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Ahmosis
Champollion, le déchiffreur et les défricheurs
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Préface Par Ahmosis
Très souvent, nous croyons connaître la vie de quelqu'un parce que nous avons retenu une phrase gravée dans le marbre immuable des manuels d'Histoire.
"Champollion ? C'est celui qui a déchiffré les hiéroglyphes !"
Mais encore ? Combien de temps cela lui a pris ? Lui a-t-on facilité la tâche ? S'est-il levé un beau matin en se disant : "Tiens : aujourd'hui, je vais percer la clé d'un mystère plus que millénaire !"
En effet, la vie d'un homme se résume-t-elle à une phrase laconique ? Non. Un homme est bien plus que ça. Champollion possédait une dimension politique et une dimension humaine que révèlent ses lettres. Certes, percer le mystère des hiéroglyphes a été le but de sa vie, ainsi que de faire connaître la civilisation égyptienne.
Les pages qui suivent sont le condensé d'une biographie que j'ai commencée à rédiger voici quelques années, en vue de la publier, car je suis tombé sous le charme des lettres écrites par l'illustre savant français depuis les rives du Nil.
Il a réussi à me communiquer sa passion à travers les siècles et je sais que d'autres ont éprouvé le même choc émotionnel. Depuis, je m'intéresse à l'Egypte et rêve d'y poser un jour le pied, et de boire (au figuré, cela s'entend) l'eau du Nil.
Partez donc à la découverte d'un homme hors du commun, à la fois par son intelligence et par son humanité profonde. Qu'il me soit permis de signaler un fait qui, à lui seul, j'en suis certain, vous donnera envie d'aller plus avant : voilà un républicain convaincu qui va se trouver pris dans la tourmente de la Terreur, puis l'épopée de l'Empire, et enfin la Restauration de la monarchie. Quel manque de chance, n'est-ce pas ?
Les voyageurs avant l'Expédition d'Egypte par Jean-Pierre Lastrajoli ©
XVème siècle
Un bénédictin zurichois, Félix Schmid, connu sous le nom de Félix Fabri, a fait un voyage en Egypte en 1483 et nous livre ce témoignage sur les pyramides et le sphinx (Evagortium in Terram Sanctam) : « Tout ce que je peux en comprendre, c’est la fausseté de l’opinion du vulgaire qui déclare que ces pyramides furent les magasins de à grains de Joseph, construites par lui pour y déposer le froment à engranger durant les sept années de stérilité comme le mentionne le Livre de la Génèse… Près des pyramides, nous vîmes une immense idole de pierre qui avait la forme d’une femme, et nous ne doutâmes point que ce fut un monument dédié à Isis. » La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.
Bernard Von Breydenbach, toujours en 1483, doyen de la cathédrale de Mayence, se fend d’un voyage en Terre Sainte et comme beaucoup à l’époque, on va voir la terre de Moïse, ainsi que celle de Joseph et ses greniers, et par-dessus tout le lieu où se réfugièrent Joseph et Marie, et que l’on dit à l’époque être au Caire. Ceci ne l’empêche pas de musarder non loin des pyramides. « De l’autre côté du Nil, on voyait aussi beaucoup de hautes pierres qui se nomment pyramides ; les rois égyptiens les avaient fait élever au-dessus de leurs tombeaux. Le peuple les appelle greniers ou magasins de Joseph ; ils les auraient fait bâtir pour garder les blés mais c’est manifestement faux, les pyramides ne sont pas creuses à l’intérieur. Auprès de ces pyramides, la grande idole d’Isis, jadis vénérée par les Egyptiens, semble encore debout. »
Deux ans plus tard, c’est Joos Van Ghistele, échevin de Gand, qui s’en va chercher le prêtre Jean en Ethiopie. Voici ce que trace de sa plume son chapelain Ambrosius Zeebout : « On raconte dans la région que ces édifices sont d’anciennes sépultures des rois d’Egypte, comme en témoigne Diodore de Sicile dans le deuxième livre de ses histoires, où il affirme que les rois d’Egypte avaient jadis la passion de ses faire construire de belles sépultures, qu’ils plaçaient cette occupation à part et au-dessus des autres et aussi qu’ils consacraient plus d’argent et de soins à décorer richement des sépultures qu’à orner les palais où ils habitaient de leur vivant ; ils disaient qu’une fois morts, leur corps devraient passer plus de temps dans ces tombeaux qu’il n’en avait passé de leur vivant dans les palais. A l’intérieur, ces pyramides, au lieu d’être creuses, sont pleines comme un mur ; un tout petit couloir étroit et aux nombreuses marches descend jusqu’à une petite espèce de salle voutée dans laquelle il faut pénétrer avec de la lumière, car il y fait très sombre. » S’ensuit une descrïption de statues qui se seraient trouvées dans la pyramide, ainsi que la légende qui coure que la tête du Sphinx avait coutume de parler autrefois et de rendre des oracles. « Cette statue a l’apparence d’un être humain jusqu’aux épaules, mais à partir de là, elle revêt la forme d’un serpent… ; la statue toute entière est sculptée dans une seule pierre. »
XVIème siècle
Pierre Belon du Mans, de la Sarthe vu son nom, était un savant de la Renaissance. Il visita l’Egypte en 1547. Voici ce que raconte sa plume : « Il semble à voir les Pyramides que ce soyent des montagnes de démesurée grandeur. (…) La plus grande Pyramide pour être en lieu un peu plus bas que la seconde, apparaît de loin être plus petite mais de près elle se montre sans comparaison plus grande. (…) C’était le sépulcre d’un Roi d’Egypte, pour lequel la pyramide fut faite. » Et le voilà qui enchaîne sur le Sphinx, rappelant qu’il est le « grand colosse nommé par Hérodote androsphinx... » Enfin, il s’intéresse aux momies, en bon médecin qu’il est. « L’usage desdits corps embaumés en Egypte, c’est à dire notre Mumie, est en si grand usage en France, que le Roi François restaurateur des lettres n’allait nulle part, que les sommeliers n’en apportassent toujours (…). » A noter qu’Ambroise Paré écrivait que ce prétendu remède « cause de grandes douleurs à l’estomac avec puanteur de bouche, grand vomissement qui est plutôt cause d’émouvoir le sang et le faire davantage sortir des vaisseaux que de l’arrêter. »
Prospero Alpini, de la Vénitie, médecin et botaniste a herborisé en Egypte, et nous livre un témoignage : « C’est la plus grande des trois que l’on rencontre d’abord en chemin. Elle est faite de blocs carrés d’une pierre dure comme le marbre et elle présente aux yeux une telle masse que plus d’un a pensé que les pierres de presque toute l’Europe ne pourraient à peine suffire comme terme de comparaison. »
En grimpant sur le monument, il trouve les noms de beaucoup de personnage qui les ont gravés pour laisser un impérissable souvenir. Il porte ensuite ses regards sur le Sphinx, « fait d’un énorme monolithe. (…) Il présente un immense et très large visage, regardant vers le Caire et sculpté avec une très grande habileté. En effet, son menton, sa bouche, son nez, ses yeux, son front et ses oreilles apparaissent taillés avec une profonde connaissance de la sculpture d’art. Dans la pierre, n’apparaît aucune ouverture par où l’on puisse entrer … ».
XVIIème siècle
Le père Pacifique, capucin et missionnaire français, natif de Provins, s’en alla dans le Levant prêcher à Alep et en Perse. Le prédicateur revint et publia en 1631 une relation de son voyage qui parle brièvement de l’Egypte où il passa avant 1628. Des éléments intéressants sur Alexandrie, surtout si l’on s’est intéressé à la récente (re)découverte de la mission française alexandrine : « Il y a dessous terre les plus belles citernes du monde, grandes comme des église, admirablement voutées, piliers sur piliers, lesquelles citernes s’emplissent d’eau par le débordement du Nil, et en font ainsi provision pour l’année. Mais à présent les canaux de la plupart étant rompus, il n’y en a que quelques unes qui se remplissent, et l’eau se tire par des bœufs, avec des roues. »

Pietro Della Valle, noble italien, suite à une déception amoureuse, fit un voyage en Terre Sainte de 1614 à 1626 (c’est dire s’il était déçu ! Mais l'histoire ne dit pas s'il yeut miracle à son retour). Ce brave homme a une importance non négligeable dans la découverte de Champollion. Il recueillit des textes coptes, dont 5 grammaires, lesquelles passèrent entre les mains d’un savant arabe pour atterrir sous les yeux du père jésuite Kircher qui publia une grammaire copte dont se servit Champollion à ses débuts. Mais voici ce qu’écrit Pietro Della Valle sur la pyramide de Khéops :
« Le sépulcre qui est bâti au bout de cette chambre, est situé de travers et séparé de la masse : l’on y voit aussi un grand pilier et gros extrêmement d’une seule pièce de cette pierre d’Egypte, que Belon en plusieurs endroits appelle Thébaïque, de laquelle j’ai éprouvé la dureté par les coups de marteaux que j’y donnais sans en avoir jamais pu détacher un seul éclat. (…) Au reste le sépulcre n’a point de couvercle, je ne sais s’il a été rompu, ou s’il n’en a jamais eu, parce que le Roi, à ce que dit le peuple de ce quartier ignorant et grossier, qui a fait bâtir cette Pyramide, n’y a jamais été enseveli, et que pour cela elle est ouverte : la porte même ne se trouvant plus, à la différence des autres Pyramides voisines qui sont toutes fermées. » Il ramena dans ses bagages, entre autres choses, deux momies qui finirent au Musée de Dresde, et qui furent totalement détruites lors du bombardement effroyable de 1945.
Le père Antonius Gonsales, de père espagnol, naquit à Malines, et après avoir été prêtre à Liège et Anvers, s’en alla en 1664, en Terre Sainte, visitant l’Egypte, aux alentours de 1666. Il se rendit à de nombreuses reprises à Gizeh, escaladant et explorant à de nombreuses reprises la Grande Pyramide, qu’il ne trouva pas du reste véritablement extraordinaire, si ce n’est sa taille. Il donne une idée de sa taille en signalant que : « l’archer le plus fort n’arrive pas à lancer son trait à partir du sommet au-delà des côtés, la flèche retombant toujours sur les degrés. »
Vincent de Stochove était un notable brugeois alla lui aussi visiter les lieux saints, mais fit preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit pour l’archéologie et l’histoire ancienne. Il était initialement parti pour Rome, mais comme la peste y sévissait, il changea d’idée et opta pour le Levant, et débarqua à Damiette en 1631. Il fut impressionné par les crues du Nil « qui prend sa source dans un lac aux pieds des Monts de la Lune au paradis terrestre. »
Il vit dans le Sphinx « fait d’une seule pierre », tout comme Antonius Gonsales, une « idole moitié femme, moitié taureau. »
Il aurait souhaité ramener une momie, mais comme les marins français étaient plus superstitieux que leurs confrères anglais ou hollandais, puisqu’ils croyaient que les cadavres emmaillottés avaient le pouvoir de déclencher des tempêtes, il y renonça.
François de La Boullaye Le-Gouz, gentilhomme angevin, partit à la recherche de livres cités par la Bible et perdus. Il parvint ainsi au Caire en 1649. Pour Alexandrie, il décrit une ville dont l’air est malsain. « L’air de cette ville est extrêmement mauvais et pestilencieux à cause de la grande quantité de citernes d’où sortent des vapeurs grossières que le soleil élève facilement à cause qu’il n’y a plus de maisons et en infecte l’air ; l’on n’y peut habiter que l’hiver, si l’on n’y veut mourir. »

Concernant la Grande Pyramide, il nota : « Sur cette plate forme au sommet de la pyramide, soixante hommes peuvent tenir debout, distant du centre de 565 pieds qui est la hauteur de la pyramide. » Pour le Sphinx, il souligne des points dont celui-ci mérite intérêt. « Le nez me fait croire que c’était la représentation du même roi qui a fait bâtir la Grande Pyramide. (…) A mon avis, le tombeau de jaspe a été autrefois le sépulcre de quelques pharaons », ce qui ne l’empêcha pas de tempérer en signalant que vu la grande ancienneté de pyramides, « on n’en peut rien dire que par opinion. » Concernant le soi disant Puits de Joseph, il se montra peu convaincu, pensant que si le patriarche avait été l’auteur de celui-ci, Moïse n’aurait point manqué de le signaler.
Cornelis de Bruyn (orthographié le Brun ou Lebrun dans les éditions françaises), natif de La Haye, après une formation de dessinateur et de peintre, entreprit un voyage dans le Levant, en 1681. Les pyramides retinrent son attention et il dessina celles de Gizeh. Après y avoir pénétré, il décrit l’intérieur. « Au bout de cette montée on vient dans la chambre dont nous venon de parler, elle est fort grande et spacieuse, vu qu’elle a 32 pieds de long, 16 de large et 19 de haut. (…) Au bout de cette chambre on voit un sépulcre vide taillé tout entier d’une seule pierre, qui lors qu’on frappe dessus rend un son comme une cloche. » Comme on peut voir, les méthodes d’exploration sont assez rudimentaires et même agressives (Pietro Della Valle teste la dureté au marteau, La Boullaye Le-Gouz tire à l’arquebuse pour chasser les mauvaises bêtes des corridors, et De Bruyn prend le sarcophage de Khéops pour un bourdon. Zahi Hawass en mangerait son chapeau !).

Pour le Sphinx, de Bruyn signala la légende d’un passage entre le puits de la pyramide et le Sphinx, notant avec scepticisme : « Mais ce qui fait voir que cela n’est pas vrai, c’est que de tous ceux qui ont eu la curiosité d’y descendre, il n’y a personne qui ait trouvé un passage au fonds de ce puits, de sorte qu’on ne saurait dire avec aucune certitude, quoiqu’il en puisse être, s’il y a un conduit sous terre d’un côté ou d’autre qui mène à ce Sphinx. » Ceci ne l’empêche pas de tomber dans un travers, qui aura cours jusqu’à la découverte de Champollion, sur les hiéroglyphes : « Il semble qu’il soit plus raisonnable de croire que les Egyptiens, qui avaient accoutumé de représenter par des emblèmes et par des figures mystérieuses toute leur science, et toute la connaissance qu’ils avaient des secrets de la nature. » La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.
Illustration de Jean Thenaud
Anthoine Morison était né à Bar-le-Duc en 1657, et devenu chanoine, entreprit à 40 ans un élerinage vers les Lieux saints, qui passait forcément par l’Egypte. Si sa « Relation d’un voyage nouvellement fait au mont Sinaï et à Jérusalem » ne fut pas ce qu’il y avait de plus pertinent pour les passages touchant à l’Egypte, il en est un qui a l’intérêt de signaler que les couleur du Sphinx étaient bien plus que perceptibles. « Ce que j’admire le plus dans cette divinité monstrueuse était la vivacité de sa peinture et surtout du vermillion de ses joues qui semble y être appliqué depuis deux ans quoi qu’il en ait bien plus de deux mille. » Il aurait été encore plus admiratif, s’il avait su que le Sphinx datait de 2400 av. J.-C.

Jean de Thévenot fut un voyageur d’un type nouveau. Il ne se rendit pas en Egypte avec pour but principal de marcher sur les pas de Moïse ou visiter les Lieux saints. « Le désir de voyage a toujours été fort naturl aux hommes (…) ; le grand nombre de voyageurs qui se rencontrent dans toutes les parties de la terre prouve assez la proposition que j’avance. » Celui qui fut à l’origine de la diffusion du café en France, nous livrait de façon très plaisante les motivations de son voyage : « comme en l’an 1652, je n’avais point d’affaires considérables qui dussent m’en empêcher l’effet, je résolus facilement de satisfaire ma curiosité. » Il décrivit le Sphinx et nota également qu’il ne communiquait nullement avec le puits de la Grande Pyramide. De même, avec raison, il supposa le premier que Memphis se trouvait dans les environs de Saqqara.
Jean-Michel Vansleb, né à Erfurt, fut envoyé en Ethiopie, afin de conclure un accord avec les les théologiens de ce pays entre leur église et celle des protestants. En 1672, le voilà à nouveau mandé en Egypte, afin d’y acquérir des manuscrits et des médailles pour la bibliothèque de Louis XIV. Il fut chargé par Colbert de décrire les monuments qu’il y verrait. Voici ce qu’il écrivit sur la capitale thébaine : « A Luxor, on voit les restes d’un très beau temple des anciens Egyptiens, dans lequel il y a 78 colonnes d’une grosseur prodigieuse (…). Il y a devant ce temple deux aiguilles carrèes très hautes, et toutes entières ; d’un travail si frais qu’on dirait à les voir, qu’elles ne sont que de sortir des mains de l’ouvrier. (…) Il y a auprès de leurs bases deux statues de femme en marbre noir : et quoi qu’elles soient ensevelies dans la terre jusqu’à la ceinture, elles sont néanmoins au dehors de la hauteur de trois hommes. (…) Elles ont sur la tête une coiffure tout-à-fait bizarre, et une manière de globe par-dessus. Elles ont le visage gâté, tout le reste est entier. »
Le Hollandais Olfert Dappert publia en 1668 et 1676 sa Decription de l’Afrique (1686 en langue française). Dans ce livre, on trouvait une carte complète de l’Afrique, assez parfaite pour l’époque (voir illustration) et un passage obligé sur les pyramides.

Les représentations des pyramides très effilées et du Sphinx n’étaient pas aussi réussies, hélas. Ses déductions ne se révélèrent guère meilleures, puisqu’il pensait que, comme les sables environnaient le Sphinx (il y voyait pourtant justement la tête d’un homme et le corps d’un lion), la pierre, dans laquelle fut taillé le monument, avait été amenée d’ailleurs, ce qui aurait été un exploit plus grand que celui des pyramides, dans la mesure où « cette figure est tout d’une pièce, et la matière en est fort dure, les proportions du visage, du front, des yeux, du nez, de la bouche, du menton, (…) y sont si bien gardées, qu’il est facile de reconnaître que cette statue est d’un bon maître. »

En ce qui concerne les momies, Dappert signalait alors, ce que l’on sait fort bien à présent : « La plupart des habitants de Saqqara, qui est le village le plus proche de ces antres souterrains, gagnent leur vie à déterrer ces Mummies, parce que le pays est peu fertile, le labourage peut à peine les entretenir. »
Johann Ludwig Burckhardt
Par Ahmosis ©
Arabisant réputé et explorateur suisse, Johann Ludwig Burckhardt est né à Lausanne en 1784 et, après des études à Göttingen (où enseignera Heinrich Brugsch plus tard), ainsi qu’à Cambridge où il apprend l’arabe, il voyage pour le compte de la Société Africaine de Londres.
Il se rend en Syrie en 1809, puis en Egypte, avant de passer en Nubie, où il se fait passer pour un Syrien, sous le nom de Cheik Ibrahim, étant ainsi le pionnier de l’exploration de cette contrée. Dans le périple qui l’y amène, il va se produire un événement qui aura de l’importance pour l’égyptologie.

Tandis qu’il remonte le Nil, au sud d’Assouan, dans la contrée que les pharaons nommaient pays de Koush, il remarque une pierre importante, en pied de falaise, où s’est accumulé le sable porté par les vents du désert, de puis le plateau qui surplombe le site ; cette pierre émerge des sables et l’intrigue, car à la lunette elle lui paraît sculptée. Il aborde et s’en approche, pour s’apercevoir, après examen, qu’il s’agit d’une tête colossale.
"Une physionomie jeune, expressive, plus proche des canons de la beauté grecque qu’aucune autre représentation égyptienne que je connaisse." Il a en face de lui le visage de Ramsès II, dont Champollion le jeune admira les colosses moins imposants à Rome et à Memphis. "Si l’on pouvait dégager le sable, on trouverait un grand temple." Le Suisse a le nez creux sur ce coup-là, mais il est plus voyageur-aventurier qu’archéologue.

Petra
En 1813, il est l’un des premiers européens à visiter les villes saintes de l’Arabie. A son retour en Egypte, il parle à Bankes de sa découverte près d’Assouan. Ce dernier la visite à son tour, puis ce sera au tour de Drovetti, (le fameux consul de France lors de l’expédition franco-toscane).

Drovetti y engage des Barabras (tribu nubienne occupant les environs d’Assouan), pour dégager le temple des sables. Un vieillard leur prédisant le malheur pour le village, si le sanctuaire était profané, les ouvriers ne travaillent pas et rendent son argent, dont ils ignorent du reste la valeur, au consul alors destitué qui rentre profondément déçu de son expédition.
 Abou Simbel par Roberts
Burckhardt a signalé l'emplacement d'Abou Simbel à Belzoni qui visitera de façon plus utile le célèbre site.
Quant à Burckhardt, dont les journaux seront publiés entre 1819 et 1830, tandis qu’il prépare une expédition pour le Fezzan (province du sud-ouest de la Libye, entièrement saharienne), il meurt au Caire en 1817.
Bibliographie sur BNF au format PDF :
Giambattista BELZONI, l’aventurier de Padoue
Par Ahmosis ©
En juillet 1817, d’après les indications qu’a données Burckhardt, Giambattista Belzoni parvient à Abou Simbel, avec l’idée de dégager le temple des sables, mais il risque fort de se heurter au même problème que Drovetti.
Qui est ce Belzoni qui, il y a deux ans à peine, ne connaissait pas l’Egypte ? C’est une drôle d’histoire qui commence à Padoue en 1778, puisqu’il y voit le jour, dans une famille peu aisée. Néanmoins, il peut se rendre à Rome à l’âge de 16 ans, il y suit des études d’hydraulicien, tout en s’intéressant à l’archéologie.

Pendant 16 années, il parcourt l’Europe où, pour gagner sa vie, il exerce les métiers les plus divers, dont celui d’hercule de foire, le Samson patagon. Car il est doté d’une force et d’une taille exceptionnelle qui le fera surnommer le Titan de Padoue. Il se produit avec les artistes des foires dans la péninsule ibérique, où une envie de nouveaux horizons le saisit.
Accompagné de son épouse Sarah, il s’embarque en 1814 pour Malte. Les crues du Nil lui ont donné une idée. En juin 1815, il se rend de Malte en Egypte, avec l’idée de vendre à Méhémet Ali une machine hydraulique de son invention, destinée à améliorer le système d’irrigation.
Ce projet ne reçoit pas d’écho favorable, dans la salle d’audience du Pacha, et il se retrouve sans argent et sans but. A Alexandrie, il est blessé par un soldat turc, au cours d’une altercation.

Fréquentant Burckhardt, Drovetti et Salt, ce dernier engage le Titan de Padoue pour effectuer des fouilles pour son compte, ayant décelé le tempérament nécessaire chez Belzoni pour mener à bien de telles recherches dans un pays où la force physique et l’esprit d’entreprise sont indispensables.
Le consul anglais lui demande s’il se sent capable de ramener de Thèbes à Alexandrie le buste du jeune Memnon, dont Burckhardt a parlé. Belzoni accepte cette mission, que d’autres ont refusée, la jugeant impossible à mener. Il s’agit du haut d’un colosse, dont la partie inférieure est toujours à Thèbes. "Je dois dire que sa beauté, sinon sa taille dépassait mon attente."

Pour obtenir l’autorisation de procéder à des fouilles, Belzoni se rend chez le cachef d’Ermant, deux jours plus tard et, pour embaucher de la main-d’œuvre, cherche à obtenir l’aval du caïmacan de Gournah qui restera évasif. Passant outre, il demande au cachef cette autorisation et l’obtient. Une course contre la montre va se jouer, devant la montée future des eaux du Nil en crue.
Le 27 juillet 1816, il fait fabriquer par le charpentier une plate-forme en bois, à partir de poutres carrées. Il fait lever le buste, à l’aide de quatre leviers, et demande à le placer sur le fardier confectionné par le charpentier. La sculpture est soulevée et un premier rouleau est glissé sous le fardier ; trois autres rouleaux suivront.

A l’aide de cordages, les vingt ouvriers tirent à présent le buste. Le soir, il constate qu’ils ont progressé de quelques mètres. Le lendemain, il doit briser les socles de deux colonnes pour permettre le passage du fardier et ainsi progresser qu’une quarantaine de mètres ; à la fin de la journée, il a un malaise causé par la fatigue et la chaleur.
Le 29 juillet, trouvant du terrain sablonneux, où le pesant fardeau s’enfonce, il doit faire un détour de près de deux cents mètres. S’il arrive à proximité du Nil, le 6 août au soir, le matin aucun ouvrier ne se présente pour mettre le buste en un endroit qu’il a repéré et où il serait à l’abri de la crue qui se poursuit.

Il apprend que le caïmacan a donné l’ordre aux ouvriers de ne pas l’aider dans sa tâche. Belzoni soupçonne Drovetti d’être à l’origine de ce coup, car il faut se rappeler que Salt, Drovetti et d’Anastazy, le consul de Suède (voir les papyrus Anastasi), se livrent une guerre sans merci pour le commerce des antiquités.
Le cachef débloque à nouveau la situation et le 12 août le buste de Memnon est hors d’eau. Le bateau suffisamment large pour le transport parvient en novembre et la partie du colosse parvient au Caire, avant de finir sa course au British Museum, où on lui attribuera le vrai nom du pharaon qu’il représente : Ramsès II.

Si le géant de Padoue a su montrer sa capacité à résoudre les problèmes sur le terrain, chacun restera songeur devant l’exploit réalisé par les anciens ouvriers Egyptiens qui mirent en place cette statue, alors entière. Drôle de destin que celui de ce colosse dont la partie inférieure trône à Thèbes, tandis que le partie supérieure est exposée à Londres.
Au cours de cette même année 1816, il visite le temple d'Abou Simbel, qu’il désensable partiellement, tandis qu’il a abandonné le buste du jeune Memnon sur les bords du Nil en crue et qu’il attend qu’on lui trouve un bateau adapté au transport.

Le cachef de Ballana suppose que si cet Européen de donne autant de mal pour enlever le sable, c’est qu’il a la certitude d’y trouver un trésor. Il donne son accord pour embaucher autant de monde qu’il le souhaite, en échange de la moitié des trésors qui seront dégagés.
La première difficulté à vaincre est de faire comprendre l’usage de la monnaie à des personnes qui ne connaissent que le troc, comme c’est le cas dans cette région d’Egypte, ainsi que Drovetti a pu en faire l’amère expérience.
Il envoie donc un des habitants de ce lieu, muni d’une pièce, vers son bateau et lui suggère de demander une denrée qu’on lui donne pour ce que la pièce vaut. Intégrant la valeur d’échange de la pièce, les ouvriers acceptent de démarrer les travaux, mais les outils rudimentaires, empêchant une progression rapide du chantier, il doit abandonner et retourner à son buste, avec l’issue que l’on sait.

Abou Simbel, dessin de Belzoni
Belzoni se transforme dès lors en chasseur d’antiquités, agissant pour le compte de Salt. Il va sympathiser, par exemple, avec des brigands, afin qu’ils lui montrent les momies qu’ils vendaient ; il s’empare donc des papyrus qu’on a jadis placé dans les sarcophages et les bandelettes.
Salt lui demande de réussir là où Drovetti a échoué et de retourner à Abou Simbel. Le consul de France a beau envoyer des menaces de mort au padouan, par l’intermédiaire de ses sbires, ce dernier, accompagné du secrétaire de Salt et de deux capitaines de la Royal Navy, revient le 4 juillet 1817 sur le lieu de son demi-échec ; le voici de retour, deux ans après, et il foule les rives proches du temple que pressentait Burckhardt.

L’aventurier italien obtient difficilement les autorisations nécessaires pour embaucher de la main-d’œuvre ; le cachef a visiblement été contacté par l’ennemi intime de Salt. Enfin, une semaine après son arrivée, les travaux débutent et les ouvriers travaillent avec une lenteur désespérante.
Le 16 débute le ramadan et, par conséquent, le chantier est déserté ; les Barabras absents, le géant de Padoue décide d’avancer avec les hommes d’équipage, les deux capitaines ainsi que le secrétaire, et constate que le désensablage avance bien plus vite de cette manière.

A la fin du mois, la partie supérieure de la porte est visible, au point que Belzoni peut ramper dans le temple ; cependant une chaleur estimée à 55°C fait retourner les intrus à l’extérieur. Un mur de pierres, assemblées avec de la boue, comme cela se pratique en méditerranée occidentale, est monté afin d’empêcher que le sable, en cas d’effondrement soudain, ne bouche l’entrée, piégeant des visiteurs condamnés au trépas.
Après vingt-deux journées d’un labeur intense, par une chaleur à peine supportable, tout le sable est enlevé et les quatre plus grands colosses des temps pharaoniques s’offrent au regard des voyageurs. Une fois la porte du temple franchie, le titan de Padoue et ses compagnons passent dans des salles taillées dans le roc.

Abou Simbel par Roberts
"Il s’agissait en fait d’un temple des plus magnifiques, embelli par de splendides reliefs, de superbes peintures, des figures colossales."
Voulant reproduire les bas-reliefs, il doit renoncer car "la chaleur était telle qu’elle ne nous permettait guère de dessiner, la transpiration de nos mains imbibant rapidement le papier." Il choisit de laisser ce soin aux voyageurs à venir, qui seront plus à leur aise lorsque la température sera retombée de quelques degrés, grâce au désensablage. Le 4 août, l’expédition revient, sans ramener de butin.
Belzoni ne reste pas longtemps inactif. Sans doute émoustillé par ces découvertes, une passion naît en lui pour les fouilles, même si ses méthodes sont discutables.
Il s’arrête aussi à Thèbes, et choisit un site qui surprend les ouvriers chargés de creuser : le lit d’un torrent en cas de fortes pluies. Dès le lendemain, une ouverture est visible et il est convaincu, à juste titre, d’avoir mis au jour une des tombes royales qu’évoquait Hérodote et Strabon.
 Géographie de Strabon
Quand il emprunte le corridor, sa torche éclaire, pour la première fois depuis des millénaires, des peintures et des bas-reliefs qui l’émerveillent et lui confirment que son intuition était bonne. Il descend quelques marches, passe un nouveau corridor sublimement décoré, lui aussi, et se trouve face à un puits de neuf mètres de profondeur. A quatre mètres du géant de Padoue, il y a une ouverture, de l’autre côté du puits.
Belzoni doit retourner, afin de chercher l’équipement adéquat, et, le lendemain, il revient avec des troncs d’arbres, il franchit le vide et parvient à une salle qui donne sur une chambre. Remarquant dans la salle aux quatre paliers un escalier que les voleurs avaient découvert, il l’emprunte et avance dans un corridor aux parois plus richement décorées que les précédents, puis dans un nouvel escalier et enfin parvient à une pièce superbement illuminée de scènes d’offrandes.

En passant dans la salle suivante aux six paliers, il aboutit dans une dernière pièce ; une chambre semble avoir été taillée de manière hâtive, comme si le travail n’avait pu être achevé et le titan de Padoue en déduit que cette pièce n’a été qu’ébauchée. Dans une partie qu’il nomme salle d’Apis, il trouve les restes de taureaux embaumés et un sarcophage. Hélas pour lui, les voleurs étaient déjà passé par là.
"Ce tombeau magnifique, ayant neuf pieds cinq pouces de long sur trois pieds sept pouces de large, est fait du plus bel albâtre oriental : n’ayant que deux pouces d’épaisseur, il devient transparent quand on place une lumière derrière une des parois ; en dedans et en dehors, il est couvert de sculptures ;… Jamais l’Europe n’a reçu de l’Egypte un morceau antique de la magnificence de celui-ci. Malheureusement le couvercle manquait."

En inspectant les dalles, il aperçoit un escalier qui mène à un passage souterrain où il rampe durant près de cent mètres, avant d’être arrêté par l’obstruction du passage. Belzoni revient en arrière et, dans les jours qui suivent, recopie les fresques qui ornent la tombe, ainsi qu’il dessine le plan de celle-ci, et reçoit la visite d’un responsable local qui espère partager un trésor dont la rumeur s’est faite l’écho. Le représentant de Méhémet Ali finit par repartir, après s’être convaincu qu’il n’y avait rien à gratter.
Salt vient voir la fameuse tombe de Séthi 1er et le géant italien en repart en février 1818. Fidèle à ses habitudes, il ne reste pas inactif longtemps, car le consul anglais, qui n’a qu’à se louer de ses services, lui permet d’ouvrir un chantier à Gizeh, sur la seconde pyramide qu’Hérodote attribuait à Khephren.
Le 2 mars, il repère l’entrée principale, après avoir renoncé à emprunter la galerie que des voleurs ont creusée, mais qu’il juge trop périlleuse. Il parvient enfin dans la chambre funéraire, mais le sarcophage contient des os de bœuf ; un terrassier et un maçon, si l’on en croit les graffitis sur les murs, ont commis ce forfait.

En 1819, il visite Médinet el-Fayoum et l’oasis de Bahariyah, après avoir atteint, à la fin de l’année précédente, la Mer Rouge et Bérénice. En mai, il revient à la tombe de Séthi 1er, avec un médecin de Sienne, doté d’un excellent coup de crayon, Alessandro Ricci.
Celui-ci l’aidera à reproduire les bas-reliefs et Belzoni escompte, à partir des moulages qu’il en fait, faire une reconstitution grandeur nature du tombeau. Il ignore que sa découverte du tombeau de Séthi 1er est incomplète, car il a fallu attendre 1986 pour que l’on trouve la véritable salle funéraire du roi, le sarcophage trouvé par le padouan n’appartenant qu’à un proche du pharaon.

En 1820, il publie le récit de ses voyages et découvertes, qu’il n’hésite pas souvent à rendre plus attrayant par des effets de style et des nuées de momies. L’année suivante, il présente une exposition sur sa découverte de la tombe royale où sont visibles certains des moulages effectués, ainsi que le sarcophage qui sera acheté plus tard par le Soane Museum.
En 1822, on raconte que la péniche amenant la reconstitution de la tombe de Séthi 1er à Paris passe sous les fenêtres du lieu où Jean-François Champollion lit sa fameuse lettre à M. Dacier. Le déchiffreur va d'ailleurs rencontrer Belzoni et l'aider à rédiger sa notice, de façon anonyme, en raison des mauvaises relations de Bankes et du Dauphinois.
Au mois d’avril 1823, l'aventurier padouan projette une expédition des plus audacieuses. Il débarque au Maroc, d’où il rejoint le Sahara avec le but de découvrir Tombouctou et la source du Niger. Il meurt à Gwato, dans l’actuel Nigeria, en décembre 1823.

Il reste célèbre par ses découvertes et par la mise au jour du temple d’Abou Simbel, même si, le plus souvent, les méthodes qu’il utilisait afin d’avancer étaient discutables, comme l’emploi de l’explosif. Mais il était d’une époque où seuls les aventuriers allaient en Egypte, et où l’archéologie n’avait pas encore défini les méthodes et les buts qu’on lui connaît à présent.
Bibliographie sur le web :
1 - Treize siècles de ténèbres par Jean-Pierre Lastrajoli ©
L’île de Philae qui s’offrira aux regards des voyageurs pendant 1300 ans, entre le cinquième siècle de notre ère et la fin du XVIIIème, conservera une grande beauté et un profond mystère. Les colonnes et les murs étaient couverts de couleurs et les trois arts majeurs de l’Egypte (architecture, sculpture et peinture) se conjuguaient en un seul.
Malgré l’âge relativement récent de l’ensemble, les architectes et les artistes n’en étaient pas moins les héritiers d’un savoir millénaire et la destination religieuse des constructions fut l’un des facteurs qui présidèrent à son homogénéité avec les temples plus anciens. Les empereurs romains avaient continué à faire élever des temples, en partie pour remplacer les monuments en ruines, ainsi que l’avaient fait tous les Lagides.
Philae (Roberts)
Sur la fin de l’empire, en pleine décadence, une religion émergeait, issue elle-aussi du Moyen-Orient. Les Chrétiens, après s’être cachés, n’hésitaient plus à se montrer, tandis que les anciens dieux de l’Egypte, sans un souverain garant de l’ordre contre le chaos, tombaient progressivement dans l’oubli, ainsi que tous les savoirs antiques. Seuls quelques prêtres d’Isis, à Philae, conservaient une partie de ceux-ci, parmi lesquels la connaissance des hiéroglyphes, dont les derniers y furent gravés en 394 de notre ère.
Des immigrants grecs et romains s’étaient installés sur la terre des pharaons, mais ignorant totalement l’écriture hiéroglyphique ; comme la plupart des Egyptiens (Aigouptos en grec, qui deviendra avec le temps copte) qui parlaient l’ancienne langue ne savaient pas l’écrire, les nouveaux venus se servirent de l’alphabet grec, additionné de sept signes empruntés à l’écriture démotique pour les sonorités étrangères au grec afin de transcrire la langue millénaire.

L’alphabet copte était né. La langue copte survivrait aux invasions Arabes, car adoptée par l’église pour servir la messe. La religion chrétienne allait donc permettre, sans le vouloir, d’exhumer une langue qu’elle avait contribué à faire disparaître.
En effet, des convertis, victimes de zélotisme, ne pouvant supporter la présence d’un culte impie, envahirent l’île de Philae, tuant ou chassant les prêtres, endommageant certains vestiges, et transformant le reste en lieux de culte chrétiens. C’en était fait : désormais, le savoir des hiéroglyphes tomberait dans un oubli regrettable et, pendant près de treize siècles, tous les monuments encore visibles de l’Egypte n’offriraient qu’un aspect décoratif, ou nourriraient les plus folles hypothèses sur des mystères que cette écriture inconnue pourrait révéler, des pouvoirs qu’elle permettrait d’acquérir et toutes les fadaises qui circulent généralement autour de tout ce qui n’est pas encore expliqué.
Si, pour le voyageur qui parvenait à admirer ce qui restait de l’Egypte des pharaons, l’ancienneté des vestiges ne faisait aucun doute, leur seule datation se faisait en fonction de la Bible et des épisodes de Joseph et Moïse. L’origine du monde, d’après l’addition de l’âge des patriarches, dépassant de peu 4000 ans avant notre ère, toute la perception que l’on eut jusqu’à la fin du XIXème siècle de l’Egypte fut grandement faussée par des considérations religieuses.

Manéthon, pourtant un prêtre égyptien, au IIIème siècle de notre ère écrivit son histoire de l’Egypte en grec. Horapollon, un autre prêtre, écrivit en copte Hieroglyphica, où il donnait une liste des hiéroglyphes et leur interprétation unique qui, selon lui, était symbolique ou ornementale. Largement diffusé à partir de 1419, date à laquelle Critoforo Bundelmonti ramène d’Andros une copie du manuscrit, tous les savants allaient buter, dans les siècles à venir, sur cet ouvrage qui démontrait principalement que l’écriture ancienne était déjà inconnue parmi les savants égyptiens, à une époque où les pharaons avaient disparu depuis moins de trois siècles.
Hérodote qui avait visité la terre des pharaons pendant l’occupation perse en 450 avant notre ère, nous donna des éléments d’appréciation sur cette civilisation, dont certains étaient inexacts. Voilà le matériel avec lequel devraient œuvrer les siècles à venir et l’on peut comprendre que, vu l’éloignement géographique et l’occupation musulmane, le monde chrétien n’ait pas pu s’intéresser pleinement à ce problème.

Diodore de Sicile , dans son Histoire Universelle, à propos des lois et des mœurs des habitants des Deux-Terres, affirmait : « Elles n’ont pas été révérées des Egyptiens seuls. Les Grecs mêmes les ont admirées ; de sorte que les plus habiles d’entr’eux se sont fait honneur de venir jusqu’en Egypte pour y apprendre les maximes et les coutumes de cette fameuse nation. » Il ajoutait même : « Les Egyptiens disent que l’Ecriture et l’Astronomie ont pris naissance chez eux. Ils ont proposé les premiers problèmes de Géométrie et ont inventé la plupart des arts. Ils prouvent que leurs lois sont excellentes, parce qu’ils comptent plus de quatre mille sept cents ans où l’Egypte a été gouvernée par des Rois presque tous nés chez eux ; et qui ont rendu ce Royaume le plus heureux qui fut au Monde : ce qui ne serait pas arrivé si les Rois et les sujets n’avaient pas suivi des lois très parfaites.»
Pourtant, les siècles à venir, ignorant la relation de cette historien, affirmera exactement le contraire. Les pharaons ne pouvaient être que des tyrans, puisqu’ils avaient asservi le peuple d’Israël, et les Deux-Terres avaient le rôle du méchant dans la distribution. Les pyramides étaient les greniers où Joseph, où le fils de Jacob avait entreposé une partie des récoltes, en prévision des années de disette que connaîtrait l’Egypte, selon Ogier VIII, seigneur d’Anglure en Champagne, en pèlerinage vers les Lieux Saints, qui put les contempler en novembre 1395. En 1626, Pietro della Valle, au retour d’un voyage en Orient, rapporte dans ses malles deux lexiques copte-arabe et cinq grammaires. Passionné par les inscrïptions des obélisques, trophées des empereurs romains, un jésuite allemand, Athanase Khircher, auteur d'une théorie sur la couleur , et titulaire de la chaire de mathématiques au Collège romain, réussit à se faire confier les manuscrits de Pietro della Valle. En 1636, il suppose, avec justesse, une parenté entre le copte et l’égyptien ancien.
Kircher
Avant 1643, le Khircher écrit : « Les hiéroglyphes sont bien une écriture, mais non l’écriture composée de lettres, mots, noms et parties du discours déterminées dont nous usons en général : ils sont une écriture beaucoup plus excellente, plus sublime et plus proche des abstractions qui, par tel enchaînement ingénieux des symboles, ou son équivalent, propose d’un seul coup à l’intelligence du sage un raisonnement complexe, des notions élevées ou quelque mystère insigne caché dans le sein de la nature ou de la divinité. »
« Le jésuite Kircher… abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous le titre d'Oedipus Aegyptiacus, de prétendues traductions des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les obélisques de Rome », constate Champollion, en critiquant l'attitude de Kircher qui va se fourvoyer dans une voie, avec une admirable constance et un singulier aveuglement, donnant des interprétations où il se couvrit de ridicule. Jamais il ne démontrera ses affirmations et abordera la traduction des hiéroglyphes en commençant là où il aurait dû finir.

Champollion le jeune regrettera que la mauvaise foi du jésuite ait répandu le mythe de hiéroglyphes compris par les seuls initiés à la religion égyptienne, et que ces textes masquaient des sujets cachés et mystérieux, dont l'entendement était réservé à une caste de privilégiés. La nature purement idéographique (un signe correspond à une idée) de cette écriture semblera, depuis l'Oedipus Aegyptiacus, ne souffrir aucune contestation et la connaissance de la langue parlée, qui seule peut permettre de progresser dans la connaissance des hiéroglyphes, est négligée de façon fort dommageable.
En 1644, Kircher publie Lingua aegyptiaca restituta qui est la traduction de manuscrits arabes recueillis par Pietro della Valle, et contient des grammaires de langue copte. Champollion écrira par la suite : « Dans cet ouvrage, qui, malgré ses innombrables imperfections, a beaucoup contribué à répandre l'étude de la langue copte, Kircher ne put se défaire de son charlatanisme habituel : … il osa introduire dans ce lexique, et donner comme coptes, plusieurs mots dont il avait besoin pour appuyer ses explications imaginaires. »
Leibniz
Leibniz, le philosophe, mathématicien et théologien allemand qui qualifiait l’Egypte de centre de gravité des trois continents, affirme que les obélisques sont des textes historiques, commémorant des évènements et des victoires, théorie beaucoup plus sage que celle de Khircher, donc moins remarquée. Newton sera moins rationnel et l’on préférera oublier son étude, par respect pour ses autres travaux. (cliquer sur : PROJET DE CONQUETE DE l'EGYPTE ).
Bossuet, en 1681, dans son Discours sur l’Histoire Universelle, affirme que l’Egypte n’avait pas encore vu de grands édifices autre que la tour de Babel, quand elle conçut les pyramides. (Elles furent bâties entre 2589 et 2504 avant notre ère, tandis que Babylone fut fondée aux environs de 1900 avant notre ère. La lecture de la Bible aura la peau dure jusqu’au vingtième siècle, et encore).
La raison d’un aussi faible nombre de témoignages, en près de dix siècles est que l’on se déplace rarement par agrément, à de rares exception près, comme le Vénitien anonyme, et que les voyages sont longs et périlleux en Méditerranée, du fait des barbaresques. Ensuite, les Mamelouks ne sont pas des plus engageants, et tenter de lever des plans des divers monuments antiques, même en compagnie de janissaires, est souvent assimilé à de l’espionnage. C’est pourquoi, il faut se contenter, le plus souvent de témoignages écrits de pèlerins ou de membre du clergé catholique.

En mai 1718, le père jésuite Claude Sicard, natif d’Aubagne, alors qu’il visite les coptes, est l'un des premiers européens à parvenir à Thèbes. Erudit, s’appuyant sur les écrits de Strabon, Diodore, Pline et Hérodote, après une étude approfondie des ruines de ce temple, il est convaincu qu’il s’agit du Memnonium dont fait mention Strabon. Il pense, avec raison, que les vestiges, qu’il trouve non loin de là, sont ceux d’Abydos. Il localise de même Edfou et Dendéra. Le jésuite fera un compte rendu sur la nécropole thébaine, où il dépeint son étonnement devant la profondeur des sépultures creusées dans la roche. Il est persuadé que les hiéroglyphes nous explique l’histoire des souverains. Dans le même registre rationnel, l’évêque de Gloucester, William Warburton, en 1744, repousse l’idée d’une écriture inventée par les prêtres égyptiens afin de cacher leur savoir mystérieux au commun des mortels.

En 1761, l’abbé Barthélemy aura écrit un ouvrage plus intéressant, où il affirme que les inscrïptions contenues dans les encadrements ovales, que nos égyptologues nomment cartouches, ne sont ni plus ni moins que le nom d’un pharaon. Cette hypothèse est très intéressante, mais un texte multilingue serait nécessaire pour la conforter. Il faudra encore attendre trente sept ans pour l’obtenir.
L’abbé Jean-Jacques Barthélemy n’était pas n’importe qui : garde du cabinet du Roi, en 1754, il a proposé une méthode pour déchiffrer les textes phéniciens et palmyriens (Palmyre : la Syrie antique de la reine Zénobie). Cette méthode sert toujours, comme celle qu’il introduisit au cabinet royal des Médailles et qui est toujours d’actualité chez les numismates. Arrêté en 1793, il fut relâché immédiatement et mourut à Paris deux ans plus tard, quatre ans avant la découverte du fameux texte multilingue.
En 1785, un professeur de syriaque au Collège de France, Charles Joseph de Guignes, qui par ailleurs est sinologue, avance l’hypothèse d’une origine égyptienne du chinois. Il déduit de ses recherches que les anciens Egyptiens éludaient certaines voyelles et que les trois systèmes, hiéroglyphique, hiératique et démotique, ne sont la forme d’écriture que d’une seule langue.
Il n’est pas le premier à avoir cru à une filiation en les deux écritures : le père Du Jarric, en 1610, puis l’infatigable Kircher, ont déjà abondé dans ce sens, tandis que Leibniz ne parvenait pas à voir le moindre élément permettant de supposer qu’il y ait la moindre correspondance entre deux systèmes d’écritures, car l’égyptien reposait apparemment sur l’allégorie, tandis que le chinois paraissait bâti sur des considérations plus intellectuelles.
Volney
De son véritable nom Constantin-François de Chassebeuf, un auteur de trente ans choisit de rendre hommage à Voltaire, qui s’était retiré à Ferney, en prenant le nom de Volney. Tout imprégné de l’esprit du siècles des lumières, Volney est horrifié devant l’ampleur des monuments qui soulignent autant « le génie d’un peuple opulent et ami des arts, que la servitude d’une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. » Même de nos jours, l’idée qu’il a fallu des esclaves pour bâtir de telles merveilles ne peut être extirpée de l’inconscient collectif, dont Hollywood s’est fait l’écho.
Volney publiera en 1787 ce passage, dont tous les Occidentaux qui voudront se rendre maître de l’Egypte auraient dû tenir compte. « Le caractère des deux nations, opposé en tout, deviendra antipathique. Nos soldats scandaliseront par leur insolence envers les femmes ; cet article seul aura les suites les plus graves. Nos officiers même porteront avec eux ce ton léger, exclusif, méprisant qui nous rend insupportables aux étrangers et ils aliéneront tous les cœurs. »

Même si les armées républicaines n’auront pas la même attitude hautaine, le choc des cultures sera une des principales causes du rejet des Français et de leur armée, lors de l’expédition d’Egypte.
Le jeune Bonaparte, encore une fois, en fait l’un de ses livres préférés. Il apprécie tellement Volney qu’il lui proposera de l’associer eu Consulat, puis sous l’Empire d’en faire le Ministre de l’intérieur, mais l’érudit refusera par deux fois, puis siégeant au Sénat, il s’opposera à Napoléon, et enfin, sous la Restauration, à la Chambre des pairs, il continuera d’afficher ses idéaux républicains.
Le danois Jörgen Zoëga, en 1797, déduit de son impressionnante collection de documents et objets égyptiens, que l’écriture égyptienne ancienne comporte des éléments phonétiques. L’étape décisive approche.
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