mais de près elle se montre sans comparaison plus grande. (…) C’était le sépulcre d’un Roi d’Egypte, pour lequel la pyramide fut faite. »
 

Et le voilà qui enchaîne sur le Sphinx, rappelant qu’il est le « grand colosse nommé par Hérodote androsphinx... »  
Enfin, il s’intéresse aux momies, en bon médecin qu’il est. « L’usage desdits corps embaumés en Egypte, c’est à dire notre Mumie, est en si grand usage en France, que le Roi François restaurateur des lettres n’allait nulle part, que les sommeliers n’en apportassent toujours (…). »
 

A noter qu’Ambroise Paré écrivait que ce prétendu remède « cause de grandes douleurs à l’estomac avec puanteur de bouche, grand vomissement qui est plutôt cause d’émouvoir le sang et le faire davantage sortir des vaisseaux que de l’arrêter. »  

Prospero Alpini, de la Vénitie, médecin et botaniste a herborisé en Egypte, et nous livre un témoignage : « C’est la plus grande des trois que l’on rencontre d’abord en chemin. Elle est faite de blocs carrés d’une pierre dure comme le marbre et elle présente aux yeux une telle masse que plus d’un a pensé que les pierres de presque toute l’Europe ne pourraient à peine suffire comme terme de comparaison. »

En grimpant sur le monument, il trouve les noms de beaucoup de personnage qui les ont gravés pour laisser un impérissable souvenir. Il porte ensuite ses regards sur le Sphinx, « fait d’un énorme monolithe. (…) Il présente un immense et très large visage, regardant vers le Caire et sculpté avec une très grande habileté. En effet, son menton, sa bouche, son nez, ses yeux, son front et ses oreilles apparaissent taillés avec une profonde connaissance de la sculpture d’art. Dans la pierre, n’apparaît aucune ouverture par où l’on puisse entrer … ».    

 

 

XVIIème siècle


 
Le père Pacifique, capucin et missionnaire français, natif de Provins, s’en alla dans le Levant prêcher à Alep et en Perse. Le prédicateur revint et publia en 1631 une relation de son voyage qui parle brièvement de l’Egypte où il passa avant 1628. Des éléments intéressants sur Alexandrie, surtout si l’on s’est intéressé à la récente (re)découverte de la mission française alexandrine :  
« Il y a dessous terre les plus belles citernes du monde, grandes comme des église, admirablement voutées, piliers sur piliers, lesquelles citernes s’emplissent d’eau par le débordement du Nil, et en font ainsi provision pour l’année. Mais à présent les canaux de la plupart étant rompus, il n’y en a que quelques unes qui se remplissent, et l’eau se tire par des bœufs, avec des roues. »  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/1638510366439c5bba48560.jpg


Pietro Della Valle, noble italien, suite à une déception amoureuse, fit un voyage en Terre Sainte de 1614 à 1626 (c’est dire s’il était déçu ! Mais l'histoire ne dit pas s'il yeut miracle à son retour). Ce brave homme a une importance non négligeable dans la découverte de Champollion.
Il recueillit des textes coptes, dont 5 grammaires, lesquelles passèrent entre les mains d’un savant arabe pour atterrir sous les yeux du père jésuite Kircher qui publia une grammaire copte dont se servit Champollion à ses débuts. Mais voici ce qu’écrit Pietro Della Valle sur la pyramide de Khéops :
  


« Le sépulcre qui est bâti au bout de cette chambre, est situé de travers et séparé de la masse : l’on y voit aussi un grand pilier et gros extrêmement d’une seule pièce de cette pierre d’Egypte, que Belon en plusieurs endroits appelle Thébaïque, de laquelle j’ai éprouvé la dureté par les coups de marteaux que j’y donnais sans en avoir jamais pu détacher un seul éclat. (…)
Au reste le sépulcre n’a point de couvercle, je ne sais s’il a été rompu, ou s’il n’en a jamais eu, parce que le Roi, à ce que dit le peuple de ce quartier ignorant et grossier, qui a fait bâtir cette Pyramide, n’y a jamais été enseveli, et que pour cela elle est ouverte : la porte même ne se trouvant plus, à la différence des autres Pyramides voisines qui sont toutes fermées.
»  

Il ramena dans ses bagages, entre autres choses, deux momies qui finirent au Musée de Dresde, et qui furent totalement détruites lors du bombardement effroyable de 1945.

Le père Antonius Gonsales, de père espagnol, naquit à Malines, et après avoir été prêtre à Liège et Anvers, s’en alla en 1664, en Terre Sainte, visitant l’Egypte, aux alentours de 1666.
Il se rendit à de nombreuses reprises à Gizeh, escaladant et explorant à de nombreuses reprises la Grande Pyramide, qu’il ne trouva pas du reste véritablement extraordinaire, si ce n’est sa taille. Il donne une idée de sa taille en signalant que :
« l’archer le plus fort n’arrive pas à lancer son trait à partir du sommet au-delà des côtés, la flèche retombant toujours sur les degrés. »  

Vincent de Stochove était un notable brugeois alla lui aussi visiter les lieux saints, mais fit preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit pour l’archéologie et l’histoire ancienne. Il était initialement parti pour Rome, mais comme la peste y sévissait, il changea d’idée et opta pour le Levant, et débarqua à Damiette en 1631. Il fut impressionné par les crues du Nil « qui prend sa source dans un lac aux pieds des Monts de la Lune au paradis terrestre. »

Il vit dans le Sphinx « fait d’une seule pierre », tout comme Antonius Gonsales, une « idole moitié femme, moitié taureau. »

Il aurait souhaité ramener une momie, mais comme les marins français étaient plus superstitieux que leurs confrères anglais ou hollandais, puisqu’ils croyaient que les cadavres emmaillottés avaient le pouvoir de déclencher des tempêtes, il y renonça.

François de La Boullaye Le-Gouz, gentilhomme angevin, partit à la recherche de livres cités par la Bible et perdus. Il parvint ainsi au Caire en 1649. Pour Alexandrie, il décrit une ville dont l’air est malsain.
« L’air de cette ville est extrêmement mauvais et pestilencieux à cause de la grande quantité de citernes d’où sortent des vapeurs grossières que le soleil élève facilement à cause qu’il n’y a plus de maisons et en infecte l’air ; l’on n’y peut habiter que l’hiver, si l’on n’y veut mourir. »  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/186763048439c5b9166695.jpg


Concernant la Grande Pyramide, il nota : « Sur cette plate forme au sommet de la pyramide, soixante hommes peuvent tenir debout, distant du centre de 565 pieds qui est la hauteur de la pyramide. » Pour le Sphinx, il souligne des points dont celui-ci mérite intérêt. « Le nez me fait croire que c’était la représentation du même roi qui a fait bâtir la Grande Pyramide. (…) A mon avis, le tombeau de jaspe a été autrefois le sépulcre de quelques pharaons », ce qui ne l’empêcha pas de tempérer en signalant que vu la grande ancienneté de pyramides, « on n’en peut rien dire que par opinion. »
Concernant le soi disant Puits de Joseph, il se montra peu convaincu, pensant que si le patriarche avait été l’auteur de celui-ci, Moïse n’aurait point manqué de le signaler.

Cornelis de Bruyn (orthographié le Brun ou Lebrun dans les éditions françaises), natif de La Haye, après une formation de dessinateur et de peintre, entreprit un voyage dans le Levant, en 1681. Les pyramides retinrent son attention et il dessina celles de Gizeh. Après y avoir pénétré, il décrit l’intérieur.
« Au bout de cette montée on vient dans la chambre dont nous venon de parler, elle est fort grande et spacieuse, vu qu’elle a 32 pieds de long, 16 de large et 19 de haut. (…) Au bout de cette chambre on voit un sépulcre vide taillé tout entier d’une seule pierre, qui lors qu’on frappe dessus rend un son comme une cloche. »
Comme on peut voir, les méthodes d’exploration sont assez rudimentaires et même agressives (Pietro Della Valle teste la dureté au marteau, La Boullaye Le-Gouz tire à l’arquebuse pour chasser les mauvaises bêtes des corridors, et De Bruyn prend le sarcophage de Khéops pour un bourdon. Zahi Hawass en mangerait son chapeau !).

http://img.photobucket.com/albums/v233/meritamon2/CorneilleLB16781.bmp


Pour le Sphinx, de Bruyn signala la légende d’un passage entre le puits de la pyramide et le Sphinx, notant avec scepticisme : « Mais ce qui fait voir que cela n’est pas vrai, c’est que de tous ceux qui ont eu la curiosité d’y descendre, il n’y a personne qui ait trouvé un passage au fonds de ce puits, de sorte qu’on ne saurait dire avec aucune certitude, quoiqu’il en puisse être, s’il y a un conduit sous terre d’un côté ou d’autre qui mène à ce Sphinx. »
Ceci ne l’empêche pas de tomber dans un travers, qui aura cours jusqu’à la découverte de Champollion, sur les hiéroglyphes : « Il semble qu’il soit plus raisonnable de croire que les Egyptiens, qui avaient accoutumé de représenter par des emblèmes et par des figures mystérieuses toute leur science, et toute la connaissance qu’ils avaient des secrets de la nature. »  
La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/1724678463439c664c1c259.jpg
Illustration de Jean Thenaud



Anthoine Morison était né à Bar-le-Duc en 1657, et devenu chanoine, entreprit à 40 ans un élerinage vers les Lieux saints, qui passait forcément par l’Egypte. Si sa « Relation d’un voyage nouvellement fait au mont Sinaï et à Jérusalem » ne fut pas ce qu’il y avait de plus pertinent pour les passages touchant à l’Egypte, il en est un qui a l’intérêt de signaler que les couleur du Sphinx étaient bien plus que perceptibles.
« Ce que j’admire le plus dans cette divinité monstrueuse était la vivacité de sa peinture et surtout du vermillion de ses joues qui semble y être appliqué depuis deux ans quoi qu’il en ait bien plus de deux mille. »
Il aurait été encore plus admiratif, s’il avait su que le Sphinx datait de 2400 av. J.-C.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/234095769439c692532246.jpg



Jean de Thévenot fut un voyageur d’un type nouveau. Il ne se rendit pas en Egypte avec pour but principal de marcher sur les pas de Moïse ou visiter les Lieux saints. « Le désir de voyage a toujours été fort naturl aux hommes (…) ; le grand nombre de voyageurs qui se rencontrent dans toutes les parties de la terre prouve assez la proposition que j’avance. » Celui qui fut à l’origine de la diffusion du café en France, nous livrait de façon très plaisante les motivations de son voyage : « comme en l’an 1652, je n’avais point d’affaires considérables qui dussent m’en empêcher l’effet, je résolus facilement de satisfaire ma curiosité. »
Il décrivit le Sphinx et nota également qu’il ne communiquait nullement avec le puits de la Grande Pyramide. De même, avec raison, il supposa le premier que Memphis se trouvait dans les environs de Saqqara.

Jean-Michel Vansleb, né à Erfurt, fut envoyé en Ethiopie, afin de conclure un accord avec les les théologiens de ce pays entre leur église et celle des protestants. En 1672, le voilà à nouveau mandé en Egypte, afin d’y acquérir des manuscrits et des médailles pour la bibliothèque de Louis XIV. Il fut chargé par Colbert de décrire les monuments qu’il y verrait. Voici ce qu’il écrivit sur la capitale thébaine :

« A Luxor, on voit les restes d’un très beau temple des anciens Egyptiens, dans lequel il y a  78 colonnes d’une grosseur prodigieuse (…). Il y a devant ce temple deux aiguilles carrèes très hautes, et toutes entières ; d’un travail si frais qu’on dirait à les voir, qu’elles ne sont que de sortir des mains de l’ouvrier. (…) Il y a auprès de leurs bases deux statues de femme en marbre noir : et quoi qu’elles soient ensevelies dans la terre jusqu’à la ceinture, elles sont néanmoins au dehors de la hauteur de trois hommes. (…) Elles ont sur la tête une coiffure tout-à-fait bizarre, et une manière de globe par-dessus. Elles ont le visage gâté, tout le reste est entier. »

Le Hollandais Olfert Dappert publia en 1668 et 1676 sa Decription de l’Afrique (1686 en langue française). Dans ce livre, on trouvait une carte complète de l’Afrique, assez parfaite pour l’époque (voir illustration) et un passage obligé sur les pyramides.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/377021070439c803955e21.jpg


Les représentations des pyramides très effilées et du Sphinx n’étaient  pas aussi réussies, hélas. Ses déductions ne se révélèrent guère meilleures, puisqu’il pensait que, comme les sables environnaient le Sphinx (il y voyait pourtant justement la tête d’un homme et le corps d’un lion), la pierre, dans laquelle fut taillé le monument, avait été amenée d’ailleurs, ce qui aurait été un exploit plus grand que celui des pyramides, dans la mesure où « cette figure est tout d’une pièce, et la matière en est fort dure, les proportions du visage, du front, des yeux, du nez, de la bouche, du menton, (…) y sont si bien gardées, qu’il est facile de reconnaître que cette statue est d’un bon maître. »

 

 


 


En ce qui concerne les momies, Dappert signalait alors, ce que l’on sait fort bien à présent : « La plupart des habitants de Saqqara, qui est le village le plus proche de ces antres souterrains, gagnent leur vie à déterrer ces Mummies, parce que le pays est peu fertile, le labourage peut à peine les entretenir. »
 

 

 


00. Johann Ludwig BURCKHARDT, le Suisse voyageur

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 21:30 :: 1 - Avant Champollion

Johann Ludwig Burckhardt

Par Ahmosis ©

 

 

 

 

Arabisant réputé et explorateur suisse, Johann Ludwig Burckhardt est né à Lausanne en 1784 et, après des études à Göttingen (où enseignera Heinrich Brugsch plus tard), ainsi qu’à Cambridge où il apprend l’arabe, il voyage pour le compte de la Société Africaine de Londres.

 

Il se rend en Syrie en 1809, puis en Egypte, avant de passer en Nubie, où il se fait passer pour un Syrien, sous le nom de Cheik Ibrahim, étant ainsi le pionnier de l’exploration de cette contrée. Dans le périple qui l’y amène, il va se produire un événement qui aura de l’importance pour l’égyptologie.

 

 

 


Tandis qu’il remonte le Nil, au sud d’Assouan, dans la contrée que les pharaons nommaient pays de Koush, il remarque une pierre importante, en pied de falaise, où s’est accumulé le sable porté par les vents du désert, de puis le plateau qui surplombe le site ; cette pierre émerge des sables et l’intrigue, car à la lunette elle lui paraît sculptée. Il aborde et s’en approche, pour s’apercevoir, après examen, qu’il s’agit d’une tête colossale.

 

"Une physionomie jeune, expressive, plus proche des canons de la beauté grecque qu’aucune autre représentation égyptienne que je connaisse." Il a en face de lui le visage de Ramsès II, dont Champollion le jeune admira les colosses moins imposants à Rome et à Memphis. "Si l’on pouvait dégager le sable, on trouverait un grand temple." Le Suisse a le nez creux sur ce coup-là, mais il est plus voyageur-aventurier qu’archéologue.

 

 

Petra

 


En 1813, il est l’un des premiers européens à visiter les villes saintes de l’Arabie. A son retour en Egypte, il parle à Bankes de sa découverte près d’Assouan. Ce dernier la visite à son tour, puis ce sera au tour de Drovetti, (le fameux consul de France lors de l’expédition franco-toscane).

 

 

Drovetti y engage des Barabras (tribu nubienne occupant les environs d’Assouan), pour dégager le temple des sables. Un vieillard leur prédisant le malheur pour le village, si le sanctuaire était profané, les ouvriers ne travaillent pas et rendent son argent, dont ils ignorent du reste la valeur, au consul alors destitué qui rentre profondément déçu de son expédition.

 

 


Abou Simbel par Roberts

 


Burckhardt a signalé l'emplacement d'Abou Simbel à Belzoni qui visitera de façon plus utile le célèbre site.  

Quant à Burckhardt, dont les journaux seront publiés entre 1819 et 1830, tandis qu’il prépare une expédition pour le Fezzan (province du sud-ouest de la Libye, entièrement saharienne), il meurt au Caire en 1817.

 

 

 

 

Bibliographie sur BNF au format PDF :

 

 

  • TRAVELS IN NUBIA
  • TRAVELS IN SYRIA AND THE HOLY LAND

 

 

 

00. BELZONI, l'aventurier de Padoue

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 21:18 :: 8 - Les contemporains de Champollion

Giambattista BELZONI, l’aventurier de Padoue

Par Ahmosis ©

 

 

 

 

En juillet 1817, d’après les indications qu’a données  Burckhardt, Giambattista Belzoni parvient à Abou Simbel, avec l’idée de dégager le temple des sables, mais il risque fort de se heurter au même problème que Drovetti.  

 

Qui est ce Belzoni qui, il y a deux ans à peine, ne connaissait pas l’Egypte ? C’est une drôle d’histoire qui commence à Padoue en 1778, puisqu’il y voit le jour, dans une famille peu aisée. Néanmoins, il peut se rendre à Rome à l’âge de 16 ans, il y suit des études d’hydraulicien, tout en s’intéressant à l’archéologie.

 

 

 


Pendant 16 années, il parcourt l’Europe où, pour gagner sa vie, il exerce les métiers les plus divers, dont celui d’hercule de foire, le Samson patagon. Car il est doté d’une force et d’une taille exceptionnelle qui le fera surnommer le Titan de Padoue. Il se produit avec les artistes des foires dans la péninsule ibérique, où une envie de nouveaux horizons le saisit.

 

Accompagné de son épouse Sarah, il s’embarque en 1814 pour Malte. Les crues du Nil lui ont donné une idée. En juin 1815, il se rend de Malte en Egypte, avec l’idée de vendre à Méhémet Ali une machine hydraulique de son invention, destinée à améliorer le système d’irrigation.

Ce projet ne reçoit pas d’écho favorable, dans la salle d’audience du Pacha, et il se retrouve sans argent et sans but. A Alexandrie, il est blessé par un soldat turc, au cours d’une altercation.

 

 

 

 

Fréquentant Burckhardt, Drovetti et Salt, ce dernier engage le Titan de Padoue pour effectuer des fouilles pour son compte, ayant décelé le tempérament nécessaire chez Belzoni pour mener à bien de telles recherches dans un pays où la force physique et l’esprit d’entreprise sont indispensables.

 

Le consul anglais lui demande s’il se sent capable de ramener de Thèbes à Alexandrie le buste du jeune Memnon, dont Burckhardt a parlé. Belzoni accepte cette mission, que d’autres ont refusée, la jugeant impossible à mener. Il s’agit du haut d’un colosse, dont la partie inférieure est toujours à Thèbes. "Je dois dire que sa beauté, sinon sa taille dépassait mon attente."

 

 

 

 


Pour obtenir l’autorisation de procéder à des fouilles, Belzoni se rend chez le cachef d’Ermant, deux jours plus tard et, pour embaucher de la main-d’œuvre, cherche à obtenir l’aval du caïmacan de Gournah qui restera évasif. Passant outre, il demande au cachef cette autorisation et l’obtient. Une course contre la montre va se jouer, devant la montée future des eaux du Nil en crue.

 

Le 27 juillet 1816, il fait fabriquer par le charpentier une plate-forme en bois, à partir de poutres carrées. Il fait lever le buste, à l’aide de quatre leviers, et demande à le placer sur le fardier confectionné par le charpentier. La sculpture est soulevée et un premier rouleau est glissé sous le fardier ; trois autres rouleaux suivront.

 

 

 

 


A l’aide de cordages, les vingt ouvriers tirent à présent le buste. Le soir, il constate qu’ils ont progressé de quelques mètres. Le lendemain, il doit briser les socles de deux colonnes pour permettre le passage du fardier et ainsi progresser qu’une quarantaine de mètres ; à la fin de la journée, il a un malaise causé par la fatigue et la chaleur.

 

Le 29 juillet, trouvant du terrain sablonneux, où le pesant fardeau s’enfonce, il doit faire un détour de près de deux cents mètres. S’il arrive à proximité du Nil, le 6 août au soir, le matin aucun ouvrier ne se présente pour mettre le buste en un endroit qu’il a repéré et où il serait à l’abri de la crue qui se poursuit.

 

 

 


Il apprend que le caïmacan a donné l’ordre aux ouvriers de ne pas l’aider dans sa tâche. Belzoni soupçonne Drovetti d’être à l’origine de ce coup, car il faut se rappeler que Salt, Drovetti et d’Anastazy, le consul de Suède (voir les papyrus Anastasi), se livrent une guerre sans merci pour le commerce des antiquités.

 

Le cachef débloque à nouveau la situation et le 12 août le buste de Memnon est hors d’eau. Le bateau suffisamment large pour le transport parvient en novembre et la partie du colosse parvient au Caire, avant de finir sa course au British Museum, où on lui attribuera le vrai nom du pharaon qu’il représente : Ramsès II.

 

 

 


Si le géant de Padoue a su montrer sa capacité à résoudre les problèmes sur le terrain, chacun restera songeur devant l’exploit réalisé par les anciens ouvriers Egyptiens qui mirent en place cette statue, alors entière. Drôle de destin que celui de ce colosse dont la partie inférieure trône à Thèbes, tandis que le partie supérieure est exposée à Londres.

 

Au cours de cette même année 1816, il visite le temple d'Abou Simbel, qu’il désensable partiellement, tandis qu’il a abandonné le buste du jeune Memnon sur les bords du Nil en crue et qu’il attend qu’on lui trouve un bateau adapté au transport.

 

 

 


Le cachef de Ballana suppose que si cet Européen de donne autant de mal pour enlever le sable, c’est qu’il a la certitude d’y trouver un trésor. Il donne son accord pour embaucher autant de monde qu’il le souhaite, en échange de la moitié des trésors qui seront dégagés.

La première difficulté à vaincre est de faire comprendre l’usage de la monnaie à des personnes qui ne connaissent que le troc, comme c’est le cas dans cette région d’Egypte, ainsi que Drovetti a pu en faire l’amère expérience.

 

Il envoie donc un des habitants de ce lieu, muni d’une pièce, vers son bateau et lui suggère de demander une denrée qu’on lui donne pour ce que la pièce vaut. Intégrant la valeur d’échange de la pièce, les ouvriers acceptent de démarrer les travaux, mais les outils rudimentaires, empêchant une progression rapide du chantier, il doit abandonner et retourner à son buste, avec l’issue que l’on sait.

 

 

Abou Simbel, dessin de Belzoni

 


Belzoni se transforme dès lors en chasseur d’antiquités, agissant pour le compte de Salt. Il va sympathiser, par exemple, avec des brigands, afin qu’ils lui montrent les momies qu’ils vendaient ; il s’empare donc des papyrus qu’on a jadis placé dans les sarcophages et les bandelettes.

 

Salt lui demande de réussir là où Drovetti a échoué et de retourner à Abou Simbel. Le consul de France a beau envoyer des menaces de mort au padouan, par l’intermédiaire de ses sbires, ce dernier, accompagné du secrétaire de Salt et de deux capitaines de la Royal Navy, revient le 4 juillet 1817 sur le lieu de son demi-échec ; le voici de retour, deux ans après, et il foule les rives proches du temple que pressentait Burckhardt.

 

 

 


L’aventurier italien obtient difficilement les autorisations nécessaires pour embaucher de la main-d’œuvre ; le cachef a visiblement été contacté par l’ennemi intime de Salt. Enfin, une semaine après son arrivée, les travaux débutent et les ouvriers travaillent avec une lenteur désespérante.

 

Le 16 débute le ramadan et, par conséquent, le chantier est déserté ; les Barabras absents, le géant de Padoue décide d’avancer avec les hommes d’équipage, les deux capitaines ainsi que le secrétaire, et constate que le désensablage avance bien plus vite de cette manière.

 

 

 


A la fin du mois, la partie supérieure de la porte est visible, au point que Belzoni peut ramper dans le temple ; cependant une chaleur estimée à 55°C fait retourner les intrus à l’extérieur. Un mur de pierres, assemblées avec de la boue, comme cela se pratique en méditerranée occidentale, est monté afin d’empêcher que le sable, en cas d’effondrement soudain, ne bouche l’entrée, piégeant des visiteurs condamnés au trépas.

 

Après vingt-deux journées d’un labeur intense, par une chaleur à peine supportable, tout le sable est enlevé et les quatre plus grands colosses des temps pharaoniques s’offrent au regard des voyageurs. Une fois la porte du temple franchie, le titan de Padoue et ses compagnons passent dans des salles taillées dans le roc.

 

 

Abou Simbel par Roberts

 


"Il s’agissait en fait d’un temple des plus magnifiques, embelli par de splendides reliefs, de superbes peintures, des figures colossales."

Voulant reproduire les bas-reliefs, il doit renoncer car "la chaleur était telle qu’elle ne nous permettait guère de dessiner, la transpiration de nos mains imbibant rapidement le papier." Il choisit de laisser ce soin aux voyageurs à venir, qui seront plus à leur aise lorsque la température sera retombée de quelques degrés, grâce au désensablage. Le 4 août, l’expédition revient, sans ramener de butin.

 

 

 

Belzoni ne reste pas longtemps inactif. Sans doute émoustillé par ces découvertes, une passion naît en lui pour les fouilles, même si ses méthodes sont discutables.

Il s’arrête aussi à Thèbes, et choisit un site qui surprend les ouvriers chargés de creuser : le lit d’un torrent en cas de fortes pluies. Dès le lendemain, une ouverture est visible et il est convaincu, à juste titre, d’avoir mis au jour une des tombes royales qu’évoquait Hérodote et Strabon.

 

 


Géographie de Strabon

 


Quand il emprunte le corridor, sa torche éclaire, pour la première fois depuis des millénaires, des peintures et des bas-reliefs qui l’émerveillent et lui confirment que son intuition était bonne. Il descend quelques marches, passe un nouveau corridor sublimement décoré, lui aussi, et se trouve face à un puits de neuf mètres de profondeur. A quatre mètres du géant de Padoue, il y a une ouverture, de l’autre côté du puits.

 

Belzoni doit retourner, afin de chercher l’équipement adéquat, et, le lendemain, il revient avec des troncs d’arbres, il franchit le vide et parvient à une salle qui donne sur une chambre. Remarquant dans la salle aux quatre paliers un escalier que les voleurs avaient découvert, il l’emprunte et avance dans un corridor aux parois plus richement décorées que les précédents, puis dans un nouvel escalier et enfin parvient à une pièce superbement illuminée de scènes d’offrandes.

 

 

 


En passant dans la salle suivante aux six paliers, il aboutit dans une dernière pièce ; une chambre semble avoir été taillée de manière hâtive, comme si le travail n’avait pu être achevé et le titan de Padoue en déduit que cette pièce n’a été qu’ébauchée. Dans une partie qu’il nomme salle d’Apis, il trouve les restes de taureaux embaumés et un sarcophage. Hélas pour lui, les voleurs étaient déjà passé par là.

 

"Ce tombeau magnifique, ayant neuf pieds cinq pouces de long sur trois pieds sept pouces de large, est fait du plus bel albâtre oriental : n’ayant que deux pouces d’épaisseur, il devient transparent quand on place une lumière derrière une des parois ; en dedans et en dehors, il est couvert de sculptures ;… Jamais l’Europe n’a reçu de l’Egypte un morceau antique de la magnificence de celui-ci. Malheureusement le couvercle manquait."

 

 

 

 


En inspectant les dalles, il aperçoit un escalier qui mène à un passage souterrain où il rampe durant près de cent mètres, avant d’être arrêté par l’obstruction du passage. Belzoni revient en arrière et, dans les jours qui suivent, recopie les fresques qui ornent la tombe, ainsi qu’il dessine le plan de celle-ci, et reçoit la visite d’un responsable local qui espère partager un trésor dont la rumeur s’est faite l’écho. Le représentant de Méhémet Ali finit par repartir, après s’être convaincu qu’il n’y avait rien à gratter.


Salt vient voir la fameuse tombe de Séthi 1er et le géant italien en repart en février 1818. Fidèle à ses habitudes, il ne reste pas inactif longtemps, car le consul anglais, qui n’a qu’à se louer de ses services, lui permet d’ouvrir un chantier à Gizeh, sur la seconde pyramide qu’Hérodote attribuait à Khephren.

Le 2 mars, il repère l’entrée principale, après avoir renoncé à emprunter la galerie que des voleurs ont creusée, mais qu’il juge trop périlleuse. Il parvient enfin dans la chambre funéraire, mais le sarcophage contient des os de bœuf ; un terrassier et un maçon, si l’on en croit les graffitis sur les murs, ont commis ce forfait.

 

 

 


En 1819, il visite Médinet el-Fayoum et l’oasis de Bahariyah, après avoir atteint, à la fin de l’année précédente, la Mer Rouge et Bérénice. En mai, il revient à la tombe de Séthi 1er, avec un médecin de Sienne, doté d’un excellent coup de crayon, Alessandro Ricci.

Celui-ci l’aidera à reproduire les bas-reliefs et Belzoni escompte, à partir des moulages qu’il en fait, faire une reconstitution grandeur nature du tombeau. Il ignore que sa découverte du tombeau de Séthi 1er est incomplète, car il a fallu attendre 1986 pour que l’on trouve la véritable salle funéraire du roi, le sarcophage trouvé par le padouan n’appartenant qu’à un proche du pharaon.

 

 

 


En 1820, il publie le récit de ses voyages et découvertes, qu’il n’hésite pas souvent à rendre plus attrayant par des effets de style et des nuées de momies. L’année suivante, il présente une exposition sur sa découverte de la tombe royale où sont visibles certains des moulages effectués, ainsi que le sarcophage qui sera acheté plus tard par le Soane Museum.

En 1822, on raconte que la péniche amenant la reconstitution de la tombe de Séthi 1er à Paris passe sous les fenêtres du lieu où Jean-François Champollion lit sa fameuse lettre à M. Dacier. Le déchiffreur va d'ailleurs rencontrer Belzoni et l'aider à rédiger sa notice, de façon anonyme, en raison des mauvaises relations de Bankes et du Dauphinois.

Au mois d’avril 1823, l'aventurier padouan projette une expédition des plus audacieuses. Il débarque au Maroc, d’où il rejoint le Sahara avec le but de découvrir Tombouctou et la source du Niger. Il meurt à Gwato, dans l’actuel Nigeria, en décembre 1823.

 

 

 

 


Il reste célèbre par ses découvertes et par la mise au jour du temple d’Abou Simbel, même si, le plus souvent, les méthodes qu’il utilisait afin d’avancer étaient discutables, comme l’emploi de l’explosif. Mais il était d’une époque où seuls les aventuriers allaient en Egypte, et où l’archéologie n’avait pas encore défini les méthodes et les buts qu’on lui connaît à présent.

 

 

 

Bibliographie sur le web :

 

 

 

 

 

01. Treize siècles de ténèbres

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 20:38 :: 1 - Avant Champollion

1 - Treize siècles de ténèbres
par Jean-Pierre Lastrajoli ©



L’île de Philae qui s’offrira aux regards des voyageurs pendant 1300 ans, entre le cinquième siècle de notre ère et la fin du XVIIIème, conservera une grande beauté et un profond mystère. Les colonnes et les murs étaient couverts de couleurs et les trois arts majeurs de l’Egypte (architecture, sculpture et peinture) se conjuguaient en un seul.


Malgré l’âge relativement récent de l’ensemble, les architectes et les artistes n’en étaient pas moins les héritiers d’un savoir millénaire et la destination religieuse des constructions fut l’un des facteurs qui présidèrent à son homogénéité avec les temples plus anciens. Les empereurs romains avaient continué à faire élever des temples, en partie pour remplacer les monuments en ruines, ainsi que l’avaient fait tous les Lagides.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/175240948543a464224d9f5.jpg
Philae (Roberts)


Sur la fin de l’empire, en pleine décadence, une religion émergeait, issue  elle-aussi du Moyen-Orient. Les Chrétiens, après s’être cachés, n’hésitaient plus à se montrer, tandis que les anciens dieux de l’Egypte, sans un souverain garant de l’ordre contre le chaos, tombaient progressivement dans l’oubli, ainsi que tous les savoirs antiques. Seuls quelques prêtres d’Isis, à Philae, conservaient une partie de ceux-ci, parmi lesquels la connaissance des hiéroglyphes, dont les derniers y furent gravés en 394 de notre ère.

Des immigrants grecs et romains s’étaient installés sur la terre des pharaons, mais ignorant totalement l’écriture hiéroglyphique ; comme la plupart des Egyptiens (Aigouptos en grec, qui deviendra avec le temps copte) qui parlaient l’ancienne langue ne savaient pas l’écrire, les nouveaux venus se servirent de l’alphabet grec, additionné de sept signes empruntés à l’écriture démotique pour les sonorités étrangères au grec afin de transcrire la langue millénaire.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/80829388043a46574176d2.jpg


L’alphabet copte était né. La langue copte survivrait aux invasions Arabes, car adoptée par l’église pour servir la messe. La religion chrétienne allait donc permettre, sans le vouloir, d’exhumer une langue qu’elle avait contribué à faire disparaître.


En effet, des convertis, victimes de zélotisme, ne pouvant supporter la présence d’un culte impie, envahirent l’île de Philae, tuant ou chassant les prêtres, endommageant certains vestiges, et transformant le reste en lieux de culte chrétiens. C’en était fait : désormais, le savoir des hiéroglyphes tomberait dans un oubli regrettable et, pendant près de treize siècles, tous les monuments encore visibles de l’Egypte n’offriraient qu’un aspect décoratif, ou nourriraient les plus folles hypothèses sur des mystères que cette écriture inconnue pourrait révéler, des pouvoirs qu’elle permettrait d’acquérir et toutes les fadaises qui circulent généralement autour de tout ce qui n’est pas encore expliqué.

Si, pour le voyageur qui parvenait à admirer ce qui restait de l’Egypte des pharaons, l’ancienneté des vestiges ne faisait aucun doute, leur seule datation se faisait en fonction de la Bible et des épisodes de Joseph et Moïse. L’origine du monde, d’après l’addition de l’âge des patriarches, dépassant de peu 4000 ans avant notre ère, toute la perception que l’on eut jusqu’à la fin du XIXème siècle de l’Egypte fut grandement faussée par des considérations religieuses.

   
Manéthon, pourtant un prêtre égyptien, au IIIème siècle de notre ère écrivit son histoire de l’Egypte en grec. Horapollon, un autre prêtre, écrivit en copte Hieroglyphica, où il donnait une liste des hiéroglyphes et leur interprétation unique qui, selon lui, était symbolique ou ornementale.
Largement diffusé à partir de 1419, date à laquelle Critoforo Bundelmonti ramène d’Andros une copie du manuscrit, tous les savants allaient buter, dans les siècles à venir, sur cet ouvrage qui démontrait principalement que l’écriture ancienne était déjà inconnue parmi les savants égyptiens, à une époque où les pharaons avaient disparu depuis moins de trois siècles.
  

Hérodote qui avait visité la terre des pharaons pendant l’occupation perse en 450 avant notre ère, nous donna des éléments d’appréciation sur cette civilisation, dont certains étaient inexacts. Voilà le matériel avec lequel devraient œuvrer les siècles à venir et l’on peut comprendre que, vu l’éloignement géographique et l’occupation musulmane, le monde chrétien n’ait pas pu s’intéresser pleinement à ce problème.    

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/26999734543a46f2085691.jpg


Diodore de Sicile , dans son Histoire Universelle, à propos des lois et des mœurs des habitants des Deux-Terres, affirmait : « Elles n’ont pas été révérées des Egyptiens seuls. Les Grecs mêmes les ont admirées ; de sorte que les plus habiles d’entr’eux se sont fait honneur de venir jusqu’en Egypte pour y apprendre les maximes et les coutumes de cette fameuse nation. »
Il ajoutait même : «  Les Egyptiens disent que l’Ecriture et l’Astronomie ont pris naissance chez eux. Ils ont proposé les premiers problèmes de Géométrie et ont inventé la plupart des arts. Ils prouvent que leurs lois sont excellentes, parce qu’ils comptent plus de quatre mille sept cents ans où l’Egypte a été gouvernée par des Rois presque tous nés chez eux ; et qui ont rendu ce Royaume le plus heureux qui fut au Monde : ce qui ne serait pas arrivé si les Rois et les sujets n’avaient pas suivi des lois très parfaites

 

Pourtant, les siècles à venir, ignorant la relation de cette historien, affirmera exactement le contraire. Les pharaons ne pouvaient être que des tyrans, puisqu’ils avaient asservi le peuple d’Israël, et les Deux-Terres avaient le rôle du méchant dans la distribution. Les pyramides étaient les greniers où Joseph, où le fils de Jacob avait entreposé une partie des récoltes, en prévision des années de disette que connaîtrait l’Egypte, selon Ogier VIII, seigneur d’Anglure en Champagne, en pèlerinage vers les Lieux Saints, qui put les contempler en novembre 1395.    
En 1626, Pietro della Valle, au retour d’un voyage en Orient, rapporte dans ses malles deux lexiques copte-arabe et cinq grammaires. Passionné par les inscrïptions des obélisques, trophées des empereurs romains, un jésuite allemand, Athanase Khircher, auteur d'une théorie sur
la couleur
, et titulaire de la chaire de mathématiques au Collège romain, réussit à se faire confier les manuscrits de Pietro della Valle. En 1636, il suppose, avec justesse, une parenté entre le copte et l’égyptien ancien.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/35118458243a4710e68235.jpg
Kircher


Avant 1643, le Khircher écrit : « Les hiéroglyphes sont bien une écriture, mais non l’écriture composée de lettres, mots, noms et parties du discours déterminées dont nous usons en général : ils sont une écriture beaucoup plus excellente, plus sublime et plus proche des abstractions qui, par tel enchaînement ingénieux des symboles, ou son équivalent, propose d’un seul coup à l’intelligence du sage un raisonnement complexe, des notions élevées ou quelque mystère insigne caché dans le sein de la nature ou de la divinité. »

« Le jésuite Kircher… abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous le titre d'Oedipus Aegyptiacus, de prétendues traductions des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les obélisques de Rome », constate Champollion, en critiquant l'attitude de Kircher qui va se fourvoyer dans une voie, avec une admirable constance et un singulier aveuglement, donnant des interprétations où il se couvrit de ridicule. Jamais il ne démontrera ses affirmations et abordera la traduction des hiéroglyphes en commençant là où il aurait dû finir.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/143174828843a4720024c6f.jpg


Champollion le jeune regrettera que la mauvaise foi du jésuite ait répandu le mythe de hiéroglyphes compris par les seuls initiés à la religion égyptienne, et que ces textes masquaient des sujets cachés et mystérieux, dont l'entendement était réservé à une caste de privilégiés.
La nature purement idéographique (un signe correspond à une idée) de cette écriture semblera, depuis l'Oedipus Aegyptiacus, ne souffrir aucune contestation et la connaissance de la langue parlée, qui seule peut permettre de progresser dans la connaissance des hiéroglyphes, est négligée de façon fort dommageable.

En 1644, Kircher publie Lingua aegyptiaca restituta qui est la traduction de manuscrits arabes recueillis par Pietro della Valle, et contient des grammaires de langue copte. Champollion écrira par la suite : « Dans cet ouvrage, qui, malgré ses innombrables imperfections, a beaucoup contribué à répandre l'étude de la langue copte, Kircher ne put se défaire de son charlatanisme habituel : … il osa introduire dans ce lexique, et donner comme coptes, plusieurs mots dont il avait besoin pour appuyer ses explications imaginaires. »


http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/6627880543a472ac2371a.jpg
Leibniz



Leibniz, le philosophe, mathématicien et théologien allemand qui qualifiait l’Egypte  de centre de gravité des trois continents, affirme que les obélisques sont des textes historiques, commémorant des évènements et des victoires, théorie beaucoup plus sage que celle de Khircher, donc moins remarquée. Newton sera moins rationnel et l’on préférera oublier son étude, par respect pour ses autres travaux. (cliquer sur : PROJET DE CONQUETE DE l'EGYPTE ).


Bossuet, en 1681, dans son Discours sur l’Histoire Universelle, affirme que l’Egypte n’avait pas encore vu de grands édifices autre que la tour de Babel, quand elle conçut les pyramides. (Elles furent bâties entre 2589 et 2504 avant notre ère, tandis que Babylone fut fondée aux environs de 1900 avant notre ère. La lecture de la Bible aura la peau dure jusqu’au vingtième siècle, et encore).

La raison d’un aussi faible nombre de témoignages, en près de dix siècles est que l’on se déplace rarement par agrément, à de rares exception près, comme le Vénitien anonyme, et que les voyages sont longs et périlleux en Méditerranée, du fait des barbaresques.
Ensuite, les Mamelouks ne sont pas des plus engageants, et tenter de lever des plans des divers monuments antiques, même en compagnie de janissaires, est souvent assimilé à de l’espionnage. C’est pourquoi, il faut se contenter, le plus souvent de témoignages écrits de pèlerins ou de membre du clergé catholique.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/163395258243a478eee5fe8.jpg


En mai 1718, le père jésuite Claude Sicard, natif d’Aubagne, alors qu’il visite les coptes, est l'un des premiers européens à parvenir à Thèbes. Erudit, s’appuyant sur les écrits de Strabon, Diodore, Pline et Hérodote, après une étude approfondie des ruines de ce temple, il est convaincu qu’il s’agit du Memnonium dont fait mention Strabon.
Il pense, avec raison, que les vestiges, qu’il trouve non loin de là, sont ceux d’Abydos. Il localise de même Edfou et Dendéra. Le jésuite fera un compte rendu sur la nécropole thébaine, où il dépeint son étonnement devant la profondeur des sépultures creusées dans la roche.
Il est persuadé que les hiéroglyphes nous explique l’histoire des souverains. Dans le même registre rationnel, l’évêque de Gloucester, William Warburton, en 1744, repousse l’idée d’une écriture inventée par les prêtres égyptiens afin de cacher leur savoir mystérieux au commun des mortels.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/86749900043a47c6a0955c.jpg


En 1761, l’abbé Barthélemy aura écrit un ouvrage plus intéressant, où il affirme que les inscrïptions contenues dans les encadrements ovales, que nos égyptologues nomment cartouches, ne sont ni plus ni moins que le nom d’un pharaon. Cette hypothèse est très intéressante, mais un texte multilingue serait nécessaire pour la conforter. Il faudra encore attendre trente sept ans pour l’obtenir.

L’abbé Jean-Jacques Barthélemy n’était pas n’importe qui : garde du cabinet du Roi, en 1754, il a proposé une méthode pour déchiffrer les textes phéniciens et palmyriens (Palmyre : la Syrie antique de la reine Zénobie). Cette méthode sert toujours, comme celle qu’il introduisit au cabinet royal des Médailles et qui est toujours d’actualité chez les numismates. Arrêté en 1793, il fut relâché immédiatement et mourut à Paris deux ans plus tard, quatre ans avant la découverte du fameux texte multilingue.

En 1785, un professeur de syriaque au Collège de France, Charles Joseph de Guignes, qui par ailleurs est sinologue, avance l’hypothèse d’une origine égyptienne du chinois. Il déduit de ses recherches que les anciens Egyptiens éludaient certaines voyelles et que les trois systèmes, hiéroglyphique, hiératique et démotique, ne sont la forme d’écriture que d’une seule langue.

Il n’est pas le premier à avoir cru à une filiation en les deux écritures : le père Du Jarric, en 1610, puis l’infatigable Kircher, ont déjà abondé dans ce sens, tandis que Leibniz ne parvenait pas à voir le moindre élément permettant de supposer qu’il y ait la moindre correspondance entre deux systèmes d’écritures, car l’égyptien reposait apparemment sur l’allégorie, tandis que le chinois paraissait bâti sur des considérations plus intellectuelles.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/187330301743a47d50581f4.jpg
Volney


De son véritable nom Constantin-François de Chassebeuf, un auteur de trente ans choisit de rendre hommage à Voltaire, qui s’était retiré à Ferney, en prenant le nom de Volney. Tout imprégné de l’esprit du siècles des lumières, Volney est horrifié devant l’ampleur des monuments qui soulignent autant « le génie d’un peuple opulent et ami des arts, que la servitude d’une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. » Même de nos jours, l’idée qu’il a fallu des esclaves pour bâtir de telles merveilles ne peut être extirpée de l’inconscient collectif, dont Hollywood s’est fait l’écho.

Volney publiera en 1787 ce passage, dont tous les Occidentaux qui voudront se rendre maître de l’Egypte auraient dû tenir compte. « Le caractère des deux nations, opposé en tout, deviendra antipathique. Nos soldats scandaliseront par leur insolence envers les femmes ; cet article seul aura les suites les plus graves. Nos officiers même porteront avec eux ce ton léger, exclusif, méprisant qui nous rend insupportables aux étrangers et ils aliéneront tous les cœurs. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/115421026243b42c1b22f8d.jpg


Même si les armées républicaines n’auront pas la même attitude hautaine, le choc des cultures sera une des principales causes du rejet des Français et de leur armée, lors de l’expédition d’Egypte.

Le jeune Bonaparte, encore une fois, en fait l’un de ses livres préférés. Il apprécie tellement Volney qu’il lui proposera de l’associer eu Consulat, puis sous l’Empire d’en faire le Ministre de l’intérieur, mais l’érudit refusera par deux fois, puis siégeant au Sénat, il s’opposera à Napoléon, et enfin, sous la Restauration, à la Chambre des pairs, il continuera d’afficher ses idéaux républicains.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/131796004943a481682bc12.jpg



Le danois Jörgen Zoëga, en 1797, déduit de son impressionnante collection de documents et objets égyptiens, que l’écriture égyptienne ancienne comporte des éléments phonétiques. L’étape décisive approche.


 

 

 

02. La Campagne d'Egypte

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 20:15 :: 1 - Avant Champollion

2 - La campagne d’Egypte
par Jean-Pierre Lastrajoli ©





http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/176077202543b3da5c52323.jpg


Bonaparte, âgé de 29 ans, revient d’Italie
tout auréolé de gloire (il sera élu membre de l’Institut, dans la section mathématiques) et, ainsi alimenté dans ses ambitions, il songe à ses deux modèles, Alexandre le Grand et Jules César : l’un et l’autre ont dominé l’Egypte.
 
Alexandre, après avoir fondé Alexandrie, a même poussé jusqu’en Inde,  - cette Inde que détiennent actuellement les Anglais et que, dans son rêve d’un immense Empire, encore plus vaste que celui de ses prédécesseurs, l’ancien élève de Brienne et de l’école militaire de Paris songe à conquérir sans doute - .

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/124090906243a481ec8d195.jpg


Mais, pour permettre à la France de jouer un rôle de grande puissance, il lui faut asseoir sa domination en Méditerranée, et quoi de plus glorieux que de marcher sur les traces des deux grands conquérants, au prétexte de libérer un peuple subissant le joug des beys.

Après le traité de Campoformio, en 1797, entre la France et l’Autriche, seule l’Angleterre est en guerre déclarée contre le pays régicide. Bonaparte, sur les conseils de
Talleyrand , propose de transposer le terrain de l’affrontement en Orient, afin de leur couper la route des Indes.
Les cinq Directeurs, malgré le danger qui menace la France à ses frontières, car une simple rupture du traité pourrait faire revenir l’Autriche dans le combat, demande au jeune général, trop populaire à leurs yeux, d’aller délivrer le peuple d’Egypte de la tyrannie des Mamelouks.  

Mais, là où le futur Napoléon se distingue des autres grands conquérants, c’est qu’il a décidé de ne pas y aller avec sa seule armée de 38.000 hommes, embarqués à bord de 328 navires. Il est accompagné des généraux, Desaix,
Kléber
et Lannes.

Le jeune Bonaparte a baigné dans l’esprit du siècle des lumières, d’où la science et l’art étaient deux piliers, et si des philosophes, lors de cette campagne ne lui sont guère utiles sur le terrain, 500 civils, parmi lesquels 167 savants et experts (17 ingénieurs civils, des ingénieurs des mines, 21 mathématiciens, 3 astronomes, 13 naturalistes, 4 architectes, 10 hommes de lettres, 22 imprimeurs, etc.) et 8 dessinateurs ne l’accompagnent pas moins pour conquérir et aussi pour déchiffrer la terre des pharaons.


Gaspard Monge


Bonaparte la qualifie de berceau de la science et des arts de toute l’humanité. L’un des projets sera défini par Gaspard Monge
 dans une lettre à Bonaparte, ce nouveau Jason « qui va porter le flambeau de la raison dans un pays où depuis bien longtemps sa lumière ne parvient plus, qui va étendre le domaine de la philosophie et porter plus loin la gloire nationale. »

Le ministère multiplie les fausses annonces d’un départ pour l’Angleterre, projet qui a été sérieusement étudié par Bonaparte, mais auquel il a fini par renoncer. « On sait de quel profond mystère furent enveloppés les préparatifs de l’expédition d’Egypte. Le but en resta longtemps ignoré de ceux mêmes qui tenaient les premiers rangs dans l’armée et la commission des sciences. », affirmera Isidore, le fils d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire
.  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/55415926743a4828f385cc.jpg
Desaix


Embarquée en grande partie à Toulon, le 19 mai 1798 au matin, rejointe par les convois venant d’autres ports de Marseille à Cività-Vecchia, formant une ville flottante de plus de trois cents navires, l’expédition met en contact les savants avec la pénible vie des militaires à bord.

Geoffroy Saint-Hilaire va pouvoir s’intéresser à l’anatomie d’un requin, pris le vingtième jour de la navigation, et se procure les deux pilotes qui l’accompagnent, ce qui le conduira, neuf ans plus tard, à publier un mémoire sur l’affection mutuelle de certains animaux.

La rumeur persistante d’une escadre anglaise, lancée aux trousses de l’expédition, va causer de fréquentes alertes, sans qu’on la voit paraître, après l’avoir entraperçue.

Autre frayeur : un jour qu’il se rend à bord d’une frégate, afin de visiter des amis savants, Geoffroy Saint-Hilaire et les matelots l’accompagnant, sont renversés et seuls ces derniers reparaissent. Il ne sait pas nager et remonte à la surface, tant bien que mal, et ne doit son salut qu’à une échelle de corde, qu’il agrippe par un heureux hasard, et se hisse à bord de la frégate, bien que blessé.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/30700574743b3de1a8a137.jpg


La flotte arrive bientôt en vue de Malte. « Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l’île de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler, faire de l’eau, et régler toutes les dispositions militaires et administratives », écrira le futur maréchal Berthier.

« Le 19 juin, Bonaparte mit à la voile, laissant Desaix à l’arrière-garde » (Bonnal, Histoire de Desaix). Elle avait mis plus de trois semaines pour arriver sur Malte ; « elle employa treize jours pour achever le voyage ; lenteur salutaire, par laquelle furent déjoués tous les plans de Nelson. »

 

Le 29 juin, l’armada française aperçoit la plage d’Egypte et le lendemain les colonnes de Pompée. Le consul, venu à bord, fait part de la crainte de la population, à la vue de l’imposante escadre, et des mouvements qu’elle a occasionnés contre les Chrétiens.
Bonaparte apprend, par la bouche du diplomate, que quatorze vaisseaux anglais sont arrivés en vue d’Alexandrie et, n’ayant pas trouvé la flotte française,
Nelson
a fait route vers le nord-est. Dans la nuit du 22 au 23 juin, il avait doublé l’expédition et était parvenu le premier dans la cité des Lagides ;  il croise à présent à proximité de Chypre.  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/149242061443b3dfa959126.jpg


Bonaparte ignorant qu’il dispose de suffisamment de temps, débarque en hâte, le 2 juillet, par une mer agitée qui se brise sur les récifs, dans l’anse du Marabout.. Le jeune général passe en revue les mille hommes de Kléber, les dix-huit cents de la division Menou et les quinze cents du général Bon. Aucun canon, pas un seul cheval, pas plus que les généraux
Desaix et Régnier, n’ont pu débarquer, par la faute de l’état de la mer. A deux heures et demie du matin, la maigre armée se met en route pour rejoindre Alexandrie.  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/11600826243b40aa361749.jpg


Arrivé à portée de canons de la ville, Bonaparte parlemente et c’est au canon que les habitants répondent. Rapidement les murs sont investis par les troupes françaises, et les défenseurs se réfugient dans la ville. Le général français fait savoir qu’il n’exercera aucune représailles, étant venu combattre les envahisseurs Mamelouks, et que la liberté de culte est garantie ;  la population laisse les Français prendre possession de la ville.

Desaix, qui a entre-temps débarqué, est allé se placer en avant-garde, vers Rosette, sur la route du Caire, selon les ordres de Berthier. Les bâtiments de transport entrent dans le port et débarquent les chevaux, les canons, les munitions et les vivres, ainsi que les savants. La flotte va ensuite mouiller à Aboukir, qui paraît plus sûr.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/67902583743b40ae5c7c50.jpg


Décidé à porter rapidement ses troupes au Caire, Bonaparte ignore Rosette, et fonce à travers le désert. Le
général Menou est chargé de prendre Rosette et de faire embarquer le riz sur une flottille, composée de plusieurs chaloupes canonnières et d’un chebek, et de suivre la route du Caire, par la rive gauche. Kléber, blessé par une balle à la tête, reste à Alexandrie.    

Le vent pousse la flottille trop rapidement, et elle dépasse d’une lieue l’armée marchant sur la rive gauche. Elle est aussitôt attaquée par les Mamelouks et une chaloupe, ainsi qu’une galère sont investies. Le chef de division Pérée contre-attaque et en reprend possession.

« Il est puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par l’intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les citoyens Monge, Berthollet, … qui se trouvent à bord du chebeck. » Cité par
 
Berthier ,  cet épisode est relaté sous une forme légèrement différente par Arago, mais soulignant également le courage des deux scientifiques.  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/45776077143b3e1f24afcc.jpg
Murad Bey et ses Mamelouks


Murad Bey, à la tête de six mille Mamelouks, accompagnés de fellahs, se propose de couper la route du Caire, à la hauteur de Boulaq. Berthier dépeint le tableau : « La cavalerie des Mameloucks était couverte d’armes étincelantes. On voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse indestructible a survécu à tant d’empires, et brave depuis trente siècles les outrages du temps. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/65431490543a4849c2ac63.jpg
Bataille dite des Pyramides


Arrêt sur image d’Epinal : nous ne sommes pas au pied des pyramides, comme certains tableaux héroïques se plaisent à le montrer, et on ne parle que de trente siècles. Bonaparte, en bon publiciste, décidera de baptiser opportunément ce violent combat par un terme qui en fait un Moïse vengeur ;  le 21 juillet a donc lieu la bataille des pyramides. 6.000 Mamelouks et 20.000 Arabes affrontent l’armée française.

Opposant leur courage brouillon à la tactique moderne des Européens, les Mamelouks sont défaits, leur cadavres jonchant le sol ou flottant dans le Nil ; elle a coûté dix hommes aux Français et trente blessés : la bataille laissera des traces dans tous les manuels d’histoire, d’autant qu’elle est agrémentée d’une phrase célèbre, citée par Arago, en 1854, et situant l’action au pied des intemporels monuments :

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/23891456443a485a6d5236.jpg
«Soldats, du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent !»


Cette citation a l’air anodine, mais à l’époque, elle semble plus le fruit de la réflexion politique que du hasard ou bien de la recherche historique. Elle signifie que Bonaparte pense que ces pyramides datent de 2200 ans avant notre ère (il ne se trompe que de 300 ans).

Le monde n’était-il pas né, selon James Usher, archevêque de Armagh au XVIIème siècle, en 4004 avant Jésus-Christ ? Un autre ecclésiastique avait même été plus précis : le 23 octobre à neuf heures du matin !

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/159307883543a486753647b.jpg
James Usher


Comme Berthier a parlé de trente siècles, en 1827 sous la Restauration, il est permis de penser que la phrase a peut-être été formulée à posteriori, et non le jour de cette bataille, même si elle est citée par Vivan Denon, sous la forme de : « Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante siècles nous observent. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/191762752543b45d4457ccf.jpg
Bonaparte entre en vainqueur au Caire


Revenons à la bataille des pyramides. Trois jours après sa victoire, Bonaparte entre dans la ville du Caire et prend possession du palais du Bey. Pendant ce temps, les savants, au nombre desquels Jomard, sous la conduite de l’ingénieur géographe Testevuide, ont relevé les coordonnées de la colonne de Pompée (élevée par les Romains) et des Aiguilles de Cléopâtre (qui sont des obélisques érigés sous Thoutmès III à Héliopolis, et déplacé à Alexandrie sous Auguste, avant d’orner Londres, pour le premier et Central Park à New York pour le second).  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/116437946943b463a2632ac.jpg
Bonaparte présidant le diwan


Tandis que les jeunes gens de Monge posent les fondements de la Carte d’Egypte, le 1er août, Nelson ayant enfin localisé la flotte française, les vaisseaux anglais la détruisent au large d’Aboukir (Cliquer ici pour avoir beaucoup plus de détails sur la bataille navale du 1er Aout 1798 ). Trois mille deux cents hommes sont tués, trois mille autres sont prisonniers et seuls quatre navires réchappent de cette débâcle, malgré la vaillance des officiers et des marins français.  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/189647849643a4893e22f38.jpg
Le vaisseau-amiral l’Orient explose


Le brillant général est prisonnier de l’Egypte et le restera pendant une bonne année. Il lui faudra s’occuper en administrant sa conquête, maintenant que toute retraite lui est immédiatement impossible. Lorsqu’il voit le gué de la Mer Rouge, c’est parce qu’il est parti visiter les vestiges d’un ancien canal, à présent ensablé, construit sous Sésostris (vers 1971-1928 avant notre ère).

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/161239669143a493b49cd83.jpg
L'amiral Brueys d'Aigaillers, commandant de l'Orient


Ainsi que l’a relaté Diodore : « Il (Sésostris) fit faire des canaux de communication depuis Memphis jusqu’à la mer d’Arabie, pour faciliter le commerce de tous les peuples de la terre avec l’Egypte et pour abréger le transport des fruits et de toutes marchandises. » Une idée qui fera son chemin dans le siècle suivant est en train de renaître 3700 ans plus tard.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/79602750243a48dff45b59.jpg
Insurrection du Caire


Au Caire, le 21 octobre une insurrection a lieu, au cours de laquelle Monge et Berthollet ont de nouveau l’occasion de démontrer leur intrépidité. Périssent « les ingénieurs Duval, Thévenot, le dessinateur Duperrès, le chef de brigade Shulkowski, le général Dupuis et plus de soixante Français. »

Parmi les morts, on trouve Testevuide qui dirigeait l’équipe des ingénieurs géographes. Celui-ci avait dirigé le cadastre de Corse, et était alors accompagné de son neveu Pierre Jacotin. Né en 1765 à Champigny, ce dernier l’avait rejoint dans l’Ile de Beauté à l’âge de dix-huit ans, et cinq années plus tard, l’avait accompagné lors de l’expédition suivante.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/96155979243a4931c707f7.jpg
Le général Caffarelli


C’est justement lui qui va prendre la succession de son oncle, et diriger les travaux qui vont permettre d’établir la carte de l’Egypte au 1/800000ème. Les géographes vont devoir innover, car une partie de leurs instruments de mesure a coulé avec le reste de la cargaison du Patriote. L’autre partie était conservée dans la maison du général Caffarelli, celui-là même qui avait rejoint Alexandrie à pied malgré sa jambe de bois ;  hélas, lors de l’insurrection, elle a été pillée.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/53214282943b40c7c6edbe.jpg


C’est donc à partir d’observations astronomiques que les géographes vont pouvoir travailler. Jacotin, lorsqu’il retournera en France, quittant l’Egypte avec les derniers savants et militaires, publiera un atlas de la carte de l’Egypte et de la Syrie. Parmi ses autres travaux ultérieurs figurera une carte de la Corse en huit feuilles.


Les Français poursuivent les Mamelouks dans le désert et, contrairement à la population des villes, sont bien reçus par les habitants des villages, lesquels voient en eux des libérateurs. Desaix s’arrête à Assiout, à trois cents kilomètres du Caire, puis regagne le Fayoum. Dans son équipée, il est accompagné par Vivant Denon qui raconte.

  
Parvenant à Thèbes, « l’armée, à l’aspect de ces ruines éparses, s’arrêta d’elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains, comme si l’occupation des restes de cette capitale eût été le but de ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l’Egypte. » A Syène, « lorsque les troupes aperçurent les ruines au détour d’une montagne, son admiration fut telle qu’elles présentèrent d’elles-mêmes les armes à ces glorieux débris. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/16310959043a4982382224.jpg


Poussés par les Anglais, les Turcs veulent reprendre possession de l’Egypte, ce qui leur permettrait d’affirmer une autorité que les mamelouks avaient négligée, au cours des décades passées, du fait du relatif éloignement géographique. Bonaparte ne les attend point et les rencontre en Syrie.

La progression de l’armée française est pénible et lente, ce qui ne l’empêche pas de remporter quelques victoires : El-Arich, Nazareth, Mont Thabor et Jaffa. Il baptise les batailles de noms à références religieuses, qui profiteront à la propagande napoléonienne, car le voici dans la ville qui vit naître le Christ, le mont où se produisit la Transfiguration, et dans la ville reprise aux croisés par Saladin, qu’en "croisé" des temps modernes il reconquiert.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/60461435843a4833491156.jpg


Mais la peste sévit dans ces régions et l’armée du jeune général commence à être ravagée par l’épidémie. Le 11 mars 1799, le stratège, accompagné du médecin-chef de son armée, visite les pestiférés de la mosquée, transformée en hôpital. Le tableau des Pestiférés de Jaffa (baron Gros, voir ci-dessous) servira plus tard la propagande de Napoléon, nouveau Christ des terres bibliques.
De même, en bon politicien, il transforme un échec en victoire, car il ne brise pas le siège d’Acre, durant lequel meurt Caffarelli,  et revient au Caire, au terme de cette expédition de Syrie, une armée amoindrie par « deux mille deux cents morts, trois mille cents blessés et malades. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/29803495743a4993793006.jpg
Les pestiférés de Jaffa


En Europe, le Directoire, par sa volonté d’étendre la Révolution en créant des républiques sœurs, chatouille au-delà du raisonnable les monarques étrangers. Les armées du Roi de Naples (Bourbon d’Italie), ont chassé les Français de Rome et les cinq Directeurs déclarent la guerre au souverain napolitain, ainsi qu’à son allié, le royaume de Sardaigne. Rome est reprise et vidée d’une partie de ses trésors, puis Naples suit. Le Piémont est occupé par Joubert et le roi de Sardaigne doit s’enfuir dans l’extrême sud, à Cagliari.

A la fin de 1798, une coalition se forme où l’on retrouve, bien sûr, les Anglais et les Turcs que rejoint Paul 1er, Tsar de toutes les Russies. L’Autriche, suite à son traité, semble vouloir rester neutre. Cependant, elle accepte que les Russes passent sur son territoire pour aller en Italie. Le Directoire ne perd pas une si belle occasion de faire une nouvelle erreur et proteste vivement, rompant ses relations avec les Autrichiens.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/73059701443b42ee65676b.jpg
Le général Joubert


Les défaites françaises vont se succéder et Joubert (sur lequel Sieyès, le plus ambitieux des Directeurs, comptait pour organiser un coup d’état) meurt à Novi le 15 août 1799. Informé du danger qui menace le pays et, à présent que lui apparaît l’inutilité militaire de sa conquête, puisque sa flotte est détruite, Bonaparte songe à rentrer en France où il pourra se rendre plus utile.

Le 22 août, il embarque sur la frégate Muiron, échappant on ne sait comment aux vaisseaux anglais, et revient à Fréjus, abandonnant son armée, déléguant à Kléber l’administration de l’Egypte et laissant œuvrer les scientifiques, dont certains sont désemparés, dans un premier temps.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/141924065143a49a391cf7a.jpg
Bonaparte débarquant à son retour d’Egypte (Bibliothèque Nationale)

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/151524999343b42de4cd6d3.jpg
Le même fait croqué par les Anglais


Gaspard Monge est au courant, comme Berthollet, même si le premier nommé affirme à Fourier, selon Jomard : « Si nous partons pour la France, nous n’en savions rien aujourd’hui avant midi. » Geoffroy Saint-Hilaire, quant à lui, a compris, depuis un moment déjà, les intentions du général, relatives à l’Egypte, si bien que, toujours selon Jomard, il a même engagé un pari à ce sujet.

Bonaparte, selon ce dernier, en excursion aux pyramides de Gizeh, confia à ses compagnons scientifiques : « Commilitones, jamais ce jour et ceux qui me suivent, ne s’effaceront  de ma mémoire ! »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/164628975243a49b0a85e27.jpg


Même si le moment présent semble démentir ses propos, les temps à venir démontreront que ces paroles venaient du cœur, et il parlera de ces compagnons, même sur Sainte Hélène, lui qui offrira des postes de préfet à quelques-uns uns d’entre eux. Bonaparte s’en va, car le destin attend Napoléon.

 

 

 

03. La clé des grands mystères

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 20:00 :: 2 - Champollion - Jeunesse

La clef des grands mystères
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Il sait depuis plus d’un mois, qu’une découverte a été faite, mais il ne l’a malheureusement pas emportée ; heureusement pour le British Museum. En juillet 1799, suite au débarquement de milliers d’Ottomans au déjà tristement célèbre Aboukir, où ils ont passé la garnison au fil de l’épée, il ne fait plus aucun doute que leur cible prochaine sera soit Alexandrie, soit Rosette, la verte cité à l’embouchure du bras occidental du Nil, aux fortifications insuffisantes pour espérer résister à l’envahisseur éventuel.

Bonaparte va remporter un grand succès à Aboukir, juste avant de quitter l’Egypte, en repoussant les Turcs, qui sur les vingt mille qui y avaient été envoyés, ne furent que six mille à en réchapper, faits prisonniers. Rosette n’a plus rien à craindre, même si ce débarquement va avoir des conséquences inattendues.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/35689427643a49c7141b79.jpg
Bataille terrestre d'Aboukir



L'ancien Borg Rachid, nouvellement rebaptisé fort Julien en l’honneur de l’infortuné aide de camp de Bonaparte, mort quelques temps plus tôt, est dans un état de ruines tel, qu’il oblige les militaires français à procéder d’urgence à des travaux destinés à fortifier les positions, sous la conduite d’Hautpoul, chef de bataillon du Génie, assisté du lieutenant Bouchard.

Pour ce faire, ils démolissent des murs en ruine, construits par les arabes à partir de matériaux divers. Soudain, une pierre de basalte noir, de 762 kilos, d’un mètre environ sur 70 centimètres attire leur attention. Ils appellent le lieutenant Bouchard, afin de lui montrer leur découverte.

Pierre François Xavier Bouchard, qui un an auparavant faisait partie des 167 savants de l’expédition, après avoir servi à Meudon, sous les ordres de
  Nicolas Jacques Conté , (dont le nom restera attaché à l’invention du crayon noir), trois ans auparavant a été admis à la toute jeune école polytechnique, dont nombre de professeurs et élèves composent les rangs des scientifiques de l’expédition.  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/24085816543a49e9ca311e.jpg
Nicolas Conté


Toujours élève, Bouchard passe son examen de sortie au Caire, - ce qui n’est guère fréquent dans l’histoire de la prestigieuse école. De Villiers est dans le même cas -, et ne vient d’être affecté que depuis un mois au Génie. La chance vient de frapper par deux fois. En premier lieu, il était nécessaire de démolir ce mur pour fortifier la position. Enfin, la deuxième chance, c’est que les terrassiers aient appelé leur officier, au lieu de réutiliser bêtement la pierre et que cet officier ait réalisé qu’ils venaient de faire une découverte importante.

Dès que l’on l’a nettoyée, la fameuse pierre (qualifiée de granitique par les militaires et considérée jusqu’à il y a peu de temps encore comme basaltique, avant que l’on s’aperçoive que le jugement des soldats était le plus judicieux), provenant de la réutilisation, en tant que matériau de construction, dans de nombreuses maisons de Rosette, de blocs d’un temple situé sur la même branche du Nil, était loin d’être un simple vestige du passé : c’était une clé pour les temps à venir. Ses dimensions la rendaient déjà remarquable : 114 centimètres de hauteur, 72 de largeur et 27 d’épaisseur.

Les inscriptions sont faites en trois groupe de signes, dont l’un est manifestement grec, ce que des Français, se trouvant à Rosette, peuvent traduire avec une relative facilité. La traduction n’a rien de sensationnel, puisqu’il y est question d’un hommage rendu à l’un des nombreux Ptolémée et de l’anniversaire de son couronnement.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/210991825243a49d6eb858e.jpg
Pierre de Rosette


La dernière phrase crée cependant un émoi, dans la communauté savante, car elle mentionne que « ce décret sera inscrit sur des stèles de pierre dure, en caractères sacrés, indigènes et grecs ». Aurait-on découvert la fameuse clé des hiéroglyphes, dont on désespérait de pouvoir traduire le sens ?
Par bonheur, la communauté française mesure très rapidement la portée de cette découverte, bien plus que la communauté égyptienne de l’époque, laquelle n’y voit que des vestiges méprisables d’une antique civilisation païenne.

« Le citoyen Lancret, membre de l’Institut, informe que le citoyen Bouchard, officier du génie, a découvert dans la ville de Rosette des inscriptions dont l’examen peut offrir beaucoup d’intérêt. La pierre noire qui porte les inscriptions  est divisée en trois bandes horizontales ; la plus inférieure contient plusieurs lignes de caractères grecs qui ont été gravés sous le règne de Ptolémée Philopator ; la seconde inscription est écrite en caractères inconnus, et la troisième en caractères hiéroglyphiques. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/18567631343a49ff9e4d29.jpg


C’est en ces termes que le monde savant apprend la découverte d’un texte qui non seulement est bilingue, mais trilingue. Les hiéroglyphes vont livrer leur secret ; ça ne fait plus aucun doute. Dans l’esprit de beaucoup, c’est une question de mois. En fait, il faudra attendre des dizaines d’années pour que la stèle livre son secret. L’article annonçant cette découverte, dans le Courrier d’Egypte, journal des armées de l’expédition rédigé par Fourier, serait parvenu jusqu’à Figeac, en Guyenne, dans une librairie.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/182025849143a4a0c965b33.jpg


La Décade égyptienne ne parvient pas à Figeac, et c’est bien dommage, car ce qui y est imprimé, concernant cette découverte importante, est d’une autre teneur. Jean-Joseph Marcel, bien que seulement âgé de 22 ans, fait déjà partie des meilleurs orientalistes et il a rejoint l’expédition, venant de l’Imprimerie Nationale, pour fonder l’Imprimerie du Caire. Il s’intéresse, en ne se servant que de sa seule connaissance de l’arabe, à la stèle noire qu’il décrit ainsi :

«
L’inscription hiéroglyphique renferme quatorze lignes, dont les figures, de six lignes de dimension, sont rangées de gauche à droite.
La seconde inscription, qui avait été d’abord annoncée comme syriaque, puis comme copte, est composée de trente-deux lignes de caractères qui suivent le même sens que l’inscription supérieure, et qui sont évidemment des caractères cursifs de l’ancienne langue égyptienne. J’ai retrouvé des formes identiques sur quelques rouleaux de papyrus…
»

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/39736568343b45c7011b5c.jpg
Leçons de Langue Ethiopienne de Jean-Joseph Marcel, 1819


Les savants décident de copier le précieux texte de la stèle de Rosette. Les dessinateurs renoncent à l’impossible projet, devant l’ampleur du travail et surtout les risques d’erreurs engendrées par la retranscription de signes inconnus. Le 24 janvier 1800, Jean-Joseph Marcel demande à ce qu’on lave la stèle, et la fait essuyer, en prenant soin de laisser les creux emplis d’eau. La pierre est ensuite recouverte d’encre et un papier trempé est appliqué sur sa surface ; on peut lire, dans un miroir, les signes qui ressortent en blanc sur fond noir.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/24020820643a4a2cbb48ed.jpg
Si Bonaparte et Monge ne sont plus  au pied des pyramides,
la pierre de Rosette est hélas toujours en Egypte


Nicolas Conté applique la méthode contraire : la surface lisse et plane de la stèle est recouverte d’un mélange ne retenant pas l’encre, laquelle ne se loge que dans les creux des inscriptions. Les caractères apparaissent en noir sur fond blanc, ce qui rend la lecture dans le miroir plus aisée. Les deux types de copies rejoignent l’Institut au début des beaux jours de l’année 1800.

Enfin, on procède à un moulage, lequel sera bien utile à la Description de l’Egypte. La pierre ne livra pas aussi rapidement qu’on aurait pu le penser son secret pour la partie grecque : elle reprenait le texte d’un décret que les prêtres égyptiens avaient rendu en 196 (et non 157) avant notre ère, en l’honneur de Ptolémée Epiphane (et non Philopator ou encore Philometor) et de son épouse Cléopâtre (la première et non la plus connue laquelle fut l’ultime et septième du nom).

 

Selon Geoffroy Saint-Hilaire, Bonaparte a un jour confié à Monge : « Je me trouve conquérant en Egypte comme le fut Alexandre ; il eut été plus de mon goût de marcher sur les traces de Newton. Cette pensée me préoccupait à l’âge de quinze ans. »

Aussi, ne fut-il pas surprenant, le 20 août 1798, qu’il ait créé l’Institut d’Egypte. Forment le premier noyau de cette illustre société, Monge, Berthollet, Costaz, Desgenettes, Geoffroy Saint-Hilaire, les généraux Andréossy et Cafarelli (qui bien qu’ayant une jambe de bois, n’en avait pas moins effectué la fameuse marche, depuis le lieu du débarquement vers Alexandrie et qui était surnommé Abou Kabaché, le père la béquille). Monge est élu président, le futur 1er consul, vice-président et le citoyen Fourier, secrétaire perpétuel de l’Institut d’Egypte.

Monge, lors de l’insurrection du Caire, le 21 octobre 1798, se refusera à abandonner le palais de Hassan-Kachef, et organisera sa défense. Le siège de l’Institut ne sera dégagé qu’au bout de deux jours et demi. Sur les deux savants indissociables, Berthier écrit : « Les citoyens Monge et Berthollet sont partout, s’occupent de tout, et sont les premiers moteurs de tout ce qui peut propager la science. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/47076881943aef9df03bc6.jpg
Monge et Berthollet faisant le coup de feu


Andréossy visite le lac Menzaléh, décrivant la composition des terrains dans les vallées des lacs du natron. Geoffroy Saint-Hilaire y découvre le Hétérebranche, poisson ayant deux organes ramifiés, à la fonction comparable à celle des bronches. Ce dernier va se lancer dans une moisson impressionnante, débouchant sur la rédaction de nombreux mémoires, dans les années à venir.  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/139799530343b4641283f2e.jpg
Le général Andréossy


Costaz s’intéresse à la composition du sable du désert, Berthollet étudie les propriétés tinctoriales des végétaux, l’ingénieur Gérard prend des notes sur l’agriculture égyptienne, Lancret recherche les canaux fertilisateurs, Regnault décompose le limon du Nil, etc.

Les artistes n’en restent pas inactifs pour autant, à l’instar du conservateur d’une collection de pierres gravées, léguées par madame De Pompadour, sous Louis XV,  Dominique Vivant Denon, qui seul avait été autorisé à suivre Desaix et qui a donné, par les résultats de ses carnets de dessins, l’idée de rendre par l’image la splendeur des monuments égyptiens.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/187751938343aeffde128f1.jpg
Vivant Denon dessinant


« J’ignorais absolument quelles étaient ma situation et mes ressources ; je n’avais depuis neuf mois pensé qu’à chercher, qu’à rassembler des objets intéressants ; je n’avais redouté aucun danger pour satisfaire ma curiosité… », écrira le futur Directeur Général des Musées.

Denon constate, devant différents tableaux examinés à Médinet-Habou, que le héros représenté conserve toujours la même physionomie, ce qui prouve qu'elle est portrait.
Un prêtre retranscrit les actes du héros. « C’était la première fois que j’eusse vu des figures dans l’acte d’écrire : les Egyptiens avaient donc des livres. »  Mieux : dans une tombe qui a été violée, une momie tient un papyrus. « Je n’osais toucher à ce livre, le plus ancien des livres connus jusqu’à ce jour ; je n’osais le confier à personne, le déposer nulle part. »


Mesures du Sphinx (Vivant Denon)


Bonaparte ayant examiné les dessins de Vivant Denon estime que sa mission est terminée et le fait rentrer avec lui ; il va le suivre sur tous les champs de bataille à travers l’Europe. Denon publiera en 1802 son
Voyage dans la Haute et Basse Egypte , comprenant les dessins faits jusqu’en août 1799 des temples, des sites, des villages, dans des positions souvent inconfortables.

Ses collègues entourent le savant aventurier, le pressant de question.  « J’étais le membre de l’Institut qui le premier fût revenu de la Haute-Egypte. » L’Institut va se charger de compléter les travaux de Denon, en portant ses regards dans tous les domaines, recueillant des informations inestimables sur l’Egypte antique et sur sa descendante, en ces jours de fin de XVIIIème siècle.

Conduits par Monge, Berthollet, leurs polytechniciens, parmi lesquels un jeune homme de 21 ans, Edme François Jomard, se fera plus connaître par la suite, vont récolter une moisson de documents, d’objets et de statues dont ils ne pourront ramener qu’une partie, après un prélèvement opéré par les armées anglaises. Tout ne sera pas perdu, puisque Denon n’est pas resté jusqu’au bout de la campagne, contrairement à Jomard, et a rapporté quelques pièces assez intéressantes.

L’Institut sera un objet de curiosité pour les Orientaux. On y voit le vainqueur de Mourad-Bey siéger et n’avoir droit qu’à une voix, lors des votes, au même titre que ses collègues, et cette république des esprits va semer des idées qui germeront plus tard, au rythme de l’Egypte, selon la seule volonté de ses habitants.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/28209309043af03c0568a4.jpg
Vivant Denon


Pendant ce temps, on a essayé à de multiples reprises de faire embarquer la pierre de Rosette, à destination de la France. Mais les Anglais veillent et empêchent tout départ d’un quelconque trésor et en particulier celui-là, tandis que Jomard mesure les édifices anciens, au nombre desquels figurent les grandes pyramides. Les chiffres qu’il en tirera l’amèneront à avancer des hypothèses pour le moins hasardeuses. Il n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier.

Parmi les savants qui accompagnaient Bonaparte, un mathématicien et physicien va connaître une destinée qui contribuera à la découverte de la signification des hiéroglyphes. Joseph Fourier, représentant de la France auprès du gouvernement égyptien, deviendra ministre de la justice, puis préfet en Isère. Il y sera chargé de rédiger la préface d’un ouvrage que Napoléon ordonnera de publier à l’Imprimerie Impériale en février 1802, Description de l’Egypte, soient 837 planches gravées sur cuivre, représentant plus de 3000 illustrations qui dépassent pour certaines le mètre.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/72618370343af0ad23d60d.jpghttp://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/7995334843af0a55e583a.jpg


Par un heureux effet du hasard, le volume I commencera par l’île de Philae, où les derniers hiéroglyphes connus à ce jour auraient été gravés. Après les monuments dans leur état actuel, les collections d’antiques, tout au long des dix tomes in-folio et des deux recueils, auxquels ont collaboré 400 graveurs sur cuivre, on y montre, l’Egypte du début du XIXème siècle : arts et métiers, costumes et portraits, vases, meubles et instruments, inscriptions, monnaies et médailles et pour finir la zoologie des mammifères aux oursins, en passant par les insectes.

Le 22 novembre 1799, Kléber écrit à Monge : « Je crois devoir charger l’Institut de transmettre aux deux commissions qui ont visité la haute Egypte le témoignage de ma vive satisfaction sur la manière dont elles se sont acquittées de cette mission, »… « car l’objet est le même, celui de répandre l’instruction et concourir à élever un monument littéraire digne du nom français. Je désire en conséquence que l’on prenne des mesures promptes pour assurer la rédaction des différents travaux… ».

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/136285993943af1174d1d13.jpg
Kléber


Ces passages montrent l’intérêt que les militaires, après Bonaparte portent à la science, car n’oublions pas que les généraux représentent la Révolution, issue des écrits des philosophes de ce siècle finissant, où le savoir est l’arme la plus sûre pour lutter contre les privilèges abolis.

Une campagne militaire désastreuse, puisque l’armée du général Bonaparte, oubliée par la France, progressivement sans munition, minée par les maladies, confinée dans le delta par les Anglais et les Turcs, s’achèvera par un traité de paix conclu par Kléber et Desaix, au terme du désastre d’El Arich. Bloqués par une épidémie de peste, les savants apprennent, en embarquant,.que le fameux traité vient d’être dénoncé.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/4035685243b45da322875.jpghttp://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/157794067043b4621b6fb48.jpg
Assassinat de kléber et supplice du meurtrier


Un message insolent, selon Kléber, de la part des Anglais, lui fait déchirer le traité et il remporte la victoire d’Héliopolis. Le 14 juin 1800,
Kléber est assassiné et Menou le remplace, tentant une impossible intégration, à ce moment-là et en aussi peu de temps, des deux communautés orientale et occidentale. Les combats se poursuivent et des troupes ayant débarqué une nouvelle fois à Aboukir, Bouchard défend Fort Julien, mais doit capituler au terme de dix jours de siège.

Geoffroy Saint-Hilaire confiera plus tard : «Vingt mois entiers s’écoulèrent encore entre le traité d’El Arich et le départ de la Commission ; vingt mois d’incertitude et de déceptions sans cesse renaissantes.»

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/86911596243af140b44d02.jpg
Kléber


Le Caire tombe bientôt, et ceux qui y sont restés peuvent bénéficier des conditions de la capitulation de la Cité : le 14 juillet 1801, ils quittent le pays avec armes et bagages. D’autres ont effectué le mauvais choix, ayant quitté le Caire pour Alexandrie, depuis le 11 avril, se réfugiant dans l’antique cité des Ptolémées avant la reddition de l’actuelle capitale, où sévit une épidémie de peste.

Tandis que Geoffroy Saint-Hilaire étudie des poissons électriques, Alexandrie est assiégée et bombardée. La cité des Lagides finira par céder et le général Menou propose un projet de capitulation que les Anglais rejettent en particulier l’article 16 prévoyant que les savants peuvent emmener «les papiers, plans, mémoires, collections d’histoire naturelle, et tous les monuments d’art et d’antiquité recueillis par eux».

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/40066601643af186889034.jpg
Geoffroy Saint-Hilaire


Des échanges très vifs, faits de menaces et de mensonges, émaillent les courriers échangés par le général Hutchinson et le général Menou. Fourier tire Geoffroy Saint-Hilaire de ses études, en lui annonçant que toutes les richesses scientifiques de la Commission vont tomber aux mains des Anglais.

Geoffroy Saint-Hilaire, Savigny et Delile se rendent en députation au camp anglais, afin d’y voir le général Hutchinson. Ce dernier refuse, après réflexion, de céder aux demandes des savants, sans doute conseillé par l’ambitieux Hamilton. « Toute démarche nouvelle serait inutile ; elle n’aboutirait qu’à des rigueurs que, pour ma part, je voudrais éloigner de vous. »

La partie semble perdue, et toutes les souffrances endurées par les Français, tout au long de cette éprouvante campagne, ne serviront donc qu’à la gloire de quelques savants restés confortablement à Londres. Les savants menacent de brûler eux-mêmes leurs richesses. « C’est à de la célébrité que vous visez, menace Geoffroy Saint-Hilaire. Eh bien ! comptez sur les souvenirs de l’histoire : vous aurez aussi brûlé une bibliothèque à Alexandrie ! ».

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/130887034743af1b31d9da2.jpghttp://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/172566968743af1b95bbc5c.jpg
Redouté et une de ses planches


Hamilton ne souhaite pas laisser dans les mémoires l’image d’un nouvel Omar et plaide la cause des Français, qu’il a sentis capables du pire, préférant leur laisser le fruit de leurs recherches, au bénéfice de l’humanité. Hutchinson propose un nouveau marché : les Français doivent se résigner à céder une partie de leurs découvertes archéologiques, tandis que les Anglais concèdent aux savants le droit d’emmener leurs collections, plans et dessins, moulages et copies.

Avec les bijoux et antiquités, fera la pierre de Rosette partie du butin anglais et le British Museum pourra exposer une stèle sombre, avec la mention captured in Egypt by the British Army in 1801. Fort heureusement, les Anglais ont consenti à laisser aux savants leur butin de papier et, à travers l’ouvrage monumental publié pour la première fois entre 1809 et 1828, le monde entier bénéficiera de ce savoir, à l’origine de l’égyptologie.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/28247844743af1de222d1d.jpg
Le général Menou


Les Français quittent l’Egypte, où ils ont apporté des réformes fiscales plus justes, et ont été des conquérants relativement équitables, et, au retour des Ottomans, seront regrettés. Cependant, des traces durables de ce passage vont rester, puisque l’Egypte va s’engager sur la voie du développement, les réformes fiscales ne seront pas remises en cause, tandis que les Mamelouks seront pourchassés.

Enfin, malgré les différences culturelles qui ont pu rendre les Français insupportables aux musulmans égyptiens, la France, sans arrière-pensée mercantile systématique, va contribuer au développement de cette région, et parmi les promoteurs de ces initiatives, on retrouvera Jomard.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/1417158843af1c3259412.jpg
Le médecin Desgenettes


Il est évident qu’un peuple au passé aussi glorieux, à présent recomposé, ne peut accepter une quelconque tutelle, et va marcher lentement, mais sûrement, vers son indépendance politique, assurée par une indépendance économique, principalement due à un tourisme historique, que cette expédition aura contribué à favoriser, ainsi que l’action les premiers défenseurs du patrimoine égyptien. Pour cela, il aura fallu d’abord percer le mystère des hiéroglyphes.



Petite bibliographie et webographie :

 

 

Dernière minute :

 

Si l'on en croit Devilliers, le général Menou aurait retardé le départ des savants, de crainte qu'ils n'arrivent en France avant lui, et disent à quel point il était un personnage peu intéressant, pour ne pas dire méprisable.

Une trace du passage des savants de l'expédition d'Egypte à Kalabsha sur le site de Nikopol  ( L'Egypte de Nikopol) :  

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/126157482643af1e02ae6f3.jpg


 

 

 

04. Les semences d'une destinée

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 19:30 :: 2 - Champollion - Jeunesse

Les semences d’une destinée
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Issu d’une famille d’agriculteurs de la région grenobloise, dans le Valbonnais, Jacques Champollion, né en 1744, exerce le métier de marchand ambulant de livres, almanach et objets religieux divers. Il s’arrête en 1770 à Figeac, la Venise pauvre. Deux ans plus tard, il fait l’acquisition d’une maison qui sera la demeure familiale. Il lui faudra attendre sept années pour acheter une boutique qui deviendra sa librairie.

En 1773, il a épousé Jeanne-Françoise Gualieu dont il aura une fille Thérèse, l’année suivante. En 1778, naît Jacques-Joseph que l’on connaîtra sous le nom de Champollion-Figeac. Deux autres fils viendront, mais ne vivront pas longtemps. Le 23 décembre 1790, deux jours avant Noël, naît le jeune Jean-François, de douze ans son cadet, septième et dernier enfant de Jacques et de Jeanne-Françoise Champollion.

L’acte de baptême montre que le nom du parrain est Jacques-Joseph, frère du baptisé, ce qui va créer une relation à mi-chemin entre la paternité et la gémellité, et les deux frères auront du mal à se séparer longtemps.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/3829052343a430d7615b5.jpg



Jacques Champollion, le père, bien que fonctionnaire municipal (An III), avec deux autres républicains. continue à donner asile à deux bénédictins (le chanoine de Seycy et Dom Calmet). Ils servent de précepteurs à Jacques Joseph et celui-ci occupe une fonction, à 16 ans, au bureau de correspondance municipale.

Le 9 thermidor an II, Robespierre renversé, l’administration est renouvelée, à l’exception de ce jeune homme qui va porter toutes les responsabilités sur ses épaules d’adolescent de juillet à décembre 1794. Il finit pas entrer comme secrétaire adjoint dans l’administration cantonale.

L’aîné est admiratif devant les talents de Jean-François qui a surpris par sa précocité, bien que dépeint comme un garçonnet solitaire. Les rues, peu sûres en raison de l’instauration de la Terreur à compter d’avril 1793, le cadet doit se contenter de jouer à la maison : aussi, une grande partie de ses jeux sont d’ordre intellectuel.

Jean-François apprendra à lire et à écrire par ses propres moyens, en retrouvant, dans le missel de sa mère, les passages qu’elle lui avait souvent lus. Il venait de déchiffrer l’alphabet romain. Nous sommes en 1798 : Jacques-Joseph est passionné de lettres et d’histoire. Il a, paraît-il, demandé à faire partie du voyage en Egypte, mais sa demande n’aurait pas été retenue.

Un petit détail permet cependant d’écarter l’idée que Jacques Joseph aurait voulu faire partie de l’Expédition d’Egypte. En mars 1798, le Directoire arrête la décision de l’expédition. « De suite, je ne sais trop pourquoi, on la supposa lointaine, bien que son but fût un mystère pour tout le monde, » écrit Edouard de Villiers du Terrage, « Le but en resta longtemps ignoré de ceux mêmes qui tenaient les premiers rangs dans l’armée et la commission des sciences. », a rapporté Isidore, le fils d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire.

La lecture de l’arrêté (26 ventôse an VI) des directeurs au ministre de l’intérieur Letourneur confirme cette version, de même que les courriers adressés aux scientifiques. On est donc en droit de se demander comment les scientifiques auraient pu ignorer la destination du voyage et l’aîné des Champollion la connaître, alors que la destination finale ne sera révélée qu’après Malte, lorsque le convoi met le cap sur Alexandrie, le 9 messidor (27 juin). C’est pourquoi il faudra lire les informations provenant de Jacques Joseph comme une histoire potentiellement remaniée.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/180916267643a4323f33352.jpg



En juillet, l’aîné part pour Grenoble, où il entre comme apprenti dans la maison Chatel, Champollion et Rif et se fait appeler Champollion-Figeac pour se distinguer de ses cousins de l’Isère. Quatre mois plus tard, le Cadet entre à l’école, mais trop habitué à un enseignement libre et réfractaire au calcul mental, il en est retiré pour recevoir l’enseignement de Dom Calmet, qui a déjà servi de professeur à Jacques-Joseph.

Le bénédictin se sert des points où Jean-François excelle, à savoir le sens de l’observation, le dessin et les langues. Celui-ci aborde ainsi le grec et le latin, découvrant les auteurs classiques de l’Antiquité et l’élève récite à huit ans des vers de Virgile et déclame Homère.

En septembre 1799, Jean-François apprend, semble-t-il, par le Courrier d’Egypte, que le 2 fructidor an VII, « il a été trouvé… une pierre d’un très beau granit noir…». « Une seule face bien polie offre trois inscrïptions distinctes … », avec des caractères hiéroglyphiques, syriaques et grecs. « Cette pierre offre un grand intérêt pour l’étude des caractères hiéroglyphiques, peut-être même en donnera-t-elle enfin la clef ».

Enfin autorisé à sortir en compagnie de Dom Calmet, ce dernier l’initie à la géologie et la botanique. Le précepteur sent bien qu’il arrive au bout de ce qu’il peut apprendre à un esprit aussi brillant qui fait encore beaucoup de fautes d’orthographe, alors que le grec et le latin ne sont qu’un jeu d’enfant ; ce qu’il est au demeurant. Jean-François a dix ans et voyant que son cadet s’étiole, Jacques Joseph le fait venir en mars 1801 à Grenoble.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/75210770943a4332227af7.jpg



Tandis que le traité de paix, conclu par Kléber avec les Anglais, a été dénoncé, le 8 mars 1801, en Egypte va se jouer le sort de la Pierre de Rosette. Jean-François arrive le 30 dans la capitale des Dauphins, où un musée a ouvert ses portes en 1798. L’aîné fonde de gros espoirs sur cet autre lui-même qu’on appellera au début, Champollion-Figeac le jeune.
« Il y a longtemps que tu me prouves que moi c’est toi. Mon cœur m’assure que nous ne ferons jamais deux personnes. Maudit soit le jour qui amènerait cette distinction ! », écrira plus tard le jeune à Figeac.

 

Le cadet entre dans l’école privée de l’abbé Dussert, qui lui donne des cours d’hébreu, que Jean-François avait commencé à explorer tout seul. Nous sommes en décembre, et la stèle de Rosette est anglaise depuis un mois, tandis que le jeune prodige achève sa onzième année. Il apprend beaucoup de ses professeurs : la botanique avec Villars et le dessin avec Jay.

Après lui avoir interdit d’approfondir ses connaissances dans les langues, afin qu’il se perfectionne dans les matières classiques, Jacques Joseph autorise enfin son jeune frère à étudier l’arabe, le syriaque et le chaldéen. Les écoles centrales supprimées, ce dernier obtient, après examen, une bourse d’interne du lycée de Grenoble, tout fraîchement créé. Le cadet de Figeac supportera très mal cette période et surnomme le lycée sa prison.

Selon l’idée de ce dernier, les mathématiques ne lui étant guère utile pour ce qu’il compte faire, il les ignore avec une belle constance, de même qu’il se révélera plutôt médiocre en... discipline. Le second point lui causera bien des tracas plus tard, ce qui est d’autant plus dommageable, aux yeux du corps enseignant, que le jeune Champollion excelle dans de nombreux domaines.

Il compulse et réunit tous les écrits ayant pour sujet la terre des pharaons et tous ceux qui décrivent l’actuelle Egypte. Parmi les documents qu’il lit, figurent ceux de l’abbé Barthélemy (1761) concernant les cartouches, et de Charles Joseph de Guignes (1785), où l’auteur suppose que les Egyptiens anciens ne transcrivaient pas certaines voyelles.
Kircher affirme, quant à lui, que le copte est lié à la langue des pharaons. Jean-François en déduira qu’il lui faudra apprendre le copte, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. C’est alors qu’un éminent savant lui montrera le Zodiaque de Dendérah, ou du moins son dessin, établi par les sieurs Jollois et Devilliers.

http://www.veigy.mairies74.org/histoire/histoireancienne/images/denderah3.jpg



Le 18 avril 1802, Joseph Fourier , l’un des mathématiciens de l’expédition en Egypte, est nommé préfet de l’Isère. Chargé de rédiger l’introduction de la Description de l’Egypte par Bonaparte, comme celui-ci a décidé de tous les détails matériels de la vaste publication, par cet heureux hasard, l’Académie Delphinale se transforme en une sorte d’Institut d’Egypte décentralisé.  

Fourier avait promis au cadet de Figeac de lui montrer ses collections égyptiennes. Il ne parvient à tenir sa promesse qu’à l’automne 1802. Le préfet lui montre le fameux dessin de Jollois et Devilliers, reproduisant le Zodiaque de Dendérah, qui fait l’objet d’un vaste débat quant à sa datation, laquelle pourrait ébranler la chronologie biblique.
Invité aux réunions que le Grenoble savant tient au domicile du mathématicien et dont le sujet aborde le plus souvent l’Egypte et l’Antiquité, Champollion le jeune se nourrit de ces données.

En 1804, Jean-François rédige Remarques sur la fable des géants où, partant du panthéon hellène, il « cherche dans les langues orientales l’étymologie des noms propres qui se trouvent dans les mythes grecs, mais l’on ne doit pas oublier que c’est de l’Orient et des Egyptiens surtout que les Grecs ont tiré la plupart de leurs fables. »

A quatorze ans, il affirme deux axes de son approche qu’il n’abandonnera jamais. La recherche étymologique et la prédominance de l’Egypte dans la culture antique, qui lui fera écrire, vingt-quatre ans plus tard son agacement devant ces historiens qui regardent l’art grec comme un modèle que l’on a copié, alors que les Hellènes ont puisé certaines de leurs idées en architecture sur la terre des pharaons.


Selon Diodore, les Grecs ont d’ailleurs emprunté des Egyptiens la division qu’ils font de la République en trois classes. Et même, on assure encore que les Athéniens sont une colonie des Saïtes peuples de l’Egypte.

L’année suivante, Jean-François obtient l’autorisation de poursuivre ses études personnelles, lors des moments de libre, ce qui est préférable pour sa vue, étant donné qu’il avait pris la mauvaise habitude de lire sous les couvertures, ce qui lui a causé un léger strabisme divergent, perceptible sur le portrait de Coignet (musée du Louvre, voir ci-dessous).
 

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/178540044843a42a415a552.jpg



Autre baume au cœur, en juin 1805, chez Fourier, il fait la connaissance de Dom Raphaël de Monachis, un moine copte, qui avait connu Monge et Desaix à Rome, et fut premier interprète du divan au Caire, après le départ de Bonaparte. Ce dernier l’a nommé professeur-adjoint à l’école des langues orientales depuis deux ans.
Dom Raphaël lui donne un manuel du dialecte arabe, alors parlé en Egypte, lui indiquant qu’il faudra apprendre aussi l’éthiopien, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. Il donne en outre des indications précieuses sur le copte et lui ramène des grammaires copte et sanscrite, des textes parsi, pehlevi et zend.

Jean-François apprend l’italien et l’anglais, de même que l’allemand (qu’il ne maîtrisera jamais à fond), dans le but de pouvoir lire tout ce qui s’écrit et touche à l’Egypte. Le jeune Augustin Thévenet, devenu un ami, l’aide à classer les documents dont il se nourrissait afin de concocter son Egypte sous les pharaons, où il propose une carte de l’Egypte antique, laquelle fera l’admiration des savants dauphinois, et où il démontre que le nom arabe des villes dérive du copte qui lui-même trouve ses racines dans l’égyptien ancien.

Il a connu la facilité, il va bientôt affronter l’hostilité, sans laquelle toute entreprise perd sa saveur. La sienne sera un peu trop savoureuse, car les esprits brillants acceptent difficilement de paraître ternes, par la faute d’un génie, et il a touché, à cet instant précis, à un domaine où de savants personnages se croient seuls autorisés à prospecter.

« Je veux faire de cette antique nation une étude approfondie et continuelle. L’enthousiasme où la descrïption de leurs monuments énormes m’a porté, l’admiration dont m’ont rempli leur puissance et leurs connaissances vont s’accroître par les nouvelles notions que j’acquerrai. De tous les peuples que j’aime le mieux, je vous avouerai qu’aucun ne balance les Egyptiens dans mon cœur ! », écrit-il en cette année 1806, où le général de la Salette lira les Remarques du jeune homme au lycée des arts et des sciences de Grenoble.

Sa récente belle-sœur, Zoé Berriat, n’appréciant pas son qualificatif de cadet, qu’elle juge dévalorisant, et ayant appris que le terme arabe saghîr a approximativement la même signification, lui donne ce surnom qu’il va conserver jusqu’à sa mort. Jeanne Françoise, la mère, décède avant d’avoir revu le cadet, ce qui affecte profondément Jean-François, au point que son frère l’emmènera en voyage avec lui, afin de lui changer les idées.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/200677150543a42b2c9d1a7.jpg



L’Académie delphinale le recevra comme membre correspondant l’année suivante. Après la fin de l’année scolaire, il offre la maquette de sa carte de l’Egypte sous les pharaons à cette Société qui le reçoit dans ses rangs, en pressentant que ce prodige justifierait sa confiance :
« L’Académie a compté sur ce que vous avez fait », lui confie Renauldon, son président et maire de Grenoble, « elle compte encore plus sur ce que vous pouvez faire. …Si un jour vos travaux vous font un nom, vous vous souviendrez que vous avez reçu d’elle les premiers encouragements. »

Il peut, à présent, se rendre à Paris, avec le but déclaré de parvenir à déchiffrer les hiéroglyphes de la stèle de Rosette.

 

 

 

05. Paris, les premiers écueils

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 19:04 :: 2 - Champollion - Jeunesse

Paris, les premiers écueils
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Fourier a parlé du jeune prodige à un de ses amis, archéologue et numismate, Aubin Louis Millin, directeur du Magasin encyclopédique, - dont Volney fut un collaborateur -, et Millin, qui a lu les essais de l’adolescent avec intérêt, lui a conseillé un enseignement pour les objectifs qu’il s’est fixé : le Collège Impérial et l’Ecole spéciales des langues orientales vivantes.

Arrivés à Paris le 13 septembre 1807, les deux frères rendent visite à deux des futurs professeurs de Saghîr. En premier lieu à Isaac Silvestre de Sacy, qu’il surnommera dans ses lettres le rabbin ou le jésuite. Celui-ci a rédigé un Mémoire sur l’histoire des Arabes avant Mahomet (1785) et a enseigné l’arabe à l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/202343714243a3139c9ba50.jpg
Silvestre de Sacy



Depuis 1806, il enseigne aussi le persan dans ce vénérable collège, fondé sous François 1er, et contribue à l’étude de la langue copte. Encore une fois, le cadet de Figeac a frappé à la bonne porte, en vue de l’objectif qu’il s’est fixé.

Silvestre de Sacy écoute ce timide, mais passionné, lycéen lui exposer son projet de déchiffrer la langue des pharaons. Le professeur ne lui fait aucune remarque de nature à contrarier un but qu’il juge impossible à atteindre, se disant que le temps lui ouvrira les yeux sur l’aspect insurmontable de la tâche, et qu’il saura, dès lors, employer son intelligence à des ambitions plus rationnelles.

En second lieu, ils rendent visite à Louis-Mathieu de Langlès, l’un des fondateurs de l’Ecole Spéciale des langues orientales vivantes, créée en 1795, sous la Convention. Ayant rédigé un lexique Mandchou et tout accaparé par l’enseignement des langues orientales vivantes, Langlès aimerait entraîner un sujet aussi doué pour les langues dans son domaine de prédilection, plutôt que de le voir perdre son temps dans une impossible quête.

Champollion le jeune, dès que son frère s’en retourne à Grenoble, se sent triste, au point que la joie de rechercher son Graal ne peut contrebalancer ce sentiment, dont la cause principale est son attachement du moment pour Pauline Berriat, la belle-sœur de Figeac, plus âgée de six ans que Jean-François.


Ayant soutenu Bonaparte lors de l’expédition, nombre de Coptes ont dû quitter leur Egypte natale, et s’en venir vivre à Paris. Champollion le jeune fréquente assidûment la communauté qui se retrouve chez Dom Raphaël. Saghîr continue de travailler son copte, à l’église Saint Roch, rue Saint-Honoré, avec un vicaire égyptien : Chiftichi.
A Figeac, il écrit : « Tu me conseilles d’étudier l’inscription de la pierre de Rosette. C’est justement par là où je veux commencer. » L’abbé de Tersan, chose totalement inhabituelle pour cet érudit, lui confie des manuscrits d’arabe et de copte.

« Je me livre entièrement au copte… Je suis si copte que pour m’amuser je traduis en copte tout ce qui me vient à la tête… C’est le vrai moyen de me mettre mon égyptien dans la tête. Après cela j’attaquerai les Papyrus et grâce à mon héroïque valeur, j’espère en venir à bout. J’ai déjà fait un grand pas. »

Par les vertus de cette méthode, il pourra corroborer ses hypothèses sur les noms de lieux. Il a plus d’inclination pour l’enseignement du copte que pour les cours de l’Ecole des langues orientales, et écrit à son frère : « Je veux savoir l’Egyptien comme mon français, parce que sur cette langue sera basée mon grand travail sur les papyrus égyptiens. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/39168784243a42814e846e.jpg



A Jacques-Joseph qui, s’inquiétant de le voir s’égarer loin de la stèle de Rosette, lui a fait une remarque sur ses recherches étymologiques, il répond : « Cela ne m’empêchera pas d’étudier mon Antiquité par les langues et les rapports d’un peuple à un autre, d’aimer les étymologies. »


Sa voie lui apparaît avec une netteté qui laisse pantois, lorsqu'on songe qu’il n’a que 18 ans, et il pose ainsi la pierre blanche de l’approche qu’il développera jusqu’à sa mort. Saghîr noue de nombreuses relations avec des personnalités venues d’horizons divers, mais qui peuvent toutes apporter une pierre à son édifice. Il a pris pension chez Faujas, professeur de sciences naturelles, dauphinois installé à Paris.


Edme François Jomard est né à Versailles en 1777. Vingt ans plus tard, sortant de l’Ecole Polytechnique, cet ingénieur géographe est un brillant élève de Monge et Berthollet ; c’est ainsi qu’il s’embarque à 21 ans pour l’Egypte, faisant partie de la commission scientifique.
Il est l’un des 36 membres de la commission des Arts et Lettres qui forment l’Institut d’Egypte de 1799 à 1801, pendant qu’il mesurera les Grandes Pyramides, entre autres monuments, et se verra attaché le titre d’archéologue. A son retour à Paris, il travaille à la Description de l’Egypte, dont Fourier rédige la préface.

Il entame des recherches sur les lieux de l’Egypte ancienne à partir des noms arabes actuels. Il a rédigé des Remarques sur les signes numériques et un Essai d’explication d’un tableau astronomique, dans la Description.
A propos des hiéroglyphes, Jomard constate que beaucoup ont essayé de traduire les hiéroglyphes, sans jamais en avoir vu, et ont bâti des règles très souples, obéissant au sens qu’ils voulaient leur donner. « En un mot, on prétendait expliquer une écriture dont les signes mêmes restaient inconnus, et l’on commençait par où il fallait finir. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/106675733943a4269337573.jpg
Meuble Morel contenant la description de l'Egypte



Il s’est bâti une sérieuse réputation au sein de la Commission d'Egypte et n’a que trente ans, lorsque Jean-François Champollion débarque à Paris en septembre 1807, après avoir lu, le 17 juin, à l’Académie des sciences et des Arts de Grenoble son Essai de description géographique de l’Egypte avant la conquête de Cambyse. Jomard a 30 ans à peine, et ce jeune prodige lui fait de l’ombre et c’est en termes de rivalité que vont s’établir les rapports entre les deux hommes. De plus, rien n'indique que le succès pourra couronner les efforts de son cadet qui n'a pas bu l'eau du Nil.

Il semble bien loin le temps où Jomard écrivait, à propos des hiéroglyphes et des signes numériques des anciens Egyptiens, dans le tome neuvième de la Description de l’Egypte, à la page 76 : « J’ai cru devoir m’attacher d’abord à trouver un fil qui pût me diriger à travers ce dédale ; s’il ne me conduit pas au but, je me plairai à le remettre dans une main plus habile. »
 

 

Champollion a commis un crime de lèse-majesté, en écrivant à propos d’un domaine dont Jomard croit avoir l’exclusivité : ce provincial, qui n’a jamais quitté la France, n’a-t-il pas abordé la géographie de la terre des pharaons dans son Essai ? Le polytechnicien sait très bien que l’histoire ne retient que le nom du premier, laissant croupir celui du second dans la poussière des archives pour chercheurs avertis.
L’accueil réservé au jeune homme par la plupart des membres de la Commission d’Egypte, et les différences de points de vue, sur la question des hiéroglyphes, feront que Jean-François se détournera d’elle, n’ayant rien à en attendre.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/122998921543a42c11e20c7.jpg



Saghîr recopie des papyrus à la Bibliothèque Impériale. Les relations avec son maître, - surnommé l’Anglais -, se détérioreront rapidement, car il reproche au professeur d’être trop imbu de lui-même, parfait prototype du parvenu.
Il n’en va pas de même avec Silvestre de Sacy qui lui apparaît, pour le moment, comme un savant illustre qui a su rester modeste. Par ailleurs, l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes lui a permis de retrouver Dom Raphaël de Monachis qui y enseigne l’arabe depuis 1803.

En 1808, Langlès lui refuse un certificat d’études, tandis que son état de santé se détériore, le climat de la capitale l’insupportant, depuis qu’en Isère, à la suite d’une très longue marche, il avait absorbé de l’eau glacée, ce qui le fit souffrir épisodiquement, par la suite, d’accès de fièvre et de quinte de toux.
« L’air de Paris me mine, je crache comme un enragé et je perds ma vigueur. Ce pays-ci est horrible. On a toujours les pieds mouillés. Des fleuves de boue (sans exagération) courent dans les rues… »

Saghîr fréquente les Orientaux de Paris, au contact desquels il parfait sa maîtrise de l’arabe, tandis que les collectionneurs lui permettent d’examiner en détail les documents en leur possession, qu’il recopie et met en fiches méthodiquement.
Etudiant la partie cursive de la pierre de Rosette, il trouve la valeur hiéroglyphique exacte d’un bon nombre de lettres de notre alphabet. Ses travaux rejoignent, pour une grande part, ceux d'Ackerblad.
Dès l’automne 1808, Champollion le jeune constate la suppression de la voyelle médiane, dans sa Grammaire égyptienne du dialecte thébaïque, et pense qu’il en était de même pour l’égyptien ancien. Sans qu’il y paraisse, il vient d’atteindre une étape qui, par la suite, va s’avérer décisive.

Pendant ses vacances, en juillet 1808, avec Léon Jean-Joseph Dubois, il prend des empreintes d’un fragment d’obélisque. Dubois l’initiera à l’art et à l’architecture antique. Son aîné lui reproche, cependant, de se lancer dans de nombreuses directions à la fois et d’en oublier l’essentiel.
Les reproches de Figeac sont en partie justifiés, mais le fait de s’intéresser à l’architecture et à l’art antique, est fort bien vu de la part de son jeune frère, puisque les techniques artistiques et les textes sont indissociables dans une fresque, et cette connaissance permettra plus tard de dater un monument d’une époque, d’un simple regard. A cette époque que Jean-François avoue que sa flamme pour Pauline n’était rien qu’une profonde amitié.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/20906100443a42cdb2a8ec.jpg
Fourier, dans mémoires de Villiers du Terrage



Il serait le plus heureux des hommes si ses finances étaient meilleures et, surtout, s’il n’était menacé en permanence par l’épée de Damoclès de la conscription. Langlès, estimant son persan remarquable, l’a proposé pour un poste de consul en Perse, ce qui aurait ravi nombre d’étudiants, sauf le Dauphinois.
Jean-François alerte aussitôt Jacques-Joseph, ainsi que Fourier. Le danger est temporairement écarté, mais Langlès ne pardonnera jamais ce qu’il considérera comme un affront. En 1809, il est à nouveau menacé par la conscription et Jacques-Joseph le délivre définitivement de cette menace.

Il rencontre l’helléniste Antoine-Jean Letronne, de la même génération que lui. Ayant achevé son Etude de la religion et de l’histoire d’Egypte, il souhaiterait publier ses écrits, lorsque Recherches critiques et historiques sur la langue et la littérature d’Egypte est imprimé.
Son auteur, Etienne Quatremère, va devenir un adversaire que longtemps on lui opposera, et que la communauté savante lui préférera pendant des années, parce qu’il aura l’audace de publier, avant d’avoir longuement vérifié ses hypothèses, et paraîtra, de ce fait, plus vif.


http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/81102186343a42e997bee6.jpg
Planche sur un mémoire de Letronne sur les colosses de Memnon



Il revient dans la capitale dauphinoise, où Augustin Thévenet, son ami de toujours, est là pour l’accueillir. En attendant de se faire une situation, il poursuit des recherches. « Enfin je perscrute toujours l’inscription de Rosette, mais sans notables succès », confie-t-il à Figeac.
Un événement a lieu, en cette année : Lancret décède à son tour, et c’est Jomard qui se chargera désormais de la publication de la Description, mission dont il s’acquittera avec un certain bonheur.

L’Université de Grenoble se crée, et Figeac y détient, le 23 novembre 1809, une chaire de littérature grecque, et a les fonctions de secrétaire général de la faculté des Lettres et de bibliothécaire-adjoint. L’aîné finit par faire nommer son cadet professeur suppléant d’histoire ancienne, à moins de 20 ans, le 26 mai de l’année suivante, date d’ouverture effective de l’Université qui, à peine née, risque de se voir fermer, en raison des mesures d’économie, que le gouvernement s’impose, tandis que de coûteuses pages d’histoire s’écrivent sous le règne de Napoléon 1er.  
Si Napoléon souhaite des professeurs dociles, il risque fort d’être déçu par le jeune professeur car il enseigne : « Sophocle et Euripide, en reproduisant sur le théâtre les crimes des Atrides, se proposèrent, au rapport des Anciens, d’inspirer aux Grecs constitués en république la haine des rois et du gouvernement d’un seul. »



La nomination de Jean-François, comme professeur suppléant, ne fait pas du tout le bonheur de ses anciens professeurs, amers d’être devancé par un élève. Certains reprochent ouvertement la nomination d’un tout jeune homme en lieu et place de vétérans blanchis sous la toge, et ne renonceront jamais à obtenir par l’intrigue, ce qu’il n’ont pu recueillir par leur maigre mérite.

Aux vétérans s’ajouteront ceux que Jean-François remettra en place, au travers d’articles rétablissant la vérité historique ; il en sera ainsi d’un dénommé Ducoin qui, ayant affirmé, dans un écrit, avec la plus extrême légèreté, que les Arabes avaient brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, se retrouvera gentiment mouché par le jeune professeur d’histoire.

A cette époque, il est convaincu que le système hiéroglyphique est venu en dernier. Cette hypothèse serait de nature à justifier l’opinion de Silvestre de Sacy qui écrivit à Figeac que le projet de son cadet n’avait guère de chance d’aboutir. « Le succès dans ces sortes de recherches est plutôt l’effet d’une heureuse combinaison de circonstances que celui d’un travail opiniâtre qui met quelquefois dans le cas de prendre des illusions pour des réalités. »
Autrement dit, l’intelligence du vénérable professeur du Collège Impérial n’ayant pu venir à bout de la pierre de Rosette, seule la chance peut contribuer à démêler ce que le savoir et l’expérience n’ont pu vaincre.

En 1812, à propos des vases canopes, Jean-François suppose que les têtes représentées sur les couvercles sont celles de quatre génies symboliques, présidant à l’examen de l’âme devant le tribunal du dieu des Enfers.
Fourier qui, après avoir fait siennes nombre des idées du jeune Champollion, a essuyé des reproches de l’aîné pour ne pas l’avoir cité, pour cette dernière raison s’est éloigné des deux frères. Il bloque, tout comme Silvestre de Sacy qui préfère l’hypothèse de Quatremère, la publication du manuscrit de Jean-François. Fourier, de son côté, reviendra à de meilleurs sentiments, par la suite, encourageant vivement à publier sans l’accord de Silvestre de Sacy.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/56843062643a4340d03b47.jpg



Figeac était devenu le nouveau doyen et son cadet professeur d’histoire titulaire, après le décès de l’ancien doyen. Mais son traitement reste celui d’un suppléant. Une véritable machination s’est mise en place, destinée à empêcher le savant d’avancer à plus grands pas. Le 1er juillet 1813, Pauline Berriat décède à l’âge de 29 ans.

L’horizon politique se bouche, suite à la retraite de Russie. L’Histoire va rejoindre Jean-François et lui causer des soucis et, si les deux frères assouvissent une passion commune, il ne partagent pas la même analyse de la situation politique. La nouvelle, venue de Fontainebleau, n’est pas de nature à rassurer Figeac.

 

 

 

06. Les Cent-Jours et les jours sans

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 18:24 :: 3 - Champollion - Premiers revers

Les Cent-Jours et les jours sans
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Le pays, en ce mois de janvier 1814, vit ce que l’on nommera ensuite la campagne de France. Le 4 du mois, les Autrichiens s’emparent de Montbéliard, tandis que le 11 voit les Russes à Haguenau. Les alliés occupent Dijon le 19.
Napoléon remporte trois victoires successives en février. Wellington défait Soult à Orthez le 27. Les Autrichiens s’emparent de Lyon le 24 mars. Le 30 mars, les adversaires de l’Empereur entrent à Paris et le Sénat nomme un gouvernement provisoire le surlendemain.


Adieux de Fontainebleau


La déchéance de Napoléon est proclamée le 3 avril, tandis qu’il abdique le 4 en faveur de son fils, le roi de Rome. Deux jours après, il abdique sans condition. Napoléon fait ses adieux à la vieille garde à Fontainebleau. L’Empire est fini, commence l’époque de la Restauration. Le 3 mai voit l’entrée de Louis XVIII dans la capitale et la signature du traité de Paris, le 30 mai, réduit la France aux frontières de 1792. Napoléon est envoyé sur l’île d’Elbe, en face de la Corse.

Grenoble est agitée comme toute la France par des soubresauts politiques. S’affrontent, dans le domaine des idées, les ultra-royalistes, les royalistes modérés, les nostalgiques de l’empire et les républicains. Les idées de Champollion le jeune sont du dernier groupe, et sa façon de les défendre lui vaudront le qualificatif de dauphinois endiablé de la part des ultra-royalistes.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/4025691043a4377a8138d.jpg
L'Ile d'Elbe


Ces évènements n'empêchent pas Champollion de continuer ses travaux. En mai 1814, il écrit : « Un hiéroglyphe seul, c’est-à-dire isolé, n’avait aucune valeur. Ils sont disposés par groupe. » Il s’en tient à un système purement syllabique. Dans le même temps, Figeac consent à dédier l’ouvrage de son cadet au Roi, tandis qu’il obtient la décoration du Lys de 1ère classe. Saghir réprouve par l’humour, notant que tous les compagnons d’Ulysse ont péri.
Jean-François qui a bien avancé dans son déchiffrement de l’inscription démotique, ne voulant avancer aucune hypothèse qui ne soit dûment vérifiée, se fait devancer par Thomas Young, comme il le fit pour Quatremère, par excès de prudence, ce qui lui portera tort jusqu’à la fin de sa vie.

Le mal qu'a eu Champollion a imposer ses idées provient en partie de sa trop grande rigueur scientifique. Il s'agit d'une homme qui aime n'avancer que ce qu'il tient pour démontré, ce que beaucoup prendront, à tort, pour un manque de maîtrise de son sujet. La marquise de Maillé donnera plus tard ce portrait qui est édifiant :
"J'ai vu il y a quelques jours chez Mme de Montcalm, M. Champollion, le premier qui ait découvert le sens des hiéroglyphes et qui soit parvenu à en traduire quelques-uns. Cette belle découverte est encore dans l'enfance, mais M. Champollion est bien capable d'étendre la limite de sa découverte, car il n'est pas âgé et travailleur zélé et infatigable. Il est doux et modeste, s'exprime avec peu de facilité et ne sait pas soutenir l'éclat de ses travaux. Il est fort attaqué comme le sont tous ceux qui explorent les premiers une source brillante de célébrité et d'utilité."

 


Ouvert officiellement le 1er novembre 1814, le congrès de Vienne consacre les divergences des Alliés d’hier, dues à de féroces appétits en vue du partage de l’Europe. Louis XVIII envoie son ministre des Affaires étrangères, Talleyrand. Celui-ci se fait fort de rappeler que les Alliés sont là pour aider le Roi de France et non pour le spolier. « S’il y a encore des puissances alliées, je suis de trop ici. »

Le 3 janvier 1815, l’Autriche, l’Angleterre et la France signent un traité secret, destiné à faire barrage aux appétits de la Prusse et de la Russie. « La coalition est dissoute, la France n’est plus isolée en Europe », rapporte-t-il à son souverain. Ce succès ne fera pas la première page des journaux, car une autre nouvelle l’occupe déjà.

C’est un véritable coup de tonnerre qui retentit en ce 1er mars 1815, et tandis qu’on donne un bal chez Metternich, une nouvelle se répand : le Corse, après s’être évadé de l’île d’Elbe, a débarqué à Golfe-Juan. L’alliance des puissances que les partages divisent, se ressoude devant le danger. L’usurpateur est en train de remonter vers Paris, via Grenoble où se trouve une importante garnison.

Une proclamation de l’Empereur revenant circule déjà : « foulez aux pieds la cocarde blanche, elle est le signe de la honte, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… L’aigle volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/202484584043a43f94f27e1.jpg
Retour de l'île d'Elbe


Napoléon passe effectivement par Grenoble, où le général La Bédoyère, chargé de l’arrêter, le rejoint. L’Empereur rencontre les deux frères Champollion, produisant une forte impression à l’aîné. Ce dernier obtient la promesse de publier les grammaires coptes du cadet à Paris, et la grâce de Fourier. Jacques Joseph suit le revenant, et le jeune son aîné.

 

De gauche à droite :
La Bédoyère, Ney et Lavalette (Coll. Bibl. mun. de Grenoble)


Le 10 mars à Lyon, à Auxerre le 18, où le maréchal Ney se joint à Napoléon qu’il était censé ramener dans une cage en fer, ce qui lui vaudra la mort après Waterloo. On va bientôt apprendre que Louis XVIII a quitté Paris pour Gand dans la nuit du 19 au 20.

Le 31 mai, par le traité de Vienne, les Alliés déclarent Napoléon hors la loi. Le nouveau règne de l’Empereur va durer le temps d’un printemps. En dépit des messages que Napoléon fait passer par ses diplomates, la guerre semble inévitable tandis que Marie-Louise et l’Aiglon ne reviennent pas.


En Belgique, Wellington conduit 100.000 Anglais et Blücher est à la tête de 150.000 Prussiens. Napoléon ne veut pas que la jonction des deux armées s’opère et sans doute craint-il la venue prochaine des Russes et des Autrichiens.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/71990287343a4405ccd657.jpg
Wellington


Aussi, à la tête des 125.000 hommes qui l’attendaient à la frontière belge, il franchit celle-ci le 16 juin, ayany laissé 10.000 hommes, commandés par le général Lamarque, afin de combattre en Vendée. Si les Prussiens doivent se replier de Ligny sur Wavre, Ney a échoué dans la mission que lui a confiée l’empereur, et les Hollandais de Wellington ont pu renforcer leurs positions.
Grouchy a reçu l’ordre de ne pas marcher au canon et il l’exécute de manière trop zélée, si bien que les Prussiens de Bülow obligent Napoléon à les contenir, alors qu’il songeait à pénétrer les lignes anglaises.

 


 

Une seconde vague de Prussiens arrive, sous les ordres de Blücher, et consacre la défaite de Napoléon à Waterloo. Blücher, au soir de ce 18 juin (tous les 18 juin n’ont pas la même saveur), retrouve Wellington, près de Belle-Alliance et s’écrie : « Mein lieber Kamerad, quelle affaire ! ».

 


Blücher


Napoléon est à Paris le 21 juin, en conseil avec ses ministres. Le 22 juin, Napoléon renonce à un coup de force et abdique en faveur de Napoléon II, roi de Rome, sachant pertinemment que cette clause sera suivie du même effet qu’en 1814. L'Empereur apprend la victoire de Lamarque en Vendée : "[...] le général Lamarque que j'y avais envoyé au fort de la crise, y fit des merveilles et surpassa mes espérances."

 

Fouché, Carnot, entre autres, forment une commission de gouvernement qui signe une convention avec Blücher qui marche sur Paris. C’est la capitulation et les Alliés vont occuper la France. Fouché et Carnot conseillent à Napoléon de s’éloigner de Paris et de s’embarquer pour le Nouveau Monde.

Après avoir hésité entre un embarquement clandestin et la reddition aux Anglais, le Corse se rend et le Bellérophon (ce navire était en perdition à Aboukir et avait amené son pavillon, mais Villeneuve l’avait laissé échappé) arrive en Angleterre le 3 juillet ; là, il apprend que, en dépit des lois anglaises, il va être déporté sur un îlot de l’Atlantique, dans l’hémisphère sud.

Napoléon à bord du Bellérophon


Le 7 août, le Northumberland appareille pour la dernière destination de l’empereur, - du moins de son vivant -, qui débarque à Sainte Hélène le 16 octobre. Le maréchal Berthier qui n’a pas pris le parti de l’empereur, mais s’est retiré dans son château, durant cette période, fait une chute inexpliquée depuis une fenêtre et en meurt.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/83256277243a442f459414.jpg
Le maréchal Ney


Pour une bonne partie des partisans de Napoléon, tout comme pour les républicains, la seconde restauration va avoir un goût amer. Tout d’abord, la France est occupée par près de 1.200.000 soldats étrangers, pillant les campagnes. Blücher sera un commandant terrible, tandis que les Russes se défoulent de n’avoir pu participer à la grande bataille.


Les royalistes, que les Cent-Jours ont effrayés, vont déchaîner une Terreur Blanche, particulièrement dans le Sud de la France. Des Mamelouks de la Garde impériale sont massacrés à Marseille, ainsi que des jacobins.
La classe politique songe que, pour calmer cette terreur incontrôlable, il faut organiser une terreur d’état. Les 57 complices du retour de l’usurpateur sont proscrits. Les généraux Faucher et La Bédoyère sont fusillés, de même que le maréchal Ney. La Valette, échangeant ses vêtements et sa place avec sa femme, Emilie-Louise, nièce de Joséphine de Beauharnais, la veille de son exécution, réussit à s’enfuir pour la Belgique.


Assassinat du maréchal Brune

Les deux ouvrages de Champollion le jeune, recommandés par Napoléon, fidèle à sa promesse, ont bénéficié de l’appui du secrétaire général perpétuel Dacier, mais sont rejetés par les illustres Silvestre de Sacy et Langlès, en juillet 1815. Dans le même temps, Figeac va cacher le général Drouet d’Erlon, qui a pour mission de prendre le commandement d’une insurrection armée. Drouet partira à la fin de l’hiver.
En novembre les facultés sont fermées et les deux frères se retrouvent sans situation, tandis que, début 1816, son cadet fonde, avec le juriste Rey, une société secrète et républicaine, l’Union Libérale.

Dans son rapport envoyé directement à Decazes, sans passer par le préfet, le nouveau chef de la police, le comte de Bastard écrit : « Ces hommes dangereux, tels que Champoléon, Proby, Boissonnet, ont tous joué un rôle principal dans les cent jours de l’usurpation ».

Les deux frères sont confondus par la police, du moins au niveau des idées politiques, au point que le commissaire mentionne le sieur Champollion, sans indiquer celui dont il est question - Figeac admire Napoléon, tandis que Saghîr est républicain ; mais la différence est sans importance sous la Restauration -, et se retrouvent tous deux proscrits en mars 1816.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/173185373543a4498eedfb9.jpg
Chateaubriand


« Depuis longtemps, les frères Champollion étaient désignés par l’opinion générale comme ennemis du gouvernement, d’autant plus à craindre qu’ils réunissent beaucoup d’hypocrisie à beaucoup de talent, d’esprit et de connaissances. M. le Préfet leur a ordonné de se rendre à Figeac. »
Beaucoup de personnalités interviennent en faveur des deux frères : les amis et soutiens de toujours, mais aussi Jomard, Quatremère et Langlès se proposent d’en faire autant. Seul Silvestre de Sacy refusera de bouger un seul petit doigt. Le sieur Ducoin remplace Figeac à la bibliothèque de Grenoble.

Les deux Champollion retrouvent la maison familiale, tenue par Marie, leur jeune sœur, tandis que Thérèse s’occupe de la librairie, que le père a délaissé depuis la mort de son épouse.Un échange de courrier entre Figeac et Augustin Thévenet révèle que les manuscrits de ce dernier sont restés à Grenoble, pendant leur exil. Jean-François va préparer l’ouverture d’une école élémentaire d’enseignement mutuel, selon la méthode de Lancaster (école dite à la Lancastre).

Le second traité de Paris, soustrayant un bon nombre des places françaises aux frontières de l’Est et du Nord, rend Annecy et Chambéry au duché de Savoie. La France a perdu ainsi 500.000 habitants et contribuables, tandis qu’elle doit payer en cinq ans la somme de 700 millions, soient 140 millions de francs par an.

En mai 1816, Jean-Paul Didier, un avocat grenoblois bonapartiste, puis orléaniste, aidé des demi-soldes, voit son complot découvert et il s'enfuit vers le Piémont qui finira par le remettre au gouvernement français. Il sera exécuté la même année. Les Ultras dénoncent la trop grande clémence du roi qui a rendu possible cette situation. Pour en finir avec cette assemblée ingouvernable, le Roi prononce sa dissolution et la nouvelle majorité qui sort des urnes est plus modérée.
Joseph Fourier qui a été élu à l’Académie des sciences, voit son élection annulée par Louis XVIII, sous la pression des Ultras. Il sera réélu l’année suivante et nommé secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/13677328143a44a86d6d66.jpg
Enseignement mutuel, écolde dite à la Lancastre


A Figeac, nous l'avons vu, afin de lutter contre l’inaction, Jean-François et son aîné ont monté une école à la Lancastre, depuis 1815. Les deux frères font partie d’une société pour l’encouragement de l’enseignement élémentaire. Cette société a été créée à l’instigation de Jomard, dont on s’est souvent plu à souligner les défauts et les intrigues, sans en montrer les bons aspects qui permettraient d’appréhender le personnage dans sa complexité. La Lancastre est une école où les élèves échangent leur savoir, guidés par un maître. Les autorités locales refusent que cette école puisse ouvrir ses portes à Figeac.

Le frère de l’historien Auguste Ducoin, le sieur Amédée Ducoin, dont Saghîr avait éteint l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, a été nommé officiellement… bibliothécaire à titre provisoire à Grenoble, tandis que le poste d’assistant a été pur et simplement supprimé, ce qui devrait empêcher tout retour des frères Champollion à Grenoble.
Ducoin a accusé Figeac d’avoir soustrait des livres à la bibliothèque pour les vendre à des particuliers. Cette attaque surviendra au moment où Figeac s’apprêtait à revenir à Grenoble, alors que le provisoire s’inquiètait du retour du titulaire.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/97357924143b46779c11d9.jpg
Rosine Blanc


Quelques mois auparavant, Jean-François s’est fiancé avec Rosine Blanc, une cousine de Zoé Berriat, sa belle-sœur, et le père Blanc, ayant toujours vu ce mariage d’un mauvais œil, profite du manque d’avenir du fiancé pour rompre les fiançailles, sans prendre de gants, ce qui est le comble pour un gantier.
En dépit de ce procédé peu élégant, les fiancés continueront de s’écrire en cachette, très certainement grâce à Zoé Champollion-Figeac. L’époux de celle-ci est autorisé à rentrer à Grenoble ; il refuse cette mesure de clémence, étant donné qu’il resterait sous surveillance. Zoé, qui estime son beau-frère, fait des pieds et des mains pour qu’il puisse lui aussi revenir en Isère. Les courriers entre Rosine et Jean-François s’espacent néanmoins.

Le père Champollion, ayant fortement entamé l’héritage maternel, malgré les dispositions du nouveau Code Civil, et ayant donc dilapidé une partie de l’héritage de ses enfants, des créanciers à qui il devait de l’argent menacent de saisir les biens familiaux et de jeter les sœurs à la rue.
Figeac, parti pour Paris, suite à la suppression des surveillances (loi sur les libertés individuelles), c’est Jean-François qui défend les intérêts de la famille. Il lui faudra passer par devant notaire afin de protéger ses sœurs. Le premier danger écarté, Saghir peut se consacrer à l’ouverture de l’école Lancastre, avec un professeur venu de Paris.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/105892513443a44e7b4ee95.jpg
Louis XVIII


En août 1817, Augustin Thévenet lui a fait parvenir en cachette une partie des précieux documents restés à Grenoble, d’autant que l’on veut otenir la clé du cabinet, et Champollion le jeune peut reprendre ses études sur la pierre de Rosette. A Paris, Figeac essaie d’obtenir de la Commission la gravure de la pierre trilingue, car la reproduction anglaise est loin d’être parfaite. Jomard s’y oppose.

Cependant, ce dernier est ravi d'apprendre que les deux frères peuvent à nouveau circuler librement. Seul le nouveau baron, Silvestre de Sacy, reste muet, alors que Jean-François est sans revenus. Saghîr confie :  « Le titre de son élève que je porte ne me dispense pas de payer le tribut qu’un simple roturier doit à un baron, quelque nouvel éclos qu’il soit d’ailleurs. »

Champollion le jeune revient à Grenoble en octobre 1817. Le nouveau préfet, Choppin d’Arnouville, après une rencontre, l’invite souvent chez lui, afin qu’il prodigue ses conseils à son fils étudiant le grec. Le préfet manifestant publiquement son estime pour le jeune Champollion, le père de Rosine Blanc revient sur sa décision de rompre les fiançailles.

Saghîr parvient à ouvrir une école à Grenoble en janvier 1818, des donateurs, adhérant à ses idées, ayant réunis la somme de 1.000 écus, ce qui lui permet de louer une salle pour 250 élèves. Jean-François, cette fois-ci, décide de former lui-même le professeur, plutôt que le faire venir de Paris.
Cette implication de Saghîr sera préjudiciable pour ses travaux. L’établissement scolaire est rapidement apprécié et compte rapidement 300 élèves. En mars 1818. Jean-François ouvre une école latine, forte de 32 élèves.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/21037392743a451a0b8dba.jpg
Jomard



Cette même année voit Edme François Jomard élu à l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres. A Turin, le comte Balbo propose une chaire d’histoire et de langues anciennes au jeune Champollion. Malgré les bonnes conditions de travail et un traitement fort intéressant, Champollion le jeune décide de rester en Dauphiné.

Son frère lui a proposé de venir dans la capitale, mais il n’aime pas les ronds de jambe. « Notre manière d’envisager les choses est bien différente, tu vois du positif dans la vie et moi, philosophe oriental renforcé, je n’y trouve que des apparences ; de là vient que je place naturellement au rang de mes réalités ce que tu regardes comme des illusions... »

En juin 1818, Jollois, de la Commission, lui fait parvenir une copie de la pierre de Rosette. Le 19 août, il présente un mémoire à l’Académie delphinoise : Quelques hiéroglyphes de la pierre de Rosette.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/11121245543a452c015747.jpg
Jollois

Cette même année, le ministre des finances, le comte Louis-Emmanuel Corvetto, en souscrivant des emprunts, rembourse par anticipation les contributions de guerre de la France aux Alliés. Ces emprunts auront de lourdes conséquences pour les collections Egyptiennes en France. Les troupes des Alliés quittent le pays le 30 novembre, au grand soulagement des populations. Richelieu est étrangement remercié puisqu’il est remplacé par Decazes, le ministre de l’Intérieur.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/48585405243a4542a83a9b.jpg
Decazes

 

Jean-François se marie avec Rosine le 30 décembre. Cette union a résolu ses problèmes financiers. Attaqué par ces damnées soutanes qui n’acceptent pas le succès de ses écoles, où l’on ouvre l’esprit des jeunes, il est une nouvelle fois soutenu par le préfet et réussit à faire réobtenir son poste de bibliothécaire à Figeac.
L’aîné souhaitant se consacrer à la publication d’un ouvrage, Jean-François abandonne son école latine, qui représentait sa principale source de revenus, et remplit sa fonction. A cette occasion, il reçoit un livre en donation de M. Beyle, autrement dit Stendhal.

L’année 1819, Decazes recentre sa politique… vers les Ultras, dont une mesure sera le départ du préfet Choppin d’Arnouville. Il est remplacé par le baron d’Haussez, dont le seul surnom laisse présager des jours sombres pour l’Isère : le messie des Ultras.
Tel le chat qui a fait semblant de dormir, afin de mieux savoir par où passent les souris, il endort les méfiances, puis va mener une implacable lutte. Sa devise suffit à elle seule à résumer sa politique : Tout pour le peuple, rien par le peuple.

L’abominable d’Haussez, ouvrant colis et courriers, Jean-François en tombe malade et doit garder le lit. Saghîr rejette la présence d’Arsinoé dans le texte de la stèle de Rosette. « Je plains en conscience les malheureux voyageurs anglais en Egypte obligés de traduire les inscriptions à Thèbes, le passe-partout du Dr Young à la main. »


http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/190691896043a4565c77520.jpg
Les Ultras ou la contre-révolution


Revenu à Grenoble, dès la fin octobre 1820, Figeac peut occuper son poste de bibliothécaire. Le 3 mars 1821, l’autorité profite pour ôter à Jean-François, à titre provisoire, sa chaire d’histoire si mal rémunérée. « Ce sont mes études égyptiennes qui y gagneront. »

Augustin Thèvenet annonce à son frère, Louis, la rumeur de la destitution de Louis XVIII ; une insurrection a lieu ce 20 mars. Champollion le jeune assiste certainement à ces évènements, mais a la malheureuse idée de disparaître dans l’après-midi du 21, pour raison de santé, certain qu’on va lui coller tout cela sur le dos.

 


Le fort Rabot


Des républicains, parmi lesquels le fils de l’ancien maire, ainsi que des nostalgiques de l’Empire, ont investi le fort Rabot. Les sentinelles, maîtrisées et les autres soldats enfermés dans les écuries, on a  remplacé le drapeau blanc à fleur de lys par le drapeau tricolore.

D’Haussez écrit : « On pense avec quelque raison que le sieur Champollion le Jeune, bibliothécaire adjoint, dont les opinions sont détestables, n’est pas étranger à ces menées. » Le maréchal-duc de Bellune, enquêtant sur ce forfait, est vite convaincu que Champollion n’est pas le démon que l’on dépeint. Le procès civil le laisse sortir libre, mais Ducoin obtient enfin son poste de bibliothécaire et Figeac rejoint Paris.

Auparavant, une nouvelle est tombée : Napoléon est mort à Sainte Hélène, le 5 mai. Un autre personnage est mort, plus modeste aux regard de l’Histoire : Jacques Champollion, le père, a rendu l’âme.

http://forumegypte.free.fr/ahmosis/archives/114395845343a460d6b44f9.jpg


Une école libre et gratuite a ouvert ses portes en juillet 1821 à Grenoble. Cette nouvelle est un baume pour l’âme de l’homme épuisé quittant la capitale dauphinoise, où il doit laisser son épouse et sa belle-sœur, mais accompagné de son neveu Ali.

Après une halte de deux jours à Lyon, où il examine des papyrus, ce qui a le don de lui sortir les tracasseries du baron d’Haussez de la tête, le voilà rendu au but qu’il s’était fixé et auquel il compte bien se consacrer sans partage. A présent, ses études vont pouvoir prendre un tour nouveau.

 

 


 

07. Une serrure fort rouillée

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 18:00 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

"Une serrure fort rouillée"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 



En 1802, Silvestre de Sacy s'intéresse au texte intermédiaire en démotique de la pierre de Rosette qu'il compare avec le texte en grec. Il trouve ainsi des groupes de caractères qui, selon lui, correspondent à Ptolémée, Arsinoé, Alexandre et Alexandrie. Ackerbläd, orientaliste suédois, à partir des mêmes méthodes, en déduit un bref alphabet d'égyptien démotique. Cette méthode ne donne aucun résultat pour le reste du texte en démotique.

 

Il se sont servis de l’hypothèse de l’abbé Barthélemy qui affirmait que les symboles contenus dans les cartouches étaient les noms des monarques de l’ancienne Egypte. "Par les travaux de MM. De Sacy  et Ackerbläd, l'écriture vulgaire des anciens Egyptiens exprimait les noms propres étrangers par le moyen de signes véritablement alphabétiques."

 

 

Philae

 


"N'ayant pas supposé, d'une part, que les Egyptiens avaient pu écrire les mots de leur langue en supprimant en grande partie les voyelles médiales, comme cela s'est pratiqué de tout temps par les Hébreux et les Arabes", dira Champollion le jeune, et ne supposant pas que certains signes étaient symboliques et non phonétiques, le Baron de Sacy abandonne.


Zoëga, un savant danois, connaissant le grec et le copte, soupçonne une possible valeur phonétique des signes hiéroglyphiques, mais limite sa réflexion à une idée de rébus. Il réfute l'idée d'une utilisation mystérieuse réservée à une caste. Il meurt trop tôt et son ouvrage est publié quelques temps avant la campagne d'Egypte.


Un médecin anglais, qui a appris dans sa jeunesse le grec, le latin, le français, l’italien, l’hébreu, le persan et l’arabe, fut curieusement toujours réfractaire au copte. C’est à partir de ces compétences qu’il s’attaque aux inscriptions de la stèle de Rosette, certain d’en venir à bout.

En 1814, le docteur Thomas Young parvient non seulement à confirmer que le nom identifié par Ackerblad et Silvestre de Sacy est bien celui de Ptolémée, mais que l’autre nom contenu dans les cartouches est celui de Cléopâtre et qu’ils ont des symboles en commun qui ne peuvent avoir pour valeur que P, T et L. Aussi, il  opte pour une valeur purement phonétique des hiéroglyphes, mais il lit des noms tels qu’Arsinoé, ce qui inspira la lettre ironique de Champollion à propos du passe-partout.

 

 


Cléopâtre présentant Césarion, Temple de Dendérah

 


L’ambigu Silvestre de Sacy le met en garde contre le dauphinois endiablé : "Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas trop communiquer vos découvertes à monsieur Champollion… Il cherche à plusieurs endroits de son ouvrage à faire croire qu’il a découvert beaucoup de mots de l’inscription égyptienne de Rosette.  J’ai bien peur que ce ne soit là que du charlatanisme."

 

Mais Young ne peut apporter le sens de cette écriture, ni sa relation avec la langue parlée, et par voie de conséquence ne propose aucune grammaire. De même, comme la Commission d'Egypte en France, il ne distingue pas assez le démotique et le hiératique.

 

En 1816, il est convaincu de la valeur alphabétique des signes hiéroglyphiques, tout comme les savants de la Description de l'Egypte. Par le biais de l'alphabet d'Ackerbläd, il tente, en ajoutant plusieurs nouveaux signes, de traduire le texte démotique.

 

 


Thomas Young

 


Trois ans plus tard, devant l'échec de sa méthode, il abandonne cette voie et opte pour un système composé de caractères idéographiques purs. Seuls les noms étrangers sont traduits par des caractères à valeur phonétique. Edme François Jomard l’encourage et le soutient moralement contre son ennemi intime : "C’est assurément à vous qu’est réservée la solution de ce problème complexe."

 

Champollion, trop curieux de tout ce qui a trait à l’Egypte, ne peut pas ignorer cette approche, mais Young ne propose aucun système. Certains voudraient mettre le natif de Figeac et le brillant docteur sur un pied d’égalité, en ce qui concerne la découverte de la signification des hiéroglyphes : ce serait comme affirmer que celui qui a découvert le principe du moteur à vapeur doit tout à celui qui utilisa en premier le silex pour allumer un feu.

 

 

 

 


Silvestre de Sacy répond aux travaux de Young par ces mots : "Hic labor, hoc opus est." En d’autres termes, le plus dur reste à faire. Ackerblad finit par lui écrire, réfutant le rôle d’arbitre que Young veut attribuer à Silvestre de Sacy, que seuls Champollion ou Quatremère peuvent remplir cette fonction, car ils connaissent le copte. Young a approché d’une vérité, mais, celle-ci ne correspondant pas à sa vision phonétique de l’écriture des anciens Egyptiens, il ne l’a pas retenue.


Suite à la journée du 19 mars 1821 et de l’affaire du drapeau blanc, Jean-François a donc préféré quitter Grenoble pour Paris. Là, il perd successivement cinq emplois aussi rapidement qu’il les a trouvés. "Les méchantes langues disaient alors que je parlais trop haut et avais le défaut capital de ne jamais cacher ce que je pensais sur les personnes ni sur les choses."

 

Sa santé n’est pas des plus brillantes : il a le teint plutôt pâle et souffre de malaises qui se traduisent par des bourdonnements d’oreille et des évanouissements, sans parler de ses bronches qui sont fragiles. Il donnera d’ailleurs toujours des nouvelles de sa santé, lorsqu’il écrit à Figeac, durant de ses voyages à l’étranger. A  31 ans, il paraît plus que son âge.

 

 


Réussira-t-on à "résoudre l'enigme du Sphinx" ?

 


Ses principaux appuis scientifiques sont morts ou sont considérés comme des pestiférés, en ces périodes où il ne fait pas bon être dans le collimateur des Ultras. Jomard est passé de la Révolution à l’Empire, avec la même élégance qu’il a quitté l’Empire pour la Restauration. Il sait naviguer et frapper aux bonnes portes, et est l’anti-Champollion par excellence. Il faut dire qu'à la Révolution, les affaires de son père à Versailles ont périclité, puisque ses clients étaient principalement des nobles, et Jomard a connu des temps très difficiles.

 

Dacier, lors bu bannissement à  Figeac des deux frères Champollion, se désolait de voir des esprits aussi brillants tenus à l’écart. Tandis que le baron fraîchement éclos, Silvestre de Sacy, regarde vers l’étranger pour trouver l’Œdipe capable de déchiffrer l’énigme du Sphinx, le Baron Dacier, mû par un sentiment patriotique, est convaincu que la clé du mystère sera percée par un français.

 

 

En 1821, Figeac, fidèle à son rôle d’ange gardien du jeune Jean-François, le met en relation avec l’érudit qui fait partie de l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres depuis 1772, qui en est le secrétaire perpétuel depuis 1783, membre de l’Institut en 1795 et qui sera reçu à l’Académie Française en 1822. Bon Joseph Dacier a dû se cacher pendant la Terreur.

D’emblée, le baron prend l’homme jeune d’une trentaine d’années en sympathie et lui assurera sa protection, lui faisant obtenir la caution scientifique de l’Académie pour ses travaux. Jomard doit en être malade, d’autant plus que Champollion le jeune lit à l’Académie des Inscriptions, le 27 août, son Mémoire sur l’écriture hiératique, où il souligne la parenté des trois écritures.

 

Saghîr a répertorié tous les signes démotiques et hiératiques, faisant des fiches. Il y en a plus de 300, ce qui écarte l’hypothèse d’une valeur uniquement alphabétique des signes. Il avance donc l’idée que le démotique et le hiératique sont régis par les mêmes règles et solidaires.

 

 

 


Toujours en 1821, Casati, ramène un grand nombre de papyrus de son voyage en Egypte, dont l’un est bilingue : démotique et grec. Le nom de Cléopâtre y figure. Le même nom sera repéré en hiéroglyphes sur l’obélisque de Bankes, en janvier 1822, date à laquelle, la théorie du dauphinois est déjà bien avancée. Il note les noms inscrits dans les cartouches et rapidement il parvient à déchiffrer les noms des souverains. Mais, ces résultats appliqués au hiéroglyphes ne peuvent pas traduire ceux-ci.

 

En octobre, paraît dans la Revue encyclopédique, une lettre que l’auteur a préféré ne pas signer. L’auteur regrette que le patriotisme, louable certes, participe au pillage des temples égyptiens, et s’inquiète du devenir du temple de Dendérah, dont il pense que le plafond est à présent menacé de destruction.

 

A l’instar des Romains, il convient plutôt d’importer les obélisques. Quant au zodiaque, "s’il sortait de France, il n’y aurait plus moyen de se consoler de la mutilation du temple de Dendéra." Toute l’approche de l’égyptologie est contenue dans cette lettre non signée de Champollion le Jeune.

 

 


Le baron Bon Joseph Dacier

 


Chez lui, lors des réunions où sont conviés nombre de savants (y compris Jomard), il est souvent question de ce zodiaque, qui déclenche de folles hypothèses. D’aucun le datent de 12.000 ans av. J.-C. (Dupuis et Raige). Jollois et Devilliers l'avaient situé à 900 av. J.-C. Champollion est proche de leur vision.

En cette année, il lira un mémoire sur le zodiaque, où il réfute sa très grande ancienneté ; cette communication va lui être bénéfique, même si elle n’est guère spectaculaire. Jomard fait partie de ceux qui sont certains d’une très grande ancienneté du temple.


En cette fin d’année 1821, Saghîr avance à grands pas, et décèle l’existence d’homophones. Il recherche tous les noms de pharaons contenus dans les cartouches et qu’il avait retranscrits sur des fiches. Champollion a le mérite de penser que les voyelles médianes ont été éludées et que les Egyptiens ont écrit PTOLMES.

 

La France, ayant à rembourser les emprunts que Corvetto avait contractés auprès des banques Baring et Hope, pour anticiper le paiement de la contribution de guerre, ne peut acheter la fabuleuse collection réunie par le Consul général d’Egypte à Alexandrie, Bernardino Drovetti. C’est le roi de Sardaigne et du Piémont qui en fait l’acquisition, et la collection parviendra à Turin, dont une aile de l’Académie se transformera en musée.

 

 

collection Drovetti à Turin

 


Dans une nouvelle communication à propos du zodiaque de Dendérah, il laisse entendre que le temps des suppositions hasardeuses est révolu, et que les mystères n’en seront bientôt plus. Déjà, un élément important est donné, puisqu’il signale que le signe de l’étoile est un déterminatif concluant le nom d’une étoile.

 

 

 


Dans le courant de l’été, il rédige un mémoire où, grâce à sa profonde connaissance du copte, il déchiffre des parties de textes en démotique. Cette communication a le don d’ouvrir enfin les yeux à Silvestre de Sacy, lequel comprend que son ancien élève est à deux doigts de résoudre l’énigme millénaire des hiéroglyphes.

 

Après avoir longtemps cru que seuls les noms de souverains étrangers étaient retranscrits grâce à des signes phonétiques, il s’aperçoit que même celui des divinités étrangères est écrit de la même manière ; il finit par opter pour une hypothèse hardie : certains hiéroglyphes ont une valeur phonétique, d’autres expriment une idée au sens propre et les derniers au sens figuré.

 

 

Ramss



Un ami, l’architecte Jean-Nicolas Huyot, qui vient de relever les plans des temples en Egypte, envoie des documents à Champollion le jeune. Dans un cartouche, ce dernier a sous les yeux le signe solaire de , un M et deux S. Son esprit vif percute aussitôt et lit RâMSS, donc  Ramsès, ce qui en même temps veut dire Râ l’a mis au monde.  Idem pour ThôtMS, le Thoutmosis des Grecs.



Thôtms

 


Il prend ses documents en vrac et,  tout excité, il court voir son frère, à l’Institut, déboulant tel un fou.. "Je tiens mon affaire !", s’écrie-t-il. Ce sont des millénaires d’histoire qu’il va sauver de l’oubli auquel ils semblaient promis. Figeac écrira ensuite que, sous le coup de l’émotion "ses jambes ne le tenaient plus, son esprit se trouva saisi d’une sorte d’assoupissement. On le coucha."

 

Il dormira cinq jours, avant de recouvrer ses sens. Le 21 septembre, il a suffisamment récupéré pour expliquer sa découverte à son frère qui prend des notes, dans le but de faire une communication à l’Académie. Le lendemain le manuscrit est lithographié, afin de pouvoir être remis à chacun des participants à la séance.

 

Le 27, mis au courant de l’affaire par Dacier, Sacy invite à faire sa communication le jour même. L’histoire dit qu’au moment même où Champollion expose son système de déchiffrement, les éléments de la reconstitution de la tombe de Séthi 1er, découverte par Belzoni dans la nécropole thébaine en 1817, passe sous les fenêtres de l’Académie, à bord d’une péniche.

 

 

 


"Monsieur,


Je dois aux bontés dont vous m’honorez l’indulgent intérêt que l’Académie royale des Inscriptions et Belles Lettres a bien voulu accorder à mes travaux sur les écritures égyptiennes, en me permettant de lui soumettre mes deux mémoires sur l’écriture hiératique ou sacerdotale, et sur l’écriture démotique ou populaire".

 

Ainsi commence la fameuse Lettre à M. Dacier, discours rédigé par Figeac, à l’exception du tableau, et lu en présence de Thomas Young. Il y reconnaît être redevable, pour étudier les textes de la stèle de Rosette aux premières notions de "M. Silvestre de Sacy, et successivement à celles de feu Ackerbläd et de M. le docteur Young". Il annonce que les écritures égyptiennes ne sont indéniablement pas des écritures purement alphabétiques.

Il affirme que l’écriture phonétique égyptienne peut être comparée au phénicien, à l’hébreu, le syriaque, l’arabe où seuls subsistent les consonnes et les voyelles longues, laissant à la science du lecteur le soin de suppléer le voyelles brèves.


Enfin, il avance, avec beaucoup de certitude, l’hypothèse que les Egyptiens ont choisi, afin de représenter ces sons ou articulations, des hiéroglyphes figurant des objets physiques ou exprimant des idées dont le nom ou le mot correspondant en langue parlée commençait par la voyelle ou la consonne qu’il s’agissait de représenter.

 

 

 


"Je pense donc, monsieur, que l’écriture phonétique exista en Egypte à une époque fort reculée ; qu’elle était d’abord une partie nécessaire de l’écriture idéographique." Pour le démontrer, il faudra examiner des documents nouveaux et éprouver cette théorie. Il en existe un grand nombre en Italie, plus particulièrement à Turin.

 

Saghîr est conscient de la portée de sa découverte. Le 15 octobre, il écrit à André, le frère de son épouse Rosine : "Au moment où je terminais à l’Institut la lecture d’un fort grand mémoire composé en grande partie à Grenoble, mémoire qui parut fort important par lui-même, mon bon ange me conduisit à une de ces découvertes littéraires qui suffisent pour établir à perpétuité la gloire d’un savant."


Young, qui est présent lors de la lecture du fort grand mémoire, écrit : "Le bruit peut bien courir qu’il a trouvé en Angleterre la clef qui a ouvert la porte et on dit souvent que le premier pas est le plus difficile, mais même s’il a emprunté une clef anglaise, la serrure était si effroyablement rouillée qu’aucun bras ordinaire n’aurait été assez fort pour la faire tourner."

 

 

Une serrure effroyablement rouillée

 


Cependant, il voit en Champollion un adjoint plus jeune. Comme il n’est question que du Français et jamais de celui qui se croit à l’origine de la découverte, la jalousie va commencer à s’insinuer dans les propos de l’Anglais et, bientôt, il rejettera une partie des travaux de Champollion, persistant à lire Arsinoé au lieu d’Autocrator. Saghîr continuant à étudier tous les cartouches royaux, va permettre de dater les statues et les temples, et continuer de compléter sa liste d’homophones.


Par une curieuse destinée, cet homme, ayant effectué une découverte importante pour l’Histoire et la connaissance des civilisations passées, est sans situation, restant à la porte d’une Académie qui aurait dû lui ouvrir les bras, et se trouve privé de chaire, alors que ses cours auraient fait merveille !

 

La seule chose que sa communication lui a rapporté, dans l’immédiat, est une lettre du jaloux Jomard et des rencontres instructives avec Belzoni, le titan de Padoue. En effet, monseigneur Frayssinous, Grand Maître de l’Université, ne pardonnant pas les méthodes d’enseignement mutuel, ne semble pas plus disposé à présent, qu’il ne l’était auparavant, à faire entrer le loup républicain dans la bergerie.

 

 

Belzoni

 


Lors de la réunion d’ouverture de la Société Asiatique, le 20 décembre, Louis Philippe, qui en est membre, se fait expliquer son système par Jean-François, et semble comprendre les difficultés qu’éprouve le savant, en ayant aussi peu de matériaux nécessaires, dans la capitale, dans le but de développer ses études.

 

Thomas Young, en vertu de publications faites en 1816 et 1819, pense être à l’origine de la découverte de Champollion le jeune, alors que sur les valeurs des treize signes avancées, huit étaient à côté de la plaque. Le physicien anglais n’a pas perçu la double nature alphabétique et idéographique des hiéroglyphes, de manière conjointe.
Il reconnaîtra cependant en septembre 1823 : "Champollion en fait tant que désormais rien d’important ne peut plus lui échapper. Je considère donc mes études égyptiennes comme terminées."

 

 

Avant la mi-janvier 1823, se trouvant à la salle des ventes, où un texte de la collection Duvant va être mis aux enchères, dans le but d’en copier les inscriptions, il rencontre un personnage qui va avoir une importance capitale, par la suite. Jean-François expose à l’inconnu son amertume d’avoir vu la collection Drovetti partir pour le Piémont, après avoir été proposée à la France. Le Duc Blacas d’Aulps, proche du Roi, lui promet de le soutenir.

 

Le dauphinois endiablé et l’ami de la Religion, par la passion commune qu’ils ont pour l’Egypte, vont sceller une amitié qu’aucun événement ne brisera et que rien ne laissait présager, en raison de leurs divergences politiques. Blacas obtient un présent de Louis XVIII à Champollion, où le souverain lui reproche, à mots feutrés, de ne pas lui avoir dédié sa découverte ; en fait, il s’agit plus d’une reconnaissance que d’un reproche.

 

 

Lettre de Champollion

 


Le comte, puis duc Pierre Louis Jean Casimir de Blacas d’Aulps, émigré sous la révolution, Ministre de la maison du roi sous la première Restauration, nommé ambassadeur à Naples, où il négocia le mariage du feu Duc de Berry, est décrit par Chateaubriand comme un connaisseur éclairé dans quelques branches d’archéologie.

 

Le royaliste, proche du comte d’Artois, a aménagé un musée dans son hôtel et le républicain dauphinois est invité à le visiter. Des liens d’estime se créent entre les deux hommes et cette relation va être bien utile au jeune savant. Si ce dernier méprise ses détracteurs, il n’oublie jamais ceux qui l’ont aidé, comme l’atteste sa correspondance.

 

 

Le comte de Villèle

 


Jean-Baptiste Guillaume Joseph, comte de Villèle s’était retiré du cabinet de Richelieu, jugé trop mou. Il est revenu aussitôt dans un gouvernement qui n’a plus de président du conseil, dont il est ministre des finances et la véritable éminence grise. Il acceptera avec réticence l’expédition d’Espagne, destinée à rétablir les bourbons ibériques sur le trône.

 

Au moment où le voyage de Jean-François en Angleterre va être rendu possible, afin de vérifier son système et d’approcher ses chers monuments Egyptiens, Louis XVIII, manipulé par le comte d’Artois, déclenche une expédition en Espagne, laquelle compromet tout.

 

 

Louis XVIII assistant au retour des troupes d'Espagne

 


En mars 1823, paraissent deux ouvrages très surprenants. Letronne publie Recherches pour servir à l’histoire d’Egypte, dédié à Young ; il a d’ailleurs écrit à celui-ci :  "La liberté que j’ai prise en parlant de certain charlatan de notre pays, monopoliseur de l’Egypte…"

 

Par ailleurs, un célèbre naturaliste et voyageur, Alexander von Humboldt retrace les découvertes récentes de Young, en littérature hiéroglyphique et son alphabet original augmenté par M. Champollion.
Sur les instances du Baron de Férussac, Jean-François décide de publier ses résultats les plus récents, afin de ne pas laisser s’enfler démesurément une polémique naissante, sujet de discorde entre patriotes et jaloux.


Le 21 avril 1823, Louis Philippe, duc d’Orléans, tresse une couronne de lauriers à l’ennemi des Ultras. "La brillante découverte de l’alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l’a faite, mais pour la Nation."

Au moment où le déchiffreur va se séparer de Thévenet, qui retourne en Isère, après avoir assisté à cette phase décisive dans la vie de son ami, un importun, demandant avec insistance une critique du système astrologique de Gulianoff, se voit opposer un refus. Une inimitié vient de naître, et le sieur Julius Klaproth fera parler de lui, ce dont ce personnage vil et inintéressant a toujours rêvé.

 

 


Louis-Philippe, duc d'Orléans

 


Saghîr de son côté n’a pas l’esprit à la polémique avec ceux qui le traitent de charlatan, fidèle à son attitude méprisante à l’égard de ses détracteurs, ligne de conduite dont il ne se départira pour ainsi dire jamais, comme il l’écrira plus tard : "Ces messieurs ne veulent point être convertis et sont tous de la mauvaise foi la plus inique. Mais tout cela est dans l’ordre. Je les connais, j’y crache et je passe."

 

En compagnie de Jean-Joseph Dubois, il travaille à un ouvrage qui va permettre de mieux appréhender la vie quotidienne des anciens Egyptiens. Le Panthéon Egyptien va révéler au monde moderne quels sont les dieux que l’on vénérait sur la terre des pharaons, quel est leur nom véritable non hellénisé ou latinisé, quels sont les liens familiaux entre les différentes divinités, ce qu’elles représentent et quelles sont leurs légendes.

 

La source est, cette fois-ci, purement égyptienne, puisque puisée dans les manuscrits auxquels les deux auteurs ont pu avoir accès. C’est toute la mythologie de l’Egypte ancienne qui se dessine et comment mieux appréhender une civilisation que par sa perception religieuse du monde. La publication est jugée prématurée par Jean-François, mais nécessaire, afin de répondre aux attaques qui se poursuivent. La première parution a lieu en 1823 et il y aura quinze versions jusqu’à 1831, date de la dernière mouture.

 

Progressivement ses idées rencontrent un écho favorable hors du pays, et des ecclésiastiques anglais se disent prêts à le recevoir, tandis que Wilhelm von Humboldt, le frère d’Alexander, défend les théories du Français. En son pays, où il n’est pas prophète, les querelles de clocher empêchent Champollion de progresser plus rapidement.

 

 

Documents sur le web :

 

Voir Lettre à M. Dacier (format PDF). Toujours dans le même document, à la BNF, un fort long mémoire de Thomas Young (en anglais). Aller juste après la page 52.

08. Le colombarium de l'Histoire

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:40 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

Le colombarium de l’Histoire

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

 


Ainsi, l’architecte Gau, envieux des bons rapports entre Jean-François et Huyot, qui lui apporta les précieux documents ayant accéléré sa découverte, refuse de communiquer des relevés qu’il a faits en Egypte. Ce n’est qu’une maigre perte, vu la qualité de ses dessins. Letronne, revenu à de meilleurs sentiments, réussi à les obtenir pour l’aimé d'Amon (il signe en effet ses lettres Maïamoun).

 

Jomard, égal à lui-même, reste toujours hostile et, en compagnie de Quatremère, Saint-Martin et Rémusat, il sera l’inspirateur d’un nouveau règlement, dont le but principal est de fermer les portes de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres aux supposés non royalistes (dont font partie, pour leur malheur, les deux frères Champollion).

 

 

La "merveilleuse" reproduction d'Abou Simbel par Gau

 


Le roi serait, selon beaucoup le jouet de la comtesse du Cayla, née Zoé Talon, fille d’un avocat et ancien agent secret pour son compte, de la Révolution à l’Empire. Elle est aux ordres du comte d’Artois, lequel pourrait ainsi influer sur la politique de son frère, tandis que la comtesse du Cayla a reçu du roi malade, en guise de récompense pour ses bons et loyaux services, le château de Saint Ouen. En fait, le souverain a réussi, jusqu’ici, à manœuvrer afin d’appliquer une politique qui évite de mettre le feu aux poudres.

 

Après la victoire importante des Ultras, suite à une manipulation électorale, Louis XVIII renonce au rôle d’arbitre qu’il s’est assigné, et c’est en réalité le comte d’Artois qui gouverne plus que son frère. Voici le commentaire du Duc de Broglie, suite à cette élection : "Le règne de Louis XVIII est terminé, celui de son frère commence."

 

 


Le comte d’Artois, futur Charles X

 


En 1823, le gouvernement de Villèle, est patronné par le comte d’Artois, comme le souhaite Louis XVIII . Une chose n’est pas négligeable dans ces évènements : le Duc de Blacas étant un proche du futur Charles X, ce voyage en Italie non seulement pourra voir le jour, mais aussi s’effectuer dans les meilleures conditions, sous la protection bienveillante du royaliste amateur d’antiquités égyptiennes.

 

 

Louis XVIII relevant la France en ruines (allégorie)

 


 
Pour corroborer sa théorie, Champollion le jeune, a besoin de la mettre à l’épreuve. Désormais, le chemin de Memphis et Thèbes passe par Turin et son fameux Musée qui exhibe la collection Drovetti que la France n’a pas pu se payer.

 

Le Dauphinois connaît des difficultés matérielles et Figeac tente en vain de lui trouver une fonction. Rosine, enceinte, se trouve  à Grenoble, où la mort prochaine de son père la retient.

 

En février 1824, les Ultras gagnent à nouveau les élections (411 députés sur 430), grâce à une nouvelle manipulation électorale, car les opposants, ayant été dégrevés d’impôts, n’ont pu participer au scrutin. Devant ce succès, Villèle porte la durée du mandat d’un député à sept années.

 

 

Turin ( http://www.bubastis.be )

 


Le 15 de ce même mois, Jean-François écrit au chevalier Lodovico Costa. "Vous comprendrez, par là, avec quel empressement j’attendais à Paris la collection d’antiquités de M. Drovetti, qui est un Musée tout entier et qu’on nous flattait toujours de l’espoir d’amener en France. […] Pensez-vous que votre gouvernement se décide à faire faire ce catalogue et cette classification d’une manière utile aux lettres ? […] ayant fait à ce sujet des travaux que l’Europe savante a bien voulu juger être de quelque importance, je crois être la personne la mieux préparée à classer et à cataloguer l’importante collection acquise par votre Roi."

 

Champollion vient de rédiger son Précis du système hiéroglyphique. Il  est tout d’abord publié à Berlin, tandis qu’à Paris, il attend d’être remis au Roi. Le 29 mars, le duc de Blacas en profite pour présenter l’auteur à Louis XVIII, qui paraît bien fatigué sur son trône. En fait, il est miné par une douloureuse gangrène aux jambes et a renoncé à l’exercice réel du pouvoir, se contentant de son illusion.

 

 

 

Lors de l'entrevue, Louis XVIII n'affiche plus la même santé

que sur ce tableau, alors qu'il était le comte de Provence

 


Dans le Précis, il est démontré une bonne fois pour toute, l’indépendance du système de Champollion et de celui de Young, ainsi que toutes les erreurs de ce dernier. Même Alexander von Humboldt, initialement partisan de Young, finit par comprendre que, si d’autres "ont trouvé quelques signes phonétiques, il est néanmoins évident qu’ils ne seraient même jamais parvenus à déchiffrer un nombre importants de noms propres."

 

 

Alexander von Humboldt, qui explora l'Orénoque

 


Le 1er mars, à Vif, chef-lieu de canton au sud de Grenoble, son épouse a donné le jour à la petite Zoraïde. Ayant obtenu, grâce au duc de Blacas, les facilités qu’il attendait pour aller en Italie, Champollion profite de son étape dauphinoise du 25 mai pour voir Rosine et sa fille.

"Ma petite commère est grasse à lard ; elle remplit parfaitement sa tâche, mange crie, mange, - dort et recrie à l’avenant. On prétend qu’elle me ressemble. J’ai bien reconnu mon teint et mes sourcils, - pour le reste il en sera ce que Dieu voudra."


Le 4 juin, la neige ayant fondu au col du Mont Cenis, il franchit les Alpes par la route ouverte sous le préfet Fourier. "Les chemins sont magnifiques, mais tracés sur le penchant de précipices affreux..."

Il arrive enfin à Turin, où il ne voit personne dans un premier temps. Ses premiers pas, d’un très bon augure,  le conduisent "dans une belle cour ornée de monuments antiques romains et au milieu d’eux une magnifique statue de granit rose, de 8 pieds de haut, représentant, d’après l’inscription gravée sur son tablier et sur son montant supérieur, le Roi Ramsès le Grand (Sésostris)." Le hasard lui fait rencontrer un employé du Musée qui lui propose de visiter cette collection dans l’état où elle se trouve.  

 

 

Le "Sésostris" de Turin (L'Egypte de B@stet - Corinne Smeeters)
Sur ce site, voir impérativement les photos sur le musée de Turin

 


Le lendemain, il est accueilli  par l’Académie des sciences, avec enthousiasme. Il en est un qui ne partage pas ce sentiment : le chevalier Cordero di San Quintino, conservateur du Musée. Rapidement va s’engager un bras de fer que l’abbé Peyron qualifiera de lutte d’un Pygmée contre un géant.

Au fur et à mesure de son déballage, Champollion peut admirer la collection parvenue à Turin grâce au "Roi de Sardaigne qui a trouvé les 400.000 francs que notre gouvernement n’avait pas pour acquérir la collection."

Elle est composée de nombreux papyrus, dont le sort l’inquiète beaucoup, car la méthode qui consiste à les coller sur gaze, a conduit à leur perte irrémédiable au Cabinet des Antiques de Paris. Il préconise de les coller sur un carton fin.

Pour les momies, il conseille de faire un tri et de ne conserver que celles qui ont usées de baume noir et solide. Sous notre climat, les autres "entrent promptement en fermentation et répandent une odeur très fétide, dont s’empreignent tous les objets environnants."

 

 

 


Enfin, Champollion expose sa vision d’un musée,  rejetant l’idée "que le Musée Royal Egyptien fût, comme beaucoup de musées, une espèce de magasin, où les objets sont entassés sans ordre et placés sans relation les uns avec les autres. Les monuments Egyptiens se prêtent bien mieux que ceux des Grecs et des Romains à une classification à la fois méthodique et scientifique."

 

Le français propose de les regrouper en monuments religieux, historiques ou funéraires. "Le Musée de Turin, ainsi classé, présenterait, pour la première fois, à l’Europe savante, une série méthodique de monuments, par le moyen de laquelle on prendrait successivement une idée juste et précise de la Religion, du Culte, des Usages et de l’Histoire même de cette vieille nation."

 

 

 

Stèle de Ramose et Moutemouia (Photo Corinne Smeeters)


A Figeac, il annonce que dès le 9 juin, il a passé le plus clair de son temps au  Musée et donne son sentiment sur la collection. "Cette collection est au-dessus de tout éloge ; l’ami Dubois ouvrirait de grands yeux et serait aux anges de voir les belles et magnifiques têtes de ces statues du vieux style."

A ceux qui pensent que les Grecs ont apporté à l’Egypte et ne lui ont guère emprunté, il assène : "J’ai tiré de l’examen de ces petites stèles, et de plusieurs inscriptions des grandes stèles, la conviction que le culte des Rois de chaque Dynastie exista sous les Pharaons comme sous les Lagides, qui n’ont fait en cela qu’imiter l’ancien usage." Il se fait l’avocat de "l’art Egyptien, jugé trop prématurément et sans les pièces probantes que j’ai sous les yeux en si grand nombre."

 

 

La demande qu’il avait faite en février à Costa est en bonne voie. "Il est très possible qu’on me charge de rédiger le catalogue du Musée et de le classer comme doit l’être une aussi belle collection. Ce travail-là m’occuperait quatre mois environ, pour ne pas dire plus."

Suite aux informations envoyées par Jean-François, Figeac a pu rédiger un article dans le Bulletin universel des Sciences, au sujet de la coudée. Jomard se propose de moucher l’impertinent, demandant à à Plana un nouveau mesurage de la coudée originale. Hélas pour lui,  "le résultat de cette mesuration,… est un coup de foudre contre le système métrique du grand monopoleur Egyptien. […] Plana ajoute que le grand tragédien est absurde, mathématiquement parlant…"

 

 

 

(photo Corinne Smeeters)


Les papyrus n’avancent guère car il doit combattre San Quintino sur son projet de faire coller les plus importants sans délai, bien qu’il ait les pleins pouvoirs du comte Roget de Cholex. "Je suis en discussion, pour cela, avec une espèce de directeur du Musée qui me fait des difficultés de l’autre monde, quoique j’aie l’ordre formel du ministre pour en agir à ma fantaisie en tout et partout." Le ministre devra intervenir.. Les 175 manuscrits, provenant tous des tombeaux de Thèbes, sont presque tous des copies des mêmes textes.

 

Champollion désespère de voir se créer un musée égyptien en France. "Il est décidé qu’on trouvera désormais dans toute l’Europe des Musées Egyptiens, excepté à Paris. … Et vous verrez qu’il y a bientôt un Musée Egyptien à Saint-Marin, tandis que nous n’aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés."


Pendant ce temps, Louis XVIII est mort le 13 septembre 1824, de sa gangrène, et le comte d’Artois, qui a été le frère de deux rois, est devenu Charles X, dans un enthousiasme populaire qui n’a duré que quinze jours. Ne pouvant concevoir une royauté autre que de droit divin, il est un vestige du XVIIème siècle, qui a reconduit à regret la Charte.

Pour l’heure, une nouvelle abasourdit Champollion. "Lorsque j’eus terminé le déroulement des papyrus historiques […], j’appris par hasard qu’il existait, dans les combles, quelques débris d’autres manuscrits Egyptiens, […]." Le destin va le conduire vers des documents capitaux et parmi eux celui qu’il nommera le canon royal.

 

 

canon royal de Turin (photo Corinne Smeeters)

 


"En entrant dans cette chambre que j’appellerai désormais le columbarium de l’histoire,  je fus saisi d’un froid mortel en voyant une table de dix pieds de longueur couverte dans toute son étendue d’une couche de débris de papyrus, d’un demi-pied d’épaisseur au moins. […] ma blessure se rouvrit alors et saigna bien cruellement en reconnaissant (sic)  que j’avais dans la main un débris de pièce daté de l’an XXIV du pharaon Aménophis-Memnon."

 

Il vient d’ouvrir une porte scellée qui mène au tombeau d’un passé totalement effacé des mémoires. "J’ai vu rouler dans ma main des noms d’années dont l’histoire avait totalement perdu le souvenir, des noms de Dieux qui n’ont plus d’autels depuis quinze siècles, et j’ai recueilli, respirant à peine, craignant de le réduire en poudre, tel petit morceau de papyrus, dernier et unique refuge de la mémoire d’un Roi qui, de son vivant, se trouvait peut-être à l’étroit dans l’immense Palais de Karnak !"

 

 

 

Statue d'Amenhotep II à genoux,

collection Drovetti ( www.bubastis.be )


Il écrit à son frère qu’il a noté 160 à 180 prénoms royaux, dont 77 non mentionnés dans la Table d’Abydos. "Je suis convaincu qu’ils appartenaient tous aux Dynasties antérieures.  Il me paraît également certain que ce Canon historique est du même temps que tous les manuscrits au milieu desquels j’en ai recueilli les débris, c’est à dire qu’il n’est point  postérieur à la XIXème dynastie."

Cependant, l’ensemble reste incomplet ; or, "de tels trésors historiques peuvent ne point se retrouver deux fois,… Je ne m’en consolerai jamais…"

 

 


Duomo di San Giovanni

 


Tous les visiteurs Français qui viennent au Musée regrettent ces monuments, ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. On annonce l’arrivée imminente à Livourne d’une collection de papyrus envoyés par Salt, dont le prodige dauphinois est convaincu que la France omettra encore une fois de faire l’acquisition.


La reconstitution de la statue d’un pharaon, que le Musée avait reçu en pièces, va lui permettre de s’élever une nouvelle fois contre ceux qui méprisent l’art égyptien.

La statue de Ramsès II, qu’il nomme Sésostris, erreur héritée d’Hérodote,  est pour lui une pure merveille : "Cette statue vous enchanterait, […] et j’arriverai à Paris avec un plâtre du buste entier de cette statue. Vous verrez alors si ma passion n’est point légitime. […] je l’appelle l’Apollon du Belvédère égyptien."


En cette année 1824, les moyens financiers du savant français commencent à baisser de façon inquiétante ; aussi, il envisage de quitter l’Italie. "Tout cela me démoralise et je regrette souvent de n’avoir pas appris un métier plutôt que de m’être mis au service des neuf pucelles." Blacas arrive enfin et lui apprend que la souscription pour le Panthéon lui garantit une tranquillité financière, le temps de son séjour.

 

Par la faute des manigances de quelques claquedents, qui préfèrent bourrer l’Académie de quelques douzaines d’apoco et de cogne-têtu, Figeac n’est pas élu à l’Académie des Belles Lettres, malgré le soutien de Dacier. Le cadet se propose de montrer à tous que Jomard "le GRAND-PRÊTRE n’est qu’un étranger sur la terre d’Egypte ; un Pasteur, un Ykschos, qui, de sa propre autorité, s’est coiffé du pschent."

 

 


Jomard

 


Se forçant à vérifier la comptabilité toute entière d’un certain scribe Thoutmosis, il a pu reconstituer le nom des mois, des années, les chiffres marquant le quantième du mois, et ce en hiératique et en démotique. Carlo Plana lui ayant confirmé ses calculs, matière où jamais il n’excella, il peut désormais dater avec précision tous les documents. San Quintino a hélas assisté à la démonstration.

 

Plus appréciés de ce côté-ci des Alpes, les deux frères sont élus associés étrangers de l’Académie Royale de Turin le 13 janvier 1825. Apprécié, il ne l’est pas de San Quintino, dont l’Académie refusera de publier un mémoire sur les signes numériques, totalement emprunté au savant français, mais gâtés par lui. Le plagié s’attend à une réaction du "Jobard qui me cause tous les ennuis que j’ai ici".

 

 

Après une visite de son beau-frère Hugues Blanc, Jean-François se prépare à partir pour Milan, le 1er mars, puis pour Rome, où la beauté de la place Saint-Pierre le laisse pantois :  "Nous sommes des misérables en France, nos monuments font pitié à côté des magnificences romaines."


Le 17 mars 1825, il quitte la ville éternelle pour rejoindre le duc de Blacas à Naples, auquel il compte faire ses amitiés. Il estime que les affections durables se font dès la jeunesse. "Nous ne sommes plus l’un et l’autre dans l’âge où l’ont fait de nouvelles liaisons, au détriment de celles qui se sont développées et qui ont grandi avec nous.", écrira-t-il à Augustin Thévenet.

 

 


Fouilles à Pompéi (Musée d'Orsay)

 


Il atteint enfin le but de son périple le 22 mars, après avoir trouvé le Vésuve endormi. Dans les ruines de Pompéi, le 1er avril, il apprécie deux tableaux encore sur place, à l’intérieur d’une antique maison. "Le dessin en est admirable et le coloris excellent. Ce sont les plus belles peintures antiques connues, à mon avis du moins."


Saghîr revient à Rome, fin avril où il séjournera jusqu’au 17 juin. Il y revoit, bien sûr, les obélisques, dont il se propose d’emporter des copies exactes, et étudie les papyrus qu'Angelo Mai avait promis de mettre à sa disposition, étalés dans onze salles de la bibliothèque du Vatican.

 

 


Piazza del Quirinale

 


A Turin, où Le chevalier 51 (San Quintino) a publié son mémoire sur les chiffres égyptiens et aura droit à une mise au point de Figeac dans le Bulletin Férussac. En supplément, ce monsieur s’approprie, la découverte du plan de la tombe de Ramsès le Grand.


"J’ai à très peu près terminé mon travail sur les obélisques", confie-t-il à Figeac. "J’en emporte des copies exactes : il est incroyable à quel point ce malheureux Kircher les avait estropiés ..."

Il prend la plume, "en profitant du moment où Rome entière s’occupe à célébrer (et à nos frais) la fête du couronnement de l’excellent Roi Charles X. je célèbrerai donc aussi ce grand événement à ma manière, en écrivant à tous ceux que j’aime, et celle-là vaut bien l’autre !"

 

 


Sacre de Charles X (chateau de Versailles)

 


Pour fêter le sacre de Charles X, il soumet au Duc de Montmorency l’idée d’élever "un obélisque de quarante-cinq à cinquante pieds de hauteur, chargé de quatre longues légendes hiéroglyphiques coloriées et relatives au sacre du Roi." Malgré une tempête, l’édifice sera élevé, clamant la gloire du 65ème successeur de Clovis. "Mon obélisque a produit tout l’effet qu’on pouvait en attendre."

 

Mgr Testa, qui écrivit contre le zodiaque de Dendérah, reçoit à bras ouverts l’égyptologue français, lequel a donné au monument un âge qui ne le fait pas aller au-delà de Néron, contrairement aux théories impies qui faisaient remonter sa construction avant Abraham. Il enrage de faire plaisir aux Ultras. "Je leur ferai faire une bien vilaine grimace quelque jour, en développant les suites et les conséquences immédiates de mes découvertes."

 

 


Le Pape Léon XII

 


Le pape Léon XII, daigne le recevoir quoique malade, pour ses découvertes qui ont rendu un beau, grand et bon service à la Religion. L’ambassadeur de France à Rome signale ce bon accueil.

 

A cette période, à la demande pressante des Ultras à Paris, Villèle fait voter la loi du milliard des immigrés qui accorde une rente annuelle de 3% sur les biens pris aux nobles immigrés durant la Révolution et dont le capital est estimé à un milliard de francs. En fait, en cinq années, seuls seront versés 27 millions de francs.

 

 

Piazza del popolo

 


Partant de Rome le 17 juin, pour Florence, où il sent "que la Liberté habite réellement ces tours et ces noirs créneaux, jadis l’asile d’une aristocratie mercantile ou d’une tyrannie dorée." Début juillet, Léopold II, Grand-Duc de Toscane, le prie de rédiger le catalogue de sa collection d’antiquités égyptiennes. Il y fait la rencontre du docteur Alessandro Ricci, un ami de Huyot et de Cailliaud, qui a reproduit les bas-reliefs de la tombe de Séthi 1er,en compagnie de Belzoni.

 

Champollion part ensuite pour Livourne, le 3 juillet, attiré par l’odeur d’une collection Egyptienne, arrivée depuis quelque temps et se propose de faire  un rapport au Duc de Blacas pour qu’il tâche, s’il y a lieu, "de décider nos grands hommes à l’acquérir et à profiter pour cela de mon séjour en Italie."

 

 

 

Tête d'homme (dite tête Salt)

Louvre, RMN, ©frères Chuzeville


"Cette collection, plus belle que celle de Drovetti (si l’on excepte les grandes statues qui manquent), est en vente et le gouvernement pourrait l’avoir pour 250.000 francs. C’est une affaire en or et qu’il serait à la fois ridicule et honteux de manquer." Une rumeur l’attribue à Henry Salt, Consul général d’Angleterre depuis 1815.

 

Jouant sur la frustration que la France été dépossédée par l’armée anglaise de la pierre de Rosette, Champollion présente cette acquisition comme une sorte de revanche. "Je te l’ai dit, et je te le répète, qu’on la donne pour rien et que l’honneur français est intéressé à ne pas laisser échapper ce fruit des longs travaux d’un Goddam." Figeac voit une opportunité inespérée : la création d’un poste de conservateur au Louvre, dans le départements des antiquités.

Fin juillet, il est revenu à Turin où, sur la recommandation du souverain pontife, on lui remet la légion d’honneur. Jomard doit être vert de rage : au moment où les Ultras, ont les pleins pouvoirs et devraient être pour Jean-François un obstacle infranchissable, les voilà qui l’aident.

San Quintino, s’est retiré à Lucques afin de jouir de ses bains, par suite d’insinuations louables venues d’en haut. Un bout de ciel se dégage au-dessus de Turin. Cependant, Champollion est convaincu qu’il quittera la cité, sans que le catalogue ait été rédigé.

 

 


Les "conjurés du Louvre" ont-ils prêté serment ?

 


Blacas l’informe qu’il a de bons espoirs de le faire nommer conservateur. Jomard et Forbin vont tenter de s’y opposer par tous les moyens, estimant mériter ce poste par l’ancienneté.  La collection Salt "est importante pour la science, et ne gâterait rien relativement au projet dont tu me parles, de me caser définitivement d’une manière convenable.", écrit-il à Figeac.

Champollion trouve le musée dans l’état dans lequel il l’a laissé. Il apprend que Jomard préférerait agrandir le Cabinet Royal des Antiques. Aussi s’impatiente-t-il : "Le mot économie fait une très bonne figure dans la bouche de gens qui jettent des millions, quand il s’agit de faire une sottise ou de satisfaire une ridicule vanité." Le sacre de Charles X a coûté l’équivalent de huit collections Salt.


"J’en deviendrais malade de dépit et de honte pour mon gouvernement qui trouve une magnifique collection trop chère à 250.000 francs, à l’instant même où le ministère anglais dépense 235.000 francs pour faire transporter à Londres un seul monument Égyptien, l’obélisque d’Alexandrie.

Et ces gens-là parleront d’amour de la science, de gloire et de prééminence nationale ! Je ne compte pas davantage sur la place au Musée : cela serait trop raisonnable, c’est pour cela aussi qu’on ne le fera point."
Jugement confirmé, puisque Jomard, sans avoir vu la collection Salt, lui préfère celle de Passalacqua, pour 400.000 francs.

 

 

 

09. L'Egypte triomphe pour une fois

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:23 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

"L’Egypte triomphe pour une fois"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

Champollion revient à Grenoble, dans la nuit du 10 novembre 1825, et, chez son beau-frère Hugues Blanc, retrouve Zoraïde, qu’il n’a plus vu depuis vingt mois. Il faudra attendre 1826 pour que Zoraïde voit son père de façon plus régulière, et encore ce sera pour peu de temps.

"Pour l’honneur du sexe féminin, elle ne me ressemble presque plus. Ses yeux noirs ont conservé tout l’éclat que, dans ma jeunesse, certaines dames avaient la bonté de me trouver à mon œil droit…"


Le gouvernement ne souhaite pas dépasser la somme de 60.000 francs pour la collection Passalacqua, ce qui fait enrager Jomard. Blacas, suite à un long courrier de l’égyptologue, souhaiterait venir, afin de constater la supériorité de la collection de Livourne sur toute autre. Figeac doit retourner à Paris, car on ne parle plus que de celle de Passalacqua et de Jomard comme directeur du futur Musée Egyptien.

 

Le catalogue, rédigé par Salt lui-même, a été montré à Charles X, afin de hâter et favoriser sa décision. Mais ne voyant rien venir, Champollion se désole. Début janvier, l’horizon s’éclaircit. "Il me serait agréable, en arrivant à Livourne en face de la collection, de me considérer comme un colonel à la tête de son régiment !"

 

 


Charles X, un roi très... "moderne"

 


Le 1er février 1826, Jean-François annonce que "le Roi, sur mon rapport présenté par le ministre de sa Maison, a définitivement approuvé l’acquisition de la collection de Livourne…"

Un retard de quelques mois sera dû à des combats d’arrière-garde au Louvre, où certains n’ont toujours pas renoncé à faire entrer la collection Passalacqua. Une lettre anonyme a été envoyée au Roi, discréditant les pièces de Livourne. Jomard et Forbin seront appelés en audience et accusés d’avoir écrit cette courrier.


Jean-François se désespère :  "Je vois bien, à l’intérêt que je prendrais au classement et aux développements d’une collection, que je ne suis pas du bois dont on fait les conservateurs."


Le 19, Figeac lui annonce détenir les documents officiels, ce qui permettra le retour à Turin de son cadet. La faction Passalacqua apprendra la nouvelle, lorsque Champollion est déjà à bon port. Charles X lui attribue 5.000 francs pour étudier en détail la collection de Livourne et en estimer la valeur.

Il s’inquiète de la réaction du comte de Clarac, Conservateur du musée des antiquités du Louvre. Je "désirerais que mes limites fussent bien tranchées, et n’avoir aucune querelle avec l’ami Clarac, dont je n’ai d’ailleurs qu’à me louer."

 

 

Florence

 


A Livourne le 15, il est reçu par Santoni "comme un banquier reçoit un sac d’argent, c’est-à-dire avec allégresse." Visitant le navire, il a la joie de constater que le sarcophage est celui de Ramsès-Meïamoun.

 

Il fait la rencontre de celui qui occupe depuis un an la première chaire d’Egyptologie. "Le docteur Rosellini, jeune homme fort instruit et plein d’ardeur, est accouru ici de Florence, […] ; c’est un excellent cœur et une tête bien meublée. Il espère venir à Paris pour se perfectionner dans les langues orientales et les études égyptiennes."

 

 

Angelica Palli, la Sapho du Piémont

 


En cette même période, il fait la connaissance de la Sapho du Piémont. "Ayant été nommé membre correspondant de l’Academia Labronica (de Livourne), j’y ai fait mon entrée le 2 avril, […], laquelle se termina par mon apothéose, faite par une jeune Grecque, la Signora Angelica Palli, […] célèbre improvisatrice qui débita avec le feu le plus poétique une ode en mon honneur et gloire. Je te laisse à penser si la jeune Sibylle, qui est fort jolie ne gagna pas le cent pour cent aux yeux de son héros ".


"C’est la plus douce récompense que j’aie reçue pour m’être nourri de poussière égyptienne pendant quinze ans", confie-t-il à l’abbé Gazzera. "Mais, me souvenant que les momies ont aussi leurs droits, quoique muettes, je reste au milieu d’elles le plus longtemps possible et je ne vois l’aimable Sibylle que rarement, de peur qu’Athyr ne se mêle un peu trop à ma reconnaissance." Une correspondance va naître entre Champollion qui signera Zeid et s’adressera à Zelmire (Angelica).

 

 


Ramsès II, Musée égyptien (Florence)

 


Le Grand-Duc informe le savant français qu’il a donné un congé d’un an à Rosellini, afin de se former auprès de lui, dans cette nouvelle branche de l’archéologie. Pendant ce temps, un adversaire se révèle dans le Comte de Clarac, conservateur des antiquités du Louvre, lequel se juge gravement menacé.

Jomard crie à l’injustice : "N’aurait-il pas été possible d’obtenir une chaire sans s’emparer du bien d’autrui ?". Forbin se sert des rouages administratifs, et s’étonne que M. Champollion soit chargé de l’ouverture des caisses, alors qu’il n’a aucun titre administratif pour le faire. "L’administration a des règles invariables que tout administrateur conserve le droit de rappeler à ses supérieurs."


Un nouveau coup de massue va s’abattre sur le crâne des conjurés du Louvre que "l’annonce des journaux a mis tous en combustion. Ils enragent à crever. Jomard ne touche plus terre, tant il est irrité, prétendant que cette acquisition est absurde et qu’il n’y a que ceux qui l’ont conseillée et leurs complices qui pensent prétendre qu’elle est seulement une millionième part de la collection Drovetti."

L’annonce en question parle du nouveau Musée égyptien à former au Louvre, et donc pas question pour Jomard de recueillir la collection à la Bibliothèque Royale, dont il est l’un des conservateurs.


Forbin est sommé de faire la demande afin de former un Musée égyptien au Louvre, en proposant formellement Champollion pour la conservation. Figeac rédige une proposition qui clarifie les attributions de son frère. Clarac conservant ses anciennes prérogatives. il ne sera plus un adversaire implacable.

"Je m’estimerais heureux de bien vivre avec ces messieurs. Il ne dépendra que d’eux de faire un excellent ménage. Je suis disposé à tenter tout ce qui sera en moi pour ça", écrit le déchiffreur.

 

 

Gabare

 


La gabare La Panthère tarde à arriver en Italie. "Il me semble que tout conspire contre moi, et la terre et la mer… Nous voici au 17 de mai, et le vaisseau ne paraît pas ; tout est prêt à partir depuis quinze jours, et je suis condamné à une mortelle attente, dont je ne vois pas encore la fin. …" Ce jour est parue l’ordonnance signée par le roi le 15.

 

L’ordonnance, divise la conservation des antiques du Musée Royal du Louvre en deux départements. Dans la seconde division, il y aura les monuments égyptiens. Le conservateur des antiquités égyptiennes aura un traitement annuel de 5000 francs.

Le 10 juin, il apprend que la Durance arrivera d’ici une semaine. A l’abbé Gazzera il se plaint du manque d’organisation du ministère de la Marine. "Me voici encore à Livourne, mon cher ami, sans savoir quand il me sera permis d’en sortir." Le ministre de la Marine est le baron d’Haussez… Le vaisseau est passé par Cagliari, où il a été soumis à quarantaine. Il mouille enfin à Livourne le 24 juin.

 

 

 

Livourne


L’ordonnance qui le nommait conservateur l’a mis dans l’obligation d’assurer durant la belle saison un cours public et gratuit, où il appliquera ses théories sur les monuments du Musée ; la future Ecole du Louvre est en train de naître.
Il n’envisage de donner ces cours que les monuments à la main, excluant les cours pour l’année qui vient, car son travail d’Hercule ne sera achevé que pour septembre 1827. Après, il espère pouvoir confirmer ses théories par un voyage en Egypte. "Ce sera la dernière de mes caravanes."

 

Le 8 juillet au soir, la collection est à bord de la gabare et le 19 juillet, Champollion parvient à Rome. Le chevalier Gell lui montre des dessins d’inscriptions hiéroglyphiques. Il note : "toutes les inscriptions du grand zodiaque d’Esné, lesquelles feront jeter les hauts cris à Jomard, car le cher Zodiaque,[…] est fort postérieur à Néron, car il a été dédié à l’Empereur Commode."

 

 

Commode

 


A Naples, il a l’occasion d’exposer son projet d’expédition en Egypte à Blacas, songeant à donner à cette entreprise un caractère tout européen, afin de ménager les rivalités nationales et d’en réduire le coût. Trop d’intervenants risquerait de provoquer des lenteurs administratives et diplomatiques qui voueraient le projet à l’échec, selon Blacas. Il retourne par mer à Livourne.


Il y reçoit la visite intéressée de Forbin. "J’ai été fort content de ses dires, et il n’y a pas de doutes que nous nous accorderons bien." Jean-François a déjà oublié qu’il écrivait, il y a peu :  "L’Egypte triomphe pour une fois : cela ne pourra pas durer." Forbin montre quelques réticences pour lui laisser une salle au rez-de-chaussée du Louvre. Il tente de convaincre le nouveau conservateur de parler en faveur de la collection Passalacqua.


A Livourne, il fait ses adieux à Angelica Palli, prêtresse de l’Etrurie, et quitte la cité le 23 septembre, pour Florence, où il tient une promesse : la rédaction de sa Notice raisonnée des stèles, bas-reliefs et papyrus de la galerie. Jean-François a attrapé froid dans les vastes salles glaciales de la galerie.

Forbin veut faire l’acquisition d’une statue de Séthi 1er. Il lui confie un projet de décoration du futur musée qui l'horrifie et lui font écrire : "... les décorations Egyptiennes, qui valent certainement bien les décorations grecques, coûteront moins que les marbres qu’on achèterait pour faire dispendieusement une mauvaise chose."

 

Arrivé sur les bords de la Seine, son régiment a produit un grand effet. "On est enchanté à Paris de l’acquisition de Livourne, on ne parle, on ne rêve que Musée Egyptien, et je suis certain maintenant de faire une fort belle chose. J’en ai là pour un an, que je terminerai dignement par un voyage en Egypte."

 

 

Insurrection grecque

 


Envoyé avec un corps albanais pour combattre Bonaparte, Méhémet Ali s’était retrouvé commandant des troupes turques. Le sultan le reconnaît comme pacha et il est le vice-roi d’Egypte. Sous le commandement de son fils Ibrahim Pacha, il envoie ses troupes contre les grecs insurgés en 1825.

 

Cette intervention crée une tension internationale. Drovetti conseille d’offrir à Charles X un présent unique en Europe. En cette année 1826, le Pacha d’Egypte annonce donc qu’il va offrir au Roi de France une girafe. L’animal permettra aux mauvaises langues d’affirmer : "Rien n’est changé en France, il n’y a qu’une grande bête de plus."

 

 


Jusqu'alors, on n'a jamais vu en France de girafe !

 


Les régiments de Champollion, remontées du Havre en péniche, sous la surveillance de Figeac, ont attendu Jean-François au Louvre. Durant cette période, après examen de la collection Passalacqua, il l’évalue à 80.000 francs.
Trois stèles retiennent son attention, et il plaide en faveur de l’acquisition. Cette initiative ne suffit pas à faire de Forbin un allié, et quand il se plonge dans le passé, le présent n’y gagne rien. Sa vie, à présent, est un combat de tous les jours.

 

"Mon arrivée au Musée dérange tout le monde, et tous mes collègues sont conjurés contre moi, parce qu’au lieu de considérer ma place comme une sinécure, je prétends m’occuper de ma division, ce qui fera nécessairement apercevoir qu’ils ne s’occupent nullement des leurs. […] Il faut une bataille pour avoir un clou."

 

 

Plafond du musée d'inspiration biblique plus qu'égyptienne

 


Concevoir ce musée Charles X de la décoration des salles à la disposition des statues et objets égyptiens, est une œuvre titanesque pour Saghîr. En 1825, 2042 pièces de la collection Durand sont venues s’ajouter aux quelques pièces acquises depuis la Révolution et la collection Salt agrandit le catalogue du Musée de 4014 pièces. Rosellini ne sera pas de trop pour l’assister dans cette tâche, quoique Gazzera et Peyron trouveront le jeune Ippolito bien moins modeste que son maître.


La collection Salt semble avoir mis le gouvernement en appétit, et de Doudeauville signale qu’une seconde collection Drovetti est proposée sur le marché. Le conservateur du département égyptien est chargé d’aller la voir et de l’estimer. Si cette acquisition venait à se faire, cela retarderait notablement l’inauguration du Musée, ainsi que le voyage en Egypte.

Ce n’est pas tout. "Nous sommes en train d’acheter la collection Passalacqua dont les prétentions ont baissé des deux tiers depuis l’arrivée de mes grandes pièces de Livourne."

 

 

Champollion collant ses papyrus sur carton, les vers de Paris "envient déjà le sort des vers du Turin qui dévorent et digèrent à loisir les papyrus Drovetti", puisque San Quintino a colontairement oublié ses conseils.
Jean-François souhaiterait s’adjoindre les services de son ami Jean-Joseph Dubois, en tant que dessinateur officiel.
Les conjurés du Louvre avancent qu’il y a déjà un dessinateur officiel pour les antiquités.


Rosellini, qui est à ses côtés, bénéficie de ses lumières sur  "l’étude des hiéroglyphes, et la Grammaire que j’ai rédigée le fera facilement pénétrer dans le génie de cette langue, si simple et si originale à la fois, mais que l’on s’était complu à croire si difficile et si compliquée, faute d’en saisir la marche analytique."

 

 


Grammaire égyptienne

 


Champollion le jeune a déjà son idée sur la façon dont il va disposer les antiquités égyptiennes. Outre l’aspect purement artistique, ces monuments vont servir de sources et de preuves à l’histoire tout entière de la nation égyptienne.

Dans ce but, Jean-François et son équipe vont s’atteler à cette mission de classement scrupuleuse. Le Musée Royal l’accapare totalement et la disposition des monuments sera finie, pense-t-il, en novembre de cette année 1827.

 

"J’espère à cette époque remplir le vœu de toute ma vie en visitant l’Egypte, cette terre de merveilles, le berceau de la civilisation, et chercher dans ses monuments des souvenirs de l’histoire primitive des hommes, des noms illustres oubliés depuis trois mille ans, et de vieilles doctrines religieuses plus pures qu’on ne le croit peut-être, gravées sur les édifices qui ont su passer, en leur survivant, toutes les gloires de la Perse, de la Grèce et de Rome."

Champollion a finalement obtenu que l’on engage Dubois comme dessinateur officiel du département égyptien. A celui-ci s’est joint Nestor L’Hôte qui a proposé par écrit ses services, dès l’annonce possible d’un voyage en Egypte.

Suite à cette nouvelle défaite de Forbin, on lui conseille de céder sur le point de la décoration des salles, afin de sauver l’expédition. Ce voyage devient pressant lorsque Drovetti signale qu’on vient d’abattre des monuments afin d’édifier de grandes sucreries.

 

 


Joseph ne comblait pas les songes de Champollion

 


Salt est actuellement très souffrant ; on a prévenu Champollion que, sitôt son décès survenu, Drovetti deviendrait alors un adversaire dont il conviendrait de se méfier au plus haut point. Doudeauville refuse que ce voyage se fasse car la situation politique ne s’y prête guère, malgré le cadeau de la girafe.

 

Après le traité de Londres, Anglais, Russes et Français se liguent contre l’intervention en Grèce, en juillet 1827, et les escadres des alliés sont envoyées en Méditerranée. Les navires d’Ibrahim Pacha sont bloqués à Navarin (ou Pylos) et suite à un incident malheureux, une bataille s’engage, et les pertes s’élèvent à 177 pour la coalition contre près de 6.000 hommes dans le camp adverse.

 

 


L'Etude et le Génie découvre l'Egypte à la Grèce (1826)

 


Depuis août, la position du Pacha Méhémet Ali fait en effet craindre le pire pour la sécurité d’une expédition européenne. De plus, cette mission coûterait 90.000 francs à la France. Suite à l’acquisition de la seconde collection Drovetti, le gouvernement ne peut dépenser plus pour l’Egypte en 1827. Il faut également disposer les pièces de la nouvelle collection dans les salles. Les huit mois d’attente supplémentaire ne seront pas de trop.

 

Un grand éditeur parisien et deux banquiers grenoblois offrent au savant français de financer son expédition. Il refuse, car selon le dauphinois, ce projet ne peut échapper à terme à une récupération mercantile nécessaire pour rentrer dans la mise de fonds.

 

 

Guerre de Morée


"Sire, j’ai l’honneur de soumettre à votre Majesté le plan d’un voyage littéraire en Egypte. L’Europe savante tout entière dirige ses vœux vers cette contrée classique et ses espérances vers votre Majesté. Louis le Grand avait demandé à l’illustre Leibniz ses vues sur ce pays célèbre ; il appartient à Votre Majesté de réaliser les projets pacifiques de son immortel aïeul ; et l’éclat de son règne s’accroîtra de toutes les nouvelles conquêtes littéraires faites sous ses augustes auspices." Le style ampoulé porte la marque de Figeac.

 

Cette idée de voyage est une obsession héritée de sa jeunesse, tandis que sa santé n’est pas des meilleures ; car on sait qu’il souffre d’urémie, qui est le plus souvent causée par une insuffisance rénale qui entraîne l’accumulation dans le sang de principes toxiques. Cette vie suractive n’est pas faite pour améliorer son état général.

Champollion veut faire en Egypte ce que la Commission a négligé. "Elle a attaché moins d’intérêt à copier avec exactitudes les longues inscriptions en caractères sacrés qui accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs historiques… et souvent même, en copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s’est contenté de marquer seulement la place occupée par ces légendes. C’était cependant, sinon pour cette époque, du moins pour l’avenir, la partie la plus intéressante d’un tel travail."

 

Alors qu’il cherche à convaincre le Roi, une rumeur s’est répandue, à l’origine de laquelle se trouvent les conjurés du Louvre. On affirme que Champollion a été, en 1793, un des chefs de la Terreur à Figeac. Quelle précocité : il n’avait alors que trois ans, il lui faut produire un extrait de naissance qui désamorce la bombe.

 

A l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres, on préfère à Champollion le jeune un historien tristement inconnu, tandis qu’on l’honore à Saint-Pétersbourg, en compagnie de Goethe.

Jean-François juge "prudent d’ajourner au mois de juillet prochain l’exécution du projet littéraire, cette époque étant plus favorable pour un tel voyage… ; par un séjour pendant les mois tempérés, on aura le temps de s’acclimater."

 

 

Plafond peint par Ingres

 


Le 15 décembre a lieu l’inauguration provisoire qui fait l’objet d’une notice et le parti pris historique est une petite révolution dans le monde des musées, car beaucoup de Français perçoivent le côté exotique, sans lui reconnaître un statut au moins égal à celui de la civilisation grecque. C’est que le peu de distance qui sépare les deux d’un point de vue géographique, représente un abîme d’un point de vue culturel, puisque l’Egypte est rattachée à l’Afrique.

 

Avec la collection Drovetti, le Musée Charles X est déjà richement doté et son conservateur peut affirmer avec fierté à l’abbé Gazzera : "Nous finissons, comme vous voyez, par être plus beaux et plus riches que vous autres qui pouviez être les premiers et ne l’avez pas voulu."


Le projet d’expédition n’est pas jeté aux orties, où les conjurés du Louvre voudraient le voir finir. "Le Grand-Duc a adopté pleinement le plan du voyage en Egypte, et … se conduit par cela comme un grand souverain. Le nôtre ne restera pas en arrière, quoique son voyage ait retardé la conclusion définitive. Il est impossible qu’on recule…"

 

Avant de partir, Seyffarth a accusé San Quintino de lui cacher des documents, ainsi qu’au savant dauphinois. On fait ouvrir les armoires du Musée de Turin, et on y trouve 60 papyrus non encore ouverts. Ayant senti le vent tourner, l’illustre conservateur du Musée de Turin s’en était allé à Londres, avant de faire un saut à Paris, où il va voir Jomard et mais pas le Musée.


Henry Salt, qui avait réuni la collection de Livourne, est décédé en cette année 1827. Il s’est éteint sur la terre des pharaons, non loin d’Alexandrie, laissant Drovetti sans véritable rival dans le domaine des fouilles lucratives, et, de ce fait, plus dangereux que jamais, car à présent, une mission en Egypte ne peut plus que le gêner.

 

 

Bibliographie sur le web :

 

 

 

 

09 bis. La visite oubliée du Musée de Genève

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:15 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

La visite oubliée du Musée de Genève

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

Pierre Jean Fleuret (1771-1832),  a visité durant trois années la Palestine et l’Egypte. Au début de l'été 1824, il a rapporté de Thèbes, avec un crocodile empaillé, le cercueil et la momie de la Dame Tjesmoutpert.

 

 

 

Musée de Genève

(Photo Yves Siza, MAH, Genève)

 

Fleuret a également lié connaissance avec le consul de France Drovetti, et il s’adresse à lui, car  les commissaires du Musée, pour la plupart très férus de sciences naturelles, font passer commande d'animaux exotiques empaillés. Suite à une correspondance nourrie, Drovetti va satisfaire cette demande, mais ses notes de frais sont énormes.

 

Afin de rétablir les finances du Musée, il faudra se séparer, à perte, d’une autruche empaillée. Aussi, pour faire passer la pilule, Drovetti fait don, en 1825, d'une douzaine d'objets égyptiens, dont six grandes stèles. Les mécènes du Musée se piquent au jeu égyptien  et font à leur tour don d’antiquités égyptiennes en 1825.

 

Jusqu’en 1870, le Musée de Genève ne fait apparemment plus d’acquisition d’antiquités égyptiennes, et reçoit, entre 1888 et 1891, de la part de l’EEF, des pièces découvertes par Naville, dont la statue colossale de Ramsès II exhumée à Bubastis.

 

 

Stèle d'Iouy (Photo L’Egypte de Selkis : Musée de Genève)

 

 

Dès le 19 juin 1826, Champollion confiait dans une lettre adressée à son frère depuis Livourne (Lettres d’Italie, p. 359. A noter que le Simplon est le col du Simplon, commandité par Bonaparte en 1806 et qui est situé dans le Valais) :

"Mon projet n’est point de repasser par Turin à mon retour en France ; je veux revoir Milan, où m’attendent deux papyrus démotiques, – passer le Simplon et rentrer par Genève". Il confirme ce projet dans une lettre, toujours à Figeac, écrite le 19 septembre 1826 (idem, p. 389), depuis Livourne : "De là, sans m’arrêter, je passerai par Bologne, Ferrare, Venise, Vérone, le Simplon et Genève."

 

Il mentionne des préventions à l’encontre des habitants de la cité de Calvin, sans donner de précisions sur l’origine de celles-ci, dans la lettre du 9 octobre de la même année, envoyée à Rosellini, depuis Venise : (Lettres d’Italie, pp. 400-401) :

"Le Simplon aura une visite. Je saurai donc bientôt à quoi m’en tenir sur les Genevois, contre lesquels j’avoue nourrir de fortes préventions : s’ils sont tels que je me les figure, je me consolerai avec le petit Musée Egyptien qu’ils ont eu du moins le bonheur de former aux frais de la République."

Le 14 octobre, il conclue mystérieusement une missive à l’abbé Gazzera (idem, p. 405) : "On dit qu’il y a de l’égyptien à Genève ? Je vous dirai cela."

 

Les pièces offertes par Drovetti ont été montrées à Champollion le jeune en 1826, lors de son passage à Genève, entre le 17 et le 20 octobre, lequel en fit un catalogue raisonné (manuscrit conservé à la Bibliothèque publique et universitaire depuis 1941).

 

 

Stèle d'Ioukou (Photo Nikopol : Musée de Genève 1)

 

 

"M. le Vice-Président annonce que Mr. Champollion a bien voulu examiner toutes les antiquités égyptiennes que le Musée possède, les déterminer et étiqueter. Il a trouvé plusieurs objets intéressants et le catalogue qu’il en a formé servira de base à la notice qu’on se propose de publier."  (procès-verbal de la commission du Musée du 21 octobre 1826)

 

Dans le Bulletin Férusac (VI, 1826, p. 456), il est simplement noté à la suite d’un article parlant de Champollion :

"Genève. Pour satisfaire aux désirs des Genevois, le même savant a fait le catalogue raisonné de plusieurs stèles précieuses conservées dans leur Musée."

 

A noter que le Journal de Genève, créé depuis peu ne fait nullement mention du passage de Champollion dans la cité. Est-ce à dire que l’élite genevoise bat froid le savant français ? Il est fort possible que ce soit le cas et peut-être y a-t-il un différent épistolaire que nous ne connaissons pas entre un membre de cette élite et le Dauphinois.

 

Mais le fait est là : on ne parle pas du passage de Champollion dans le principal journal et le Bulletin Férusac, auquel Figeac prête abondamment sa plume, y fait tout juste allusion.

 

 

Stèle d'Amenhotep Amenemhat

(Photo Nikopol : Musée de Genève 1 )

 

 

Pour tenter de comprendre, il faut citer ce passage d’une lettre écrite par Henri Boissier, qui a fondé en 1818-1820, le Musée Académique où étaient exposées les pièces vues par Champollion. Ce courrier date de 1830, soit quatre années après la visite de Champollion :

"Enfin, si je ne fais pas avancer beaucoup la découverte des Young, des Champollion, des Salt, elle m’inspire toujours un intérêt singulier, et je regrette fort d’avoir été informé trop tard de l’arrivée de M. Drovetti à Genève. Nous lui devons un de ces monuments que M. Champollion regarde comme les plus authentiques pour son ancienneté. Il fixe la date du règne d’un roi de la XVIIe dynastie qu’aucun autre monument connu ne présentait encore. S’il fatto è vero, notre petit Musée a de quoi s’enorgueillir."

 

Il convient de remarquer que le brave Boissier place Young, Champollion et Salt sur un pied d’égalité pour la découverte de la signification des hiéroglyphes. Ici réside peut-être la clé des rapports assez tièdes entre Champollion et les Genevois de cette première moitié du XIXème siècle. Comme beaucoup de par le monde, ils n’ont pas perçu la portée de la découverte, ni les mérites de chacun.

 

En effet, il est sidérant de voir Salt comparé à Young et encore plus à Champollion. Que l’on confonde Young et Champollion n’est guère surprenant, puisque l’Europe a continué, durant des décennies, à vouloir placer sur un même rang celui qui avait compris la triple nature des hiéroglyphes, ainsi que sa grammaire, et le savant anglais qui procédait par devinette, n’ayant trouvé que 8 symboles contenus dans les cartouches de la pierre de Rosette, sans rien expliquer.

 

 

Stèle de Nakhtmin (Photo Nikopol : Musée de Genève 2)

 

 

Ce brave homme regrette de n’avoir pas vu Drovetti. Or, on pourrait se demander comment il se fait que l’ancien Consul n’ait pas contacté un homme qui lui a fait gagner de l’argent ? Peut-être a-t-il craint des reproches, et à présent que le Musée ne peut plus lui rapporter, Boissier ne l’intéresse plus. Or, celui-ci, un homme de 68 ans très honnête, n’a pas perçu la nature très intéressée de l’ancien vautour consulaire.

 

Pourquoi n’a-t-on pas publié le catalogue de Champollion, qui est resté perdu dans les papiers du vénérable fondateur du Musée, papiers dont avait hérité la famille d’Edouard Naville ? Sans doute parce qu’on a toujours des doutes sur ce que affirmé Champollion, après cette année 1826. "S’il fatto è vero, notre petit Musée a de quoi s’enorgueillir." Voilà de quoi irriter le Dauphinois.

 

Même si le savant se trompe en datant la stèle d’un dénommé Amonéï (pièce n° D.50 : Ameni, prêtre, accompagné de sa mère Satamény) de la XVIIème dynastie, sous le roi Khâ-kaou-rê. Il se corrigera par la suite, après la salle des Ancêtres, en replaçant le roi Sésostris III dans la XIIème.

 

Ce qui fait que la pièce est bien plus ancienne (1878-1842 avant notre ère). Enfin, il ne faut pas oublier que le Musée de Genève n’a pas fait d’acquisitions d’antiquités égyptiennes entre 1826 et 1870, ce qui démontre un manque d’intérêt au cours de plus de quatre décennies pour cette période de l’histoire.

 

 

Stèle d'Irynefer (Photo Nikopol : Musée de Genève 1)

 

 

Ceci corrige donc le passage sous silence d’Hermine Hartleben qui a affirmé : "Nous n’avons aucuns renseignements sur le séjour de Champollion à Genève, et le manuscrit de son Catalogue raisonné de plusieurs stèles précieuses (du Musée) de Genève, automne 1826 n’a pu être retrouvé" (Lettres d’Italie, p. 400. Cette note commente la lette à Rosellini citée plus haut).

 

Dans la biographie qu’elle consacre à Champollion, elle indique (p. 603) que 3 catalogues rédigés par Champollion semblent perdus à jamais : celui du Musée royal de Turin, celui de Florence et celui de Genève. Ceci en dépit de l’aide aimablement apportée dans les recherches par messieurs Bonazzi à Turin et Naville à Genève.

 

C’est à partir de renseignements fournis par Henri Wild (BIFAO 72, pp. 1-60, à l’occasion du 150ème anniversaire de la Lettre à M. Dacier), Champollion à Genève, et le site des Musées d’art et d’histoire de Genève qu’il a été possible compléter l’histoire manquante.

 

 

Voir également ce résumé de conférence sur l'Egypte de Selkis :

 

http://www.cathjack.ch/egypte_pages/conference2_egypte_et_geneve.htm

10. La dernière caravane

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:06 :: 5 - Champollion - Egypte et Nubie

La dernière caravane

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 



Drovetti écrit en mars 1828 à Jomard et Forbin, les exhortant à faire tout leur possible, afin d’empêcher Champollion le jeune d’obtenir les fonds nécessaires à son projet de vastes fouilles en Egypte.
De Doudeauville parti et de Blacas en perte d’influence, seul le succès du Musée plaide en sa faveur et compense ces absences pourtant préjudiciables.

 

Charles X et Léopold II se mettent enfin d’accord sur le principe d’une mission conjointe. Dès avril 1828, le consul général de France en Egypte est informé de la nécessité d’effectuer les démarches nécessaires auprès de Méhémet Ali, afin de garantir le bon déroulement de cette mission.

 

Pendant ce temps, l’Académie rejette une nouvelle fois la candidature du savant dauphinois, au profit d’un personnage sans relief.

 

 

Dessin de Bertin


Accompagneront Champollion, qui sera donc le directeur général de cette ambitieuse aventure scientifique et le chef de l’équipe française, six compagnons français et sept italiens (ou presque). Le dessinateur Nestor L'hôte en fait partie, ainsi que le peintre Alexandre Romain Duchesne, l’architecte Antoine Bibent rencontré en Italie, le dessinateur et peintre Pierre François Lehoux, le dessinateur François Edouard Bertin, et Charles Lenormant, inspecteur des Beaux-Arts.


Du côté italien, l’équipe comprendra outre Ippolito Rosellini, son oncle l’architecte Gaetano Rosellini, son beau-frère, le dessinateur et élève de Champollion, Salvatore Cherubini (qui est français), fils du musicien italien vivant à Paris dont Beethoven parle avec respect et qui est le maître du contrepoint et de l’harmonie, le dessinateur Alessandro Ricci, le dessinateur et peintre Giuseppe Angelelli, le naturaliste Giuseppe Raddi, connu pour ses recherches au Brésil, et son préparateur Gallastri.


Dès que Jean-François apprend que Charles X est favorable à son projet, il écrit au Grand-Duc de Toscane pour l’en informer. "Le Roi vient d’ordonner que les fonds nécessaires à une complète exploration de l’Egypte sous le rapport des monuments historiques soient mis à ma disposition, […] pour relever fidèlement les bas-reliefs et toutes inscriptions monumentales qu’il importe si fort d’étudier et d’arracher ainsi à la destruction certaine dont les menace une barbarie toujours active."

Champollion le jeune conçoit un départ fin juillet ou début août 1828, mais demande à ce que les deux expéditions s’embarquent en même temps, et surtout il espère que le Pacha Méhémet Ali comprendra l’intérêt de l’expédition, malgré les mouvements guerriers en Méditerranée orientale, et que leur sécurité sera garantie.

 

 


Méhémet Ali à cheval

 


Il écrit à l’abbé Gazzera : "J’ai toujours compté que vous seriez des nôtres, et, quoique les réductions qu’on a faites à mon plan ne me permettent point de vous assurer une indemnité pécuniaire à votre retour, je me suis arrangé de manière à ce que vous puissiez venir avec moi et rentrer en Europe sans que vous ayez aucune dépense à faire."
Si l’abbé Gazzera ne peut envisager, en raison de son état de santé, un voyage aussi long, il promet de venir le voir à Toulon. En raison de sa santé déclinante, ils n’auront jamais plus l’occasion de se revoir.


Young arrive à Paris afin de siéger à l’Académie des Sciences. Il converse avec Champollion et comprend le fossé qui les sépare désormais dans le domaine de l’égyptologie. "Nos entretiens n’ont guère été satisfaisants pour ma vanité." C’est ce qu’il reconnaît en toute franchise. Le savant anglais, visitant le département égyptien du Louvre avec Champollion, est étonné par "la magnifique collection qui lui a été confiée, supérieure, sans comparaison possible, à tous les autres musées du monde."

Cependant, dès son retour en Angleterre, victime d’influences néfastes, Young va à nouveau répéter ses erreurs, irrité de constater que, même dans son propre pays, l’Egyptien a de plus en plus de fervents adeptes.


Le 8 juillet 1828, on accorde à Champollion un congé de quatorze mois. En compagnie d’Ippolito Rosellini, Sa