CHAMPOLLION

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Ahmosis Champollion, le déchiffreur et les défricheurs

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Introduction

Par Ahmosis :: 31/10/2006 à 20:38 :: Général

Préface
Par Ahmosis

 

 

Très souvent, nous croyons connaître la vie de quelqu'un parce que nous avons retenu une phrase gravée dans le marbre immuable des manuels d'Histoire.

 

"Champollion ? C'est celui qui a déchiffré les hiéroglyphes !"

 

Mais encore ? Combien de temps cela lui a pris ? Lui a-t-on facilité la tâche ? S'est-il levé un beau matin en se disant : "Tiens : aujourd'hui, je vais percer la clé d'un mystère plus que millénaire !"

 

En effet, la vie d'un homme se résume-t-elle à une phrase laconique ? Non.
Un homme est bien plus que ça. Champollion possédait une dimension politique et une dimension humaine que révèlent ses lettres. Certes, percer le mystère des hiéroglyphes a été le but de sa vie, ainsi que de faire connaître la civilisation égyptienne.

 

Les pages qui suivent sont le condensé d'une biographie que j'ai commencée à rédiger voici quelques années, en vue de la publier, car je suis tombé sous le charme des lettres écrites par l'illustre savant français depuis les rives du Nil.

Il a réussi à me communiquer sa passion à travers les siècles et je sais que d'autres ont éprouvé le même choc émotionnel. Depuis, je m'intéresse à l'Egypte et rêve d'y poser un jour le pied, et de boire (au figuré, cela s'entend) l'eau du Nil.

 

Partez donc à la découverte d'un homme hors du commun, à la fois par son intelligence et par son humanité profonde. Qu'il me soit permis de signaler un fait qui, à lui seul, j'en suis certain, vous donnera envie d'aller plus avant : voilà un républicain convaincu qui va se trouver pris dans la tourmente de la Terreur, puis l'épopée de l'Empire, et enfin la Restauration de la monarchie. Quel manque de chance, n'est-ce pas ?

00. Les voyageurs avant l'Expédition d'Egypte

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 23:26 :: 1 - Avant Champollion

Les voyageurs avant l'Expédition d'Egypte
par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 
XVème siècle


 
Un bénédictin zurichois, Félix Schmid, connu sous le nom de Félix Fabri, a fait un voyage en Egypte en 1483 et nous livre ce témoignage sur les pyramides et le sphinx (Evagortium in Terram Sanctam) :  
« Tout ce que je peux en comprendre, c’est la fausseté de l’opinion du vulgaire qui déclare que ces pyramides furent les magasins de à grains de Joseph, construites par lui pour y déposer le froment à engranger durant les sept années de stérilité comme le mentionne le Livre de la Génèse… Près des pyramides, nous vîmes une immense idole de pierre qui avait la forme d’une femme, et nous ne doutâmes point que ce fut un monument dédié à Isis. »  
La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.

Bernard Von Breydenbach, toujours en 1483, doyen de la cathédrale de Mayence, se fend d’un voyage en Terre Sainte et comme beaucoup à l’époque, on va voir la terre de Moïse, ainsi que celle de Joseph et ses greniers, et par-dessus tout le lieu où se réfugièrent Joseph et Marie, et que l’on dit à l’époque être au Caire. Ceci ne l’empêche pas de musarder non loin des pyramides.  

« De l’autre côté du Nil, on voyait aussi beaucoup de hautes pierres qui se nomment pyramides ; les rois égyptiens les avaient fait élever au-dessus de leurs tombeaux. Le peuple les appelle greniers ou magasins de Joseph ; ils les auraient fait bâtir pour garder les blés mais c’est manifestement faux, les pyramides ne sont pas creuses à l’intérieur. Auprès de ces pyramides, la grande idole d’Isis, jadis vénérée par les Egyptiens, semble encore debout. »  

Deux ans plus tard, c’est Joos Van Ghistele, échevin de Gand, qui s’en va chercher le prêtre Jean en Ethiopie. Voici ce que trace de sa plume son chapelain Ambrosius Zeebout :  
« On raconte dans la région que ces édifices sont d’anciennes sépultures des rois d’Egypte, comme en témoigne Diodore de Sicile dans le deuxième livre de ses histoires, où il affirme que les rois d’Egypte avaient jadis la passion de ses faire construire de belles sépultures, qu’ils plaçaient cette occupation à part et au-dessus des autres et aussi qu’ils consacraient plus d’argent et de soins à décorer richement des sépultures qu’à orner les palais où ils habitaient de leur vivant ; ils disaient qu’une fois morts, leur corps devraient passer plus de temps dans ces tombeaux qu’il n’en avait passé de leur vivant dans les palais.
A l’intérieur, ces pyramides, au lieu d’être creuses, sont pleines comme un mur ; un tout petit couloir étroit et aux nombreuses marches descend jusqu’à une petite espèce de salle voutée dans laquelle il faut pénétrer avec de la lumière, car il y fait très sombre.
»
 

S’ensuit une descrïption de statues qui se seraient trouvées dans la pyramide, ainsi que la légende qui coure que la tête du Sphinx avait coutume de parler autrefois et de rendre des oracles.   « Cette statue a l’apparence d’un être humain jusqu’aux épaules, mais à partir de là, elle revêt la forme d’un serpent… ; la statue toute entière est sculptée dans une seule pierre. »  

 

XVIème siècle


 
Pierre Belon du Mans, de la Sarthe vu son nom, était un savant de la Renaissance. Il visita l’Egypte en 1547. Voici ce que raconte sa plume :  
« Il semble à voir les Pyramides que ce soyent des montagnes de démesurée grandeur. (…) La plus grande Pyramide pour être en lieu un peu plus bas que la seconde, apparaît de loin être plus petite mais de près elle se montre sans comparaison plus grande. (…) C’était le sépulcre d’un Roi d’Egypte, pour lequel la pyramide fut faite. »
 

Et le voilà qui enchaîne sur le Sphinx, rappelant qu’il est le « grand colosse nommé par Hérodote androsphinx... »  
Enfin, il s’intéresse aux momies, en bon médecin qu’il est. « L’usage desdits corps embaumés en Egypte, c’est à dire notre Mumie, est en si grand usage en France, que le Roi François restaurateur des lettres n’allait nulle part, que les sommeliers n’en apportassent toujours (…). »
 

A noter qu’Ambroise Paré écrivait que ce prétendu remède « cause de grandes douleurs à l’estomac avec puanteur de bouche, grand vomissement qui est plutôt cause d’émouvoir le sang et le faire davantage sortir des vaisseaux que de l’arrêter. »  

Prospero Alpini, de la Vénitie, médecin et botaniste a herborisé en Egypte, et nous livre un témoignage : « C’est la plus grande des trois que l’on rencontre d’abord en chemin. Elle est faite de blocs carrés d’une pierre dure comme le marbre et elle présente aux yeux une telle masse que plus d’un a pensé que les pierres de presque toute l’Europe ne pourraient à peine suffire comme terme de comparaison. »

En grimpant sur le monument, il trouve les noms de beaucoup de personnage qui les ont gravés pour laisser un impérissable souvenir. Il porte ensuite ses regards sur le Sphinx, « fait d’un énorme monolithe. (…) Il présente un immense et très large visage, regardant vers le Caire et sculpté avec une très grande habileté. En effet, son menton, sa bouche, son nez, ses yeux, son front et ses oreilles apparaissent taillés avec une profonde connaissance de la sculpture d’art. Dans la pierre, n’apparaît aucune ouverture par où l’on puisse entrer … ».    

 

 

XVIIème siècle


 
Le père Pacifique, capucin et missionnaire français, natif de Provins, s’en alla dans le Levant prêcher à Alep et en Perse. Le prédicateur revint et publia en 1631 une relation de son voyage qui parle brièvement de l’Egypte où il passa avant 1628. Des éléments intéressants sur Alexandrie, surtout si l’on s’est intéressé à la récente (re)découverte de la mission française alexandrine :  
« Il y a dessous terre les plus belles citernes du monde, grandes comme des église, admirablement voutées, piliers sur piliers, lesquelles citernes s’emplissent d’eau par le débordement du Nil, et en font ainsi provision pour l’année. Mais à présent les canaux de la plupart étant rompus, il n’y en a que quelques unes qui se remplissent, et l’eau se tire par des bœufs, avec des roues. »  

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Pietro Della Valle, noble italien, suite à une déception amoureuse, fit un voyage en Terre Sainte de 1614 à 1626 (c’est dire s’il était déçu ! Mais l'histoire ne dit pas s'il yeut miracle à son retour). Ce brave homme a une importance non négligeable dans la découverte de Champollion.
Il recueillit des textes coptes, dont 5 grammaires, lesquelles passèrent entre les mains d’un savant arabe pour atterrir sous les yeux du père jésuite Kircher qui publia une grammaire copte dont se servit Champollion à ses débuts. Mais voici ce qu’écrit Pietro Della Valle sur la pyramide de Khéops :
  


« Le sépulcre qui est bâti au bout de cette chambre, est situé de travers et séparé de la masse : l’on y voit aussi un grand pilier et gros extrêmement d’une seule pièce de cette pierre d’Egypte, que Belon en plusieurs endroits appelle Thébaïque, de laquelle j’ai éprouvé la dureté par les coups de marteaux que j’y donnais sans en avoir jamais pu détacher un seul éclat. (…)
Au reste le sépulcre n’a point de couvercle, je ne sais s’il a été rompu, ou s’il n’en a jamais eu, parce que le Roi, à ce que dit le peuple de ce quartier ignorant et grossier, qui a fait bâtir cette Pyramide, n’y a jamais été enseveli, et que pour cela elle est ouverte : la porte même ne se trouvant plus, à la différence des autres Pyramides voisines qui sont toutes fermées.
»  

Il ramena dans ses bagages, entre autres choses, deux momies qui finirent au Musée de Dresde, et qui furent totalement détruites lors du bombardement effroyable de 1945.

Le père Antonius Gonsales, de père espagnol, naquit à Malines, et après avoir été prêtre à Liège et Anvers, s’en alla en 1664, en Terre Sainte, visitant l’Egypte, aux alentours de 1666.
Il se rendit à de nombreuses reprises à Gizeh, escaladant et explorant à de nombreuses reprises la Grande Pyramide, qu’il ne trouva pas du reste véritablement extraordinaire, si ce n’est sa taille. Il donne une idée de sa taille en signalant que :
« l’archer le plus fort n’arrive pas à lancer son trait à partir du sommet au-delà des côtés, la flèche retombant toujours sur les degrés. »  

Vincent de Stochove était un notable brugeois alla lui aussi visiter les lieux saints, mais fit preuve de curiosité et d’ouverture d’esprit pour l’archéologie et l’histoire ancienne. Il était initialement parti pour Rome, mais comme la peste y sévissait, il changea d’idée et opta pour le Levant, et débarqua à Damiette en 1631. Il fut impressionné par les crues du Nil « qui prend sa source dans un lac aux pieds des Monts de la Lune au paradis terrestre. »

Il vit dans le Sphinx « fait d’une seule pierre », tout comme Antonius Gonsales, une « idole moitié femme, moitié taureau. »

Il aurait souhaité ramener une momie, mais comme les marins français étaient plus superstitieux que leurs confrères anglais ou hollandais, puisqu’ils croyaient que les cadavres emmaillottés avaient le pouvoir de déclencher des tempêtes, il y renonça.

François de La Boullaye Le-Gouz, gentilhomme angevin, partit à la recherche de livres cités par la Bible et perdus. Il parvint ainsi au Caire en 1649. Pour Alexandrie, il décrit une ville dont l’air est malsain.
« L’air de cette ville est extrêmement mauvais et pestilencieux à cause de la grande quantité de citernes d’où sortent des vapeurs grossières que le soleil élève facilement à cause qu’il n’y a plus de maisons et en infecte l’air ; l’on n’y peut habiter que l’hiver, si l’on n’y veut mourir. »  

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Concernant la Grande Pyramide, il nota : « Sur cette plate forme au sommet de la pyramide, soixante hommes peuvent tenir debout, distant du centre de 565 pieds qui est la hauteur de la pyramide. » Pour le Sphinx, il souligne des points dont celui-ci mérite intérêt. « Le nez me fait croire que c’était la représentation du même roi qui a fait bâtir la Grande Pyramide. (…) A mon avis, le tombeau de jaspe a été autrefois le sépulcre de quelques pharaons », ce qui ne l’empêcha pas de tempérer en signalant que vu la grande ancienneté de pyramides, « on n’en peut rien dire que par opinion. »
Concernant le soi disant Puits de Joseph, il se montra peu convaincu, pensant que si le patriarche avait été l’auteur de celui-ci, Moïse n’aurait point manqué de le signaler.

Cornelis de Bruyn (orthographié le Brun ou Lebrun dans les éditions françaises), natif de La Haye, après une formation de dessinateur et de peintre, entreprit un voyage dans le Levant, en 1681. Les pyramides retinrent son attention et il dessina celles de Gizeh. Après y avoir pénétré, il décrit l’intérieur.
« Au bout de cette montée on vient dans la chambre dont nous venon de parler, elle est fort grande et spacieuse, vu qu’elle a 32 pieds de long, 16 de large et 19 de haut. (…) Au bout de cette chambre on voit un sépulcre vide taillé tout entier d’une seule pierre, qui lors qu’on frappe dessus rend un son comme une cloche. »
Comme on peut voir, les méthodes d’exploration sont assez rudimentaires et même agressives (Pietro Della Valle teste la dureté au marteau, La Boullaye Le-Gouz tire à l’arquebuse pour chasser les mauvaises bêtes des corridors, et De Bruyn prend le sarcophage de Khéops pour un bourdon. Zahi Hawass en mangerait son chapeau !).

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Pour le Sphinx, de Bruyn signala la légende d’un passage entre le puits de la pyramide et le Sphinx, notant avec scepticisme : « Mais ce qui fait voir que cela n’est pas vrai, c’est que de tous ceux qui ont eu la curiosité d’y descendre, il n’y a personne qui ait trouvé un passage au fonds de ce puits, de sorte qu’on ne saurait dire avec aucune certitude, quoiqu’il en puisse être, s’il y a un conduit sous terre d’un côté ou d’autre qui mène à ce Sphinx. »
Ceci ne l’empêche pas de tomber dans un travers, qui aura cours jusqu’à la découverte de Champollion, sur les hiéroglyphes : « Il semble qu’il soit plus raisonnable de croire que les Egyptiens, qui avaient accoutumé de représenter par des emblèmes et par des figures mystérieuses toute leur science, et toute la connaissance qu’ils avaient des secrets de la nature. »  
La vision du Sphinx était faussée par le sphinx d’Œdipe qui a une partie femme et une partie animale.

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Illustration de Jean Thenaud



Anthoine Morison était né à Bar-le-Duc en 1657, et devenu chanoine, entreprit à 40 ans un élerinage vers les Lieux saints, qui passait forcément par l’Egypte. Si sa « Relation d’un voyage nouvellement fait au mont Sinaï et à Jérusalem » ne fut pas ce qu’il y avait de plus pertinent pour les passages touchant à l’Egypte, il en est un qui a l’intérêt de signaler que les couleur du Sphinx étaient bien plus que perceptibles.
« Ce que j’admire le plus dans cette divinité monstrueuse était la vivacité de sa peinture et surtout du vermillion de ses joues qui semble y être appliqué depuis deux ans quoi qu’il en ait bien plus de deux mille. »
Il aurait été encore plus admiratif, s’il avait su que le Sphinx datait de 2400 av. J.-C.

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Jean de Thévenot fut un voyageur d’un type nouveau. Il ne se rendit pas en Egypte avec pour but principal de marcher sur les pas de Moïse ou visiter les Lieux saints. « Le désir de voyage a toujours été fort naturl aux hommes (…) ; le grand nombre de voyageurs qui se rencontrent dans toutes les parties de la terre prouve assez la proposition que j’avance. » Celui qui fut à l’origine de la diffusion du café en France, nous livrait de façon très plaisante les motivations de son voyage : « comme en l’an 1652, je n’avais point d’affaires considérables qui dussent m’en empêcher l’effet, je résolus facilement de satisfaire ma curiosité. »
Il décrivit le Sphinx et nota également qu’il ne communiquait nullement avec le puits de la Grande Pyramide. De même, avec raison, il supposa le premier que Memphis se trouvait dans les environs de Saqqara.

Jean-Michel Vansleb, né à Erfurt, fut envoyé en Ethiopie, afin de conclure un accord avec les les théologiens de ce pays entre leur église et celle des protestants. En 1672, le voilà à nouveau mandé en Egypte, afin d’y acquérir des manuscrits et des médailles pour la bibliothèque de Louis XIV. Il fut chargé par Colbert de décrire les monuments qu’il y verrait. Voici ce qu’il écrivit sur la capitale thébaine :

« A Luxor, on voit les restes d’un très beau temple des anciens Egyptiens, dans lequel il y a  78 colonnes d’une grosseur prodigieuse (…). Il y a devant ce temple deux aiguilles carrèes très hautes, et toutes entières ; d’un travail si frais qu’on dirait à les voir, qu’elles ne sont que de sortir des mains de l’ouvrier. (…) Il y a auprès de leurs bases deux statues de femme en marbre noir : et quoi qu’elles soient ensevelies dans la terre jusqu’à la ceinture, elles sont néanmoins au dehors de la hauteur de trois hommes. (…) Elles ont sur la tête une coiffure tout-à-fait bizarre, et une manière de globe par-dessus. Elles ont le visage gâté, tout le reste est entier. »

Le Hollandais Olfert Dappert publia en 1668 et 1676 sa Decription de l’Afrique (1686 en langue française). Dans ce livre, on trouvait une carte complète de l’Afrique, assez parfaite pour l’époque (voir illustration) et un passage obligé sur les pyramides.

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Les représentations des pyramides très effilées et du Sphinx n’étaient  pas aussi réussies, hélas. Ses déductions ne se révélèrent guère meilleures, puisqu’il pensait que, comme les sables environnaient le Sphinx (il y voyait pourtant justement la tête d’un homme et le corps d’un lion), la pierre, dans laquelle fut taillé le monument, avait été amenée d’ailleurs, ce qui aurait été un exploit plus grand que celui des pyramides, dans la mesure où « cette figure est tout d’une pièce, et la matière en est fort dure, les proportions du visage, du front, des yeux, du nez, de la bouche, du menton, (…) y sont si bien gardées, qu’il est facile de reconnaître que cette statue est d’un bon maître. »

 

 


 


En ce qui concerne les momies, Dappert signalait alors, ce que l’on sait fort bien à présent : « La plupart des habitants de Saqqara, qui est le village le plus proche de ces antres souterrains, gagnent leur vie à déterrer ces Mummies, parce que le pays est peu fertile, le labourage peut à peine les entretenir. »
 

 

 


00. Johann Ludwig BURCKHARDT, le Suisse voyageur

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 21:30 :: 1 - Avant Champollion

Johann Ludwig Burckhardt

Par Ahmosis ©

 

 

 

 

Arabisant réputé et explorateur suisse, Johann Ludwig Burckhardt est né à Lausanne en 1784 et, après des études à Göttingen (où enseignera Heinrich Brugsch plus tard), ainsi qu’à Cambridge où il apprend l’arabe, il voyage pour le compte de la Société Africaine de Londres.

 

Il se rend en Syrie en 1809, puis en Egypte, avant de passer en Nubie, où il se fait passer pour un Syrien, sous le nom de Cheik Ibrahim, étant ainsi le pionnier de l’exploration de cette contrée. Dans le périple qui l’y amène, il va se produire un événement qui aura de l’importance pour l’égyptologie.

 

 

 


Tandis qu’il remonte le Nil, au sud d’Assouan, dans la contrée que les pharaons nommaient pays de Koush, il remarque une pierre importante, en pied de falaise, où s’est accumulé le sable porté par les vents du désert, de puis le plateau qui surplombe le site ; cette pierre émerge des sables et l’intrigue, car à la lunette elle lui paraît sculptée. Il aborde et s’en approche, pour s’apercevoir, après examen, qu’il s’agit d’une tête colossale.

 

"Une physionomie jeune, expressive, plus proche des canons de la beauté grecque qu’aucune autre représentation égyptienne que je connaisse." Il a en face de lui le visage de Ramsès II, dont Champollion le jeune admira les colosses moins imposants à Rome et à Memphis. "Si l’on pouvait dégager le sable, on trouverait un grand temple." Le Suisse a le nez creux sur ce coup-là, mais il est plus voyageur-aventurier qu’archéologue.

 

 

Petra

 


En 1813, il est l’un des premiers européens à visiter les villes saintes de l’Arabie. A son retour en Egypte, il parle à Bankes de sa découverte près d’Assouan. Ce dernier la visite à son tour, puis ce sera au tour de Drovetti, (le fameux consul de France lors de l’expédition franco-toscane).

 

 

Drovetti y engage des Barabras (tribu nubienne occupant les environs d’Assouan), pour dégager le temple des sables. Un vieillard leur prédisant le malheur pour le village, si le sanctuaire était profané, les ouvriers ne travaillent pas et rendent son argent, dont ils ignorent du reste la valeur, au consul alors destitué qui rentre profondément déçu de son expédition.

 

 


Abou Simbel par Roberts

 


Burckhardt a signalé l'emplacement d'Abou Simbel à Belzoni qui visitera de façon plus utile le célèbre site.  

Quant à Burckhardt, dont les journaux seront publiés entre 1819 et 1830, tandis qu’il prépare une expédition pour le Fezzan (province du sud-ouest de la Libye, entièrement saharienne), il meurt au Caire en 1817.

 

 

 

 

Bibliographie sur BNF au format PDF :

 

 

  • TRAVELS IN NUBIA
  • TRAVELS IN SYRIA AND THE HOLY LAND

 

 

 

00. BELZONI, l'aventurier de Padoue

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 21:18 :: 8 - Les contemporains de Champollion

Giambattista BELZONI, l’aventurier de Padoue

Par Ahmosis ©

 

 

 

 

En juillet 1817, d’après les indications qu’a données  Burckhardt, Giambattista Belzoni parvient à Abou Simbel, avec l’idée de dégager le temple des sables, mais il risque fort de se heurter au même problème que Drovetti.  

 

Qui est ce Belzoni qui, il y a deux ans à peine, ne connaissait pas l’Egypte ? C’est une drôle d’histoire qui commence à Padoue en 1778, puisqu’il y voit le jour, dans une famille peu aisée. Néanmoins, il peut se rendre à Rome à l’âge de 16 ans, il y suit des études d’hydraulicien, tout en s’intéressant à l’archéologie.

 

 

 


Pendant 16 années, il parcourt l’Europe où, pour gagner sa vie, il exerce les métiers les plus divers, dont celui d’hercule de foire, le Samson patagon. Car il est doté d’une force et d’une taille exceptionnelle qui le fera surnommer le Titan de Padoue. Il se produit avec les artistes des foires dans la péninsule ibérique, où une envie de nouveaux horizons le saisit.

 

Accompagné de son épouse Sarah, il s’embarque en 1814 pour Malte. Les crues du Nil lui ont donné une idée. En juin 1815, il se rend de Malte en Egypte, avec l’idée de vendre à Méhémet Ali une machine hydraulique de son invention, destinée à améliorer le système d’irrigation.

Ce projet ne reçoit pas d’écho favorable, dans la salle d’audience du Pacha, et il se retrouve sans argent et sans but. A Alexandrie, il est blessé par un soldat turc, au cours d’une altercation.

 

 

 

 

Fréquentant Burckhardt, Drovetti et Salt, ce dernier engage le Titan de Padoue pour effectuer des fouilles pour son compte, ayant décelé le tempérament nécessaire chez Belzoni pour mener à bien de telles recherches dans un pays où la force physique et l’esprit d’entreprise sont indispensables.

 

Le consul anglais lui demande s’il se sent capable de ramener de Thèbes à Alexandrie le buste du jeune Memnon, dont Burckhardt a parlé. Belzoni accepte cette mission, que d’autres ont refusée, la jugeant impossible à mener. Il s’agit du haut d’un colosse, dont la partie inférieure est toujours à Thèbes. "Je dois dire que sa beauté, sinon sa taille dépassait mon attente."

 

 

 

 


Pour obtenir l’autorisation de procéder à des fouilles, Belzoni se rend chez le cachef d’Ermant, deux jours plus tard et, pour embaucher de la main-d’œuvre, cherche à obtenir l’aval du caïmacan de Gournah qui restera évasif. Passant outre, il demande au cachef cette autorisation et l’obtient. Une course contre la montre va se jouer, devant la montée future des eaux du Nil en crue.

 

Le 27 juillet 1816, il fait fabriquer par le charpentier une plate-forme en bois, à partir de poutres carrées. Il fait lever le buste, à l’aide de quatre leviers, et demande à le placer sur le fardier confectionné par le charpentier. La sculpture est soulevée et un premier rouleau est glissé sous le fardier ; trois autres rouleaux suivront.

 

 

 

 


A l’aide de cordages, les vingt ouvriers tirent à présent le buste. Le soir, il constate qu’ils ont progressé de quelques mètres. Le lendemain, il doit briser les socles de deux colonnes pour permettre le passage du fardier et ainsi progresser qu’une quarantaine de mètres ; à la fin de la journée, il a un malaise causé par la fatigue et la chaleur.

 

Le 29 juillet, trouvant du terrain sablonneux, où le pesant fardeau s’enfonce, il doit faire un détour de près de deux cents mètres. S’il arrive à proximité du Nil, le 6 août au soir, le matin aucun ouvrier ne se présente pour mettre le buste en un endroit qu’il a repéré et où il serait à l’abri de la crue qui se poursuit.

 

 

 


Il apprend que le caïmacan a donné l’ordre aux ouvriers de ne pas l’aider dans sa tâche. Belzoni soupçonne Drovetti d’être à l’origine de ce coup, car il faut se rappeler que Salt, Drovetti et d’Anastazy, le consul de Suède (voir les papyrus Anastasi), se livrent une guerre sans merci pour le commerce des antiquités.

 

Le cachef débloque à nouveau la situation et le 12 août le buste de Memnon est hors d’eau. Le bateau suffisamment large pour le transport parvient en novembre et la partie du colosse parvient au Caire, avant de finir sa course au British Museum, où on lui attribuera le vrai nom du pharaon qu’il représente : Ramsès II.

 

 

 


Si le géant de Padoue a su montrer sa capacité à résoudre les problèmes sur le terrain, chacun restera songeur devant l’exploit réalisé par les anciens ouvriers Egyptiens qui mirent en place cette statue, alors entière. Drôle de destin que celui de ce colosse dont la partie inférieure trône à Thèbes, tandis que le partie supérieure est exposée à Londres.

 

Au cours de cette même année 1816, il visite le temple d'Abou Simbel, qu’il désensable partiellement, tandis qu’il a abandonné le buste du jeune Memnon sur les bords du Nil en crue et qu’il attend qu’on lui trouve un bateau adapté au transport.

 

 

 


Le cachef de Ballana suppose que si cet Européen de donne autant de mal pour enlever le sable, c’est qu’il a la certitude d’y trouver un trésor. Il donne son accord pour embaucher autant de monde qu’il le souhaite, en échange de la moitié des trésors qui seront dégagés.

La première difficulté à vaincre est de faire comprendre l’usage de la monnaie à des personnes qui ne connaissent que le troc, comme c’est le cas dans cette région d’Egypte, ainsi que Drovetti a pu en faire l’amère expérience.

 

Il envoie donc un des habitants de ce lieu, muni d’une pièce, vers son bateau et lui suggère de demander une denrée qu’on lui donne pour ce que la pièce vaut. Intégrant la valeur d’échange de la pièce, les ouvriers acceptent de démarrer les travaux, mais les outils rudimentaires, empêchant une progression rapide du chantier, il doit abandonner et retourner à son buste, avec l’issue que l’on sait.

 

 

Abou Simbel, dessin de Belzoni

 


Belzoni se transforme dès lors en chasseur d’antiquités, agissant pour le compte de Salt. Il va sympathiser, par exemple, avec des brigands, afin qu’ils lui montrent les momies qu’ils vendaient ; il s’empare donc des papyrus qu’on a jadis placé dans les sarcophages et les bandelettes.

 

Salt lui demande de réussir là où Drovetti a échoué et de retourner à Abou Simbel. Le consul de France a beau envoyer des menaces de mort au padouan, par l’intermédiaire de ses sbires, ce dernier, accompagné du secrétaire de Salt et de deux capitaines de la Royal Navy, revient le 4 juillet 1817 sur le lieu de son demi-échec ; le voici de retour, deux ans après, et il foule les rives proches du temple que pressentait Burckhardt.

 

 

 


L’aventurier italien obtient difficilement les autorisations nécessaires pour embaucher de la main-d’œuvre ; le cachef a visiblement été contacté par l’ennemi intime de Salt. Enfin, une semaine après son arrivée, les travaux débutent et les ouvriers travaillent avec une lenteur désespérante.

 

Le 16 débute le ramadan et, par conséquent, le chantier est déserté ; les Barabras absents, le géant de Padoue décide d’avancer avec les hommes d’équipage, les deux capitaines ainsi que le secrétaire, et constate que le désensablage avance bien plus vite de cette manière.

 

 

 


A la fin du mois, la partie supérieure de la porte est visible, au point que Belzoni peut ramper dans le temple ; cependant une chaleur estimée à 55°C fait retourner les intrus à l’extérieur. Un mur de pierres, assemblées avec de la boue, comme cela se pratique en méditerranée occidentale, est monté afin d’empêcher que le sable, en cas d’effondrement soudain, ne bouche l’entrée, piégeant des visiteurs condamnés au trépas.

 

Après vingt-deux journées d’un labeur intense, par une chaleur à peine supportable, tout le sable est enlevé et les quatre plus grands colosses des temps pharaoniques s’offrent au regard des voyageurs. Une fois la porte du temple franchie, le titan de Padoue et ses compagnons passent dans des salles taillées dans le roc.

 

 

Abou Simbel par Roberts

 


"Il s’agissait en fait d’un temple des plus magnifiques, embelli par de splendides reliefs, de superbes peintures, des figures colossales."

Voulant reproduire les bas-reliefs, il doit renoncer car "la chaleur était telle qu’elle ne nous permettait guère de dessiner, la transpiration de nos mains imbibant rapidement le papier." Il choisit de laisser ce soin aux voyageurs à venir, qui seront plus à leur aise lorsque la température sera retombée de quelques degrés, grâce au désensablage. Le 4 août, l’expédition revient, sans ramener de butin.

 

 

 

Belzoni ne reste pas longtemps inactif. Sans doute émoustillé par ces découvertes, une passion naît en lui pour les fouilles, même si ses méthodes sont discutables.

Il s’arrête aussi à Thèbes, et choisit un site qui surprend les ouvriers chargés de creuser : le lit d’un torrent en cas de fortes pluies. Dès le lendemain, une ouverture est visible et il est convaincu, à juste titre, d’avoir mis au jour une des tombes royales qu’évoquait Hérodote et Strabon.

 

 


Géographie de Strabon

 


Quand il emprunte le corridor, sa torche éclaire, pour la première fois depuis des millénaires, des peintures et des bas-reliefs qui l’émerveillent et lui confirment que son intuition était bonne. Il descend quelques marches, passe un nouveau corridor sublimement décoré, lui aussi, et se trouve face à un puits de neuf mètres de profondeur. A quatre mètres du géant de Padoue, il y a une ouverture, de l’autre côté du puits.

 

Belzoni doit retourner, afin de chercher l’équipement adéquat, et, le lendemain, il revient avec des troncs d’arbres, il franchit le vide et parvient à une salle qui donne sur une chambre. Remarquant dans la salle aux quatre paliers un escalier que les voleurs avaient découvert, il l’emprunte et avance dans un corridor aux parois plus richement décorées que les précédents, puis dans un nouvel escalier et enfin parvient à une pièce superbement illuminée de scènes d’offrandes.

 

 

 


En passant dans la salle suivante aux six paliers, il aboutit dans une dernière pièce ; une chambre semble avoir été taillée de manière hâtive, comme si le travail n’avait pu être achevé et le titan de Padoue en déduit que cette pièce n’a été qu’ébauchée. Dans une partie qu’il nomme salle d’Apis, il trouve les restes de taureaux embaumés et un sarcophage. Hélas pour lui, les voleurs étaient déjà passé par là.

 

"Ce tombeau magnifique, ayant neuf pieds cinq pouces de long sur trois pieds sept pouces de large, est fait du plus bel albâtre oriental : n’ayant que deux pouces d’épaisseur, il devient transparent quand on place une lumière derrière une des parois ; en dedans et en dehors, il est couvert de sculptures ;… Jamais l’Europe n’a reçu de l’Egypte un morceau antique de la magnificence de celui-ci. Malheureusement le couvercle manquait."

 

 

 

 


En inspectant les dalles, il aperçoit un escalier qui mène à un passage souterrain où il rampe durant près de cent mètres, avant d’être arrêté par l’obstruction du passage. Belzoni revient en arrière et, dans les jours qui suivent, recopie les fresques qui ornent la tombe, ainsi qu’il dessine le plan de celle-ci, et reçoit la visite d’un responsable local qui espère partager un trésor dont la rumeur s’est faite l’écho. Le représentant de Méhémet Ali finit par repartir, après s’être convaincu qu’il n’y avait rien à gratter.


Salt vient voir la fameuse tombe de Séthi 1er et le géant italien en repart en février 1818. Fidèle à ses habitudes, il ne reste pas inactif longtemps, car le consul anglais, qui n’a qu’à se louer de ses services, lui permet d’ouvrir un chantier à Gizeh, sur la seconde pyramide qu’Hérodote attribuait à Khephren.

Le 2 mars, il repère l’entrée principale, après avoir renoncé à emprunter la galerie que des voleurs ont creusée, mais qu’il juge trop périlleuse. Il parvient enfin dans la chambre funéraire, mais le sarcophage contient des os de bœuf ; un terrassier et un maçon, si l’on en croit les graffitis sur les murs, ont commis ce forfait.

 

 

 


En 1819, il visite Médinet el-Fayoum et l’oasis de Bahariyah, après avoir atteint, à la fin de l’année précédente, la Mer Rouge et Bérénice. En mai, il revient à la tombe de Séthi 1er, avec un médecin de Sienne, doté d’un excellent coup de crayon, Alessandro Ricci.

Celui-ci l’aidera à reproduire les bas-reliefs et Belzoni escompte, à partir des moulages qu’il en fait, faire une reconstitution grandeur nature du tombeau. Il ignore que sa découverte du tombeau de Séthi 1er est incomplète, car il a fallu attendre 1986 pour que l’on trouve la véritable salle funéraire du roi, le sarcophage trouvé par le padouan n’appartenant qu’à un proche du pharaon.

 

 

 


En 1820, il publie le récit de ses voyages et découvertes, qu’il n’hésite pas souvent à rendre plus attrayant par des effets de style et des nuées de momies. L’année suivante, il présente une exposition sur sa découverte de la tombe royale où sont visibles certains des moulages effectués, ainsi que le sarcophage qui sera acheté plus tard par le Soane Museum.

En 1822, on raconte que la péniche amenant la reconstitution de la tombe de Séthi 1er à Paris passe sous les fenêtres du lieu où Jean-François Champollion lit sa fameuse lettre à M. Dacier. Le déchiffreur va d'ailleurs rencontrer Belzoni et l'aider à rédiger sa notice, de façon anonyme, en raison des mauvaises relations de Bankes et du Dauphinois.

Au mois d’avril 1823, l'aventurier padouan projette une expédition des plus audacieuses. Il débarque au Maroc, d’où il rejoint le Sahara avec le but de découvrir Tombouctou et la source du Niger. Il meurt à Gwato, dans l’actuel Nigeria, en décembre 1823.

 

 

 

 


Il reste célèbre par ses découvertes et par la mise au jour du temple d’Abou Simbel, même si, le plus souvent, les méthodes qu’il utilisait afin d’avancer étaient discutables, comme l’emploi de l’explosif. Mais il était d’une époque où seuls les aventuriers allaient en Egypte, et où l’archéologie n’avait pas encore défini les méthodes et les buts qu’on lui connaît à présent.

 

 

 

Bibliographie sur le web :

 

 

 

 

 

01. Treize siècles de ténèbres

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 20:38 :: 1 - Avant Champollion

1 - Treize siècles de ténèbres
par Jean-Pierre Lastrajoli ©



L’île de Philae qui s’offrira aux regards des voyageurs pendant 1300 ans, entre le cinquième siècle de notre ère et la fin du XVIIIème, conservera une grande beauté et un profond mystère. Les colonnes et les murs étaient couverts de couleurs et les trois arts majeurs de l’Egypte (architecture, sculpture et peinture) se conjuguaient en un seul.


Malgré l’âge relativement récent de l’ensemble, les architectes et les artistes n’en étaient pas moins les héritiers d’un savoir millénaire et la destination religieuse des constructions fut l’un des facteurs qui présidèrent à son homogénéité avec les temples plus anciens. Les empereurs romains avaient continué à faire élever des temples, en partie pour remplacer les monuments en ruines, ainsi que l’avaient fait tous les Lagides.

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Philae (Roberts)


Sur la fin de l’empire, en pleine décadence, une religion émergeait, issue  elle-aussi du Moyen-Orient. Les Chrétiens, après s’être cachés, n’hésitaient plus à se montrer, tandis que les anciens dieux de l’Egypte, sans un souverain garant de l’ordre contre le chaos, tombaient progressivement dans l’oubli, ainsi que tous les savoirs antiques. Seuls quelques prêtres d’Isis, à Philae, conservaient une partie de ceux-ci, parmi lesquels la connaissance des hiéroglyphes, dont les derniers y furent gravés en 394 de notre ère.

Des immigrants grecs et romains s’étaient installés sur la terre des pharaons, mais ignorant totalement l’écriture hiéroglyphique ; comme la plupart des Egyptiens (Aigouptos en grec, qui deviendra avec le temps copte) qui parlaient l’ancienne langue ne savaient pas l’écrire, les nouveaux venus se servirent de l’alphabet grec, additionné de sept signes empruntés à l’écriture démotique pour les sonorités étrangères au grec afin de transcrire la langue millénaire.

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L’alphabet copte était né. La langue copte survivrait aux invasions Arabes, car adoptée par l’église pour servir la messe. La religion chrétienne allait donc permettre, sans le vouloir, d’exhumer une langue qu’elle avait contribué à faire disparaître.


En effet, des convertis, victimes de zélotisme, ne pouvant supporter la présence d’un culte impie, envahirent l’île de Philae, tuant ou chassant les prêtres, endommageant certains vestiges, et transformant le reste en lieux de culte chrétiens. C’en était fait : désormais, le savoir des hiéroglyphes tomberait dans un oubli regrettable et, pendant près de treize siècles, tous les monuments encore visibles de l’Egypte n’offriraient qu’un aspect décoratif, ou nourriraient les plus folles hypothèses sur des mystères que cette écriture inconnue pourrait révéler, des pouvoirs qu’elle permettrait d’acquérir et toutes les fadaises qui circulent généralement autour de tout ce qui n’est pas encore expliqué.

Si, pour le voyageur qui parvenait à admirer ce qui restait de l’Egypte des pharaons, l’ancienneté des vestiges ne faisait aucun doute, leur seule datation se faisait en fonction de la Bible et des épisodes de Joseph et Moïse. L’origine du monde, d’après l’addition de l’âge des patriarches, dépassant de peu 4000 ans avant notre ère, toute la perception que l’on eut jusqu’à la fin du XIXème siècle de l’Egypte fut grandement faussée par des considérations religieuses.

   
Manéthon, pourtant un prêtre égyptien, au IIIème siècle de notre ère écrivit son histoire de l’Egypte en grec. Horapollon, un autre prêtre, écrivit en copte Hieroglyphica, où il donnait une liste des hiéroglyphes et leur interprétation unique qui, selon lui, était symbolique ou ornementale.
Largement diffusé à partir de 1419, date à laquelle Critoforo Bundelmonti ramène d’Andros une copie du manuscrit, tous les savants allaient buter, dans les siècles à venir, sur cet ouvrage qui démontrait principalement que l’écriture ancienne était déjà inconnue parmi les savants égyptiens, à une époque où les pharaons avaient disparu depuis moins de trois siècles.
  

Hérodote qui avait visité la terre des pharaons pendant l’occupation perse en 450 avant notre ère, nous donna des éléments d’appréciation sur cette civilisation, dont certains étaient inexacts. Voilà le matériel avec lequel devraient œuvrer les siècles à venir et l’on peut comprendre que, vu l’éloignement géographique et l’occupation musulmane, le monde chrétien n’ait pas pu s’intéresser pleinement à ce problème.    

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Diodore de Sicile , dans son Histoire Universelle, à propos des lois et des mœurs des habitants des Deux-Terres, affirmait : « Elles n’ont pas été révérées des Egyptiens seuls. Les Grecs mêmes les ont admirées ; de sorte que les plus habiles d’entr’eux se sont fait honneur de venir jusqu’en Egypte pour y apprendre les maximes et les coutumes de cette fameuse nation. »
Il ajoutait même : «  Les Egyptiens disent que l’Ecriture et l’Astronomie ont pris naissance chez eux. Ils ont proposé les premiers problèmes de Géométrie et ont inventé la plupart des arts. Ils prouvent que leurs lois sont excellentes, parce qu’ils comptent plus de quatre mille sept cents ans où l’Egypte a été gouvernée par des Rois presque tous nés chez eux ; et qui ont rendu ce Royaume le plus heureux qui fut au Monde : ce qui ne serait pas arrivé si les Rois et les sujets n’avaient pas suivi des lois très parfaites

 

Pourtant, les siècles à venir, ignorant la relation de cette historien, affirmera exactement le contraire. Les pharaons ne pouvaient être que des tyrans, puisqu’ils avaient asservi le peuple d’Israël, et les Deux-Terres avaient le rôle du méchant dans la distribution. Les pyramides étaient les greniers où Joseph, où le fils de Jacob avait entreposé une partie des récoltes, en prévision des années de disette que connaîtrait l’Egypte, selon Ogier VIII, seigneur d’Anglure en Champagne, en pèlerinage vers les Lieux Saints, qui put les contempler en novembre 1395.    
En 1626, Pietro della Valle, au retour d’un voyage en Orient, rapporte dans ses malles deux lexiques copte-arabe et cinq grammaires. Passionné par les inscrïptions des obélisques, trophées des empereurs romains, un jésuite allemand, Athanase Khircher, auteur d'une théorie sur
la couleur
, et titulaire de la chaire de mathématiques au Collège romain, réussit à se faire confier les manuscrits de Pietro della Valle. En 1636, il suppose, avec justesse, une parenté entre le copte et l’égyptien ancien.

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Kircher


Avant 1643, le Khircher écrit : « Les hiéroglyphes sont bien une écriture, mais non l’écriture composée de lettres, mots, noms et parties du discours déterminées dont nous usons en général : ils sont une écriture beaucoup plus excellente, plus sublime et plus proche des abstractions qui, par tel enchaînement ingénieux des symboles, ou son équivalent, propose d’un seul coup à l’intelligence du sage un raisonnement complexe, des notions élevées ou quelque mystère insigne caché dans le sein de la nature ou de la divinité. »

« Le jésuite Kircher… abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous le titre d'Oedipus Aegyptiacus, de prétendues traductions des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les obélisques de Rome », constate Champollion, en critiquant l'attitude de Kircher qui va se fourvoyer dans une voie, avec une admirable constance et un singulier aveuglement, donnant des interprétations où il se couvrit de ridicule. Jamais il ne démontrera ses affirmations et abordera la traduction des hiéroglyphes en commençant là où il aurait dû finir.

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Champollion le jeune regrettera que la mauvaise foi du jésuite ait répandu le mythe de hiéroglyphes compris par les seuls initiés à la religion égyptienne, et que ces textes masquaient des sujets cachés et mystérieux, dont l'entendement était réservé à une caste de privilégiés.
La nature purement idéographique (un signe correspond à une idée) de cette écriture semblera, depuis l'Oedipus Aegyptiacus, ne souffrir aucune contestation et la connaissance de la langue parlée, qui seule peut permettre de progresser dans la connaissance des hiéroglyphes, est négligée de façon fort dommageable.

En 1644, Kircher publie Lingua aegyptiaca restituta qui est la traduction de manuscrits arabes recueillis par Pietro della Valle, et contient des grammaires de langue copte. Champollion écrira par la suite : « Dans cet ouvrage, qui, malgré ses innombrables imperfections, a beaucoup contribué à répandre l'étude de la langue copte, Kircher ne put se défaire de son charlatanisme habituel : … il osa introduire dans ce lexique, et donner comme coptes, plusieurs mots dont il avait besoin pour appuyer ses explications imaginaires. »


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Leibniz



Leibniz, le philosophe, mathématicien et théologien allemand qui qualifiait l’Egypte  de centre de gravité des trois continents, affirme que les obélisques sont des textes historiques, commémorant des évènements et des victoires, théorie beaucoup plus sage que celle de Khircher, donc moins remarquée. Newton sera moins rationnel et l’on préférera oublier son étude, par respect pour ses autres travaux. (cliquer sur : PROJET DE CONQUETE DE l'EGYPTE ).


Bossuet, en 1681, dans son Discours sur l’Histoire Universelle, affirme que l’Egypte n’avait pas encore vu de grands édifices autre que la tour de Babel, quand elle conçut les pyramides. (Elles furent bâties entre 2589 et 2504 avant notre ère, tandis que Babylone fut fondée aux environs de 1900 avant notre ère. La lecture de la Bible aura la peau dure jusqu’au vingtième siècle, et encore).

La raison d’un aussi faible nombre de témoignages, en près de dix siècles est que l’on se déplace rarement par agrément, à de rares exception près, comme le Vénitien anonyme, et que les voyages sont longs et périlleux en Méditerranée, du fait des barbaresques.
Ensuite, les Mamelouks ne sont pas des plus engageants, et tenter de lever des plans des divers monuments antiques, même en compagnie de janissaires, est souvent assimilé à de l’espionnage. C’est pourquoi, il faut se contenter, le plus souvent de témoignages écrits de pèlerins ou de membre du clergé catholique.

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En mai 1718, le père jésuite Claude Sicard, natif d’Aubagne, alors qu’il visite les coptes, est l'un des premiers européens à parvenir à Thèbes. Erudit, s’appuyant sur les écrits de Strabon, Diodore, Pline et Hérodote, après une étude approfondie des ruines de ce temple, il est convaincu qu’il s’agit du Memnonium dont fait mention Strabon.
Il pense, avec raison, que les vestiges, qu’il trouve non loin de là, sont ceux d’Abydos. Il localise de même Edfou et Dendéra. Le jésuite fera un compte rendu sur la nécropole thébaine, où il dépeint son étonnement devant la profondeur des sépultures creusées dans la roche.
Il est persuadé que les hiéroglyphes nous explique l’histoire des souverains. Dans le même registre rationnel, l’évêque de Gloucester, William Warburton, en 1744, repousse l’idée d’une écriture inventée par les prêtres égyptiens afin de cacher leur savoir mystérieux au commun des mortels.

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En 1761, l’abbé Barthélemy aura écrit un ouvrage plus intéressant, où il affirme que les inscrïptions contenues dans les encadrements ovales, que nos égyptologues nomment cartouches, ne sont ni plus ni moins que le nom d’un pharaon. Cette hypothèse est très intéressante, mais un texte multilingue serait nécessaire pour la conforter. Il faudra encore attendre trente sept ans pour l’obtenir.

L’abbé Jean-Jacques Barthélemy n’était pas n’importe qui : garde du cabinet du Roi, en 1754, il a proposé une méthode pour déchiffrer les textes phéniciens et palmyriens (Palmyre : la Syrie antique de la reine Zénobie). Cette méthode sert toujours, comme celle qu’il introduisit au cabinet royal des Médailles et qui est toujours d’actualité chez les numismates. Arrêté en 1793, il fut relâché immédiatement et mourut à Paris deux ans plus tard, quatre ans avant la découverte du fameux texte multilingue.

En 1785, un professeur de syriaque au Collège de France, Charles Joseph de Guignes, qui par ailleurs est sinologue, avance l’hypothèse d’une origine égyptienne du chinois. Il déduit de ses recherches que les anciens Egyptiens éludaient certaines voyelles et que les trois systèmes, hiéroglyphique, hiératique et démotique, ne sont la forme d’écriture que d’une seule langue.

Il n’est pas le premier à avoir cru à une filiation en les deux écritures : le père Du Jarric, en 1610, puis l’infatigable Kircher, ont déjà abondé dans ce sens, tandis que Leibniz ne parvenait pas à voir le moindre élément permettant de supposer qu’il y ait la moindre correspondance entre deux systèmes d’écritures, car l’égyptien reposait apparemment sur l’allégorie, tandis que le chinois paraissait bâti sur des considérations plus intellectuelles.

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Volney


De son véritable nom Constantin-François de Chassebeuf, un auteur de trente ans choisit de rendre hommage à Voltaire, qui s’était retiré à Ferney, en prenant le nom de Volney. Tout imprégné de l’esprit du siècles des lumières, Volney est horrifié devant l’ampleur des monuments qui soulignent autant « le génie d’un peuple opulent et ami des arts, que la servitude d’une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. » Même de nos jours, l’idée qu’il a fallu des esclaves pour bâtir de telles merveilles ne peut être extirpée de l’inconscient collectif, dont Hollywood s’est fait l’écho.

Volney publiera en 1787 ce passage, dont tous les Occidentaux qui voudront se rendre maître de l’Egypte auraient dû tenir compte. « Le caractère des deux nations, opposé en tout, deviendra antipathique. Nos soldats scandaliseront par leur insolence envers les femmes ; cet article seul aura les suites les plus graves. Nos officiers même porteront avec eux ce ton léger, exclusif, méprisant qui nous rend insupportables aux étrangers et ils aliéneront tous les cœurs. »

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Même si les armées républicaines n’auront pas la même attitude hautaine, le choc des cultures sera une des principales causes du rejet des Français et de leur armée, lors de l’expédition d’Egypte.

Le jeune Bonaparte, encore une fois, en fait l’un de ses livres préférés. Il apprécie tellement Volney qu’il lui proposera de l’associer eu Consulat, puis sous l’Empire d’en faire le Ministre de l’intérieur, mais l’érudit refusera par deux fois, puis siégeant au Sénat, il s’opposera à Napoléon, et enfin, sous la Restauration, à la Chambre des pairs, il continuera d’afficher ses idéaux républicains.

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Le danois Jörgen Zoëga, en 1797, déduit de son impressionnante collection de documents et objets égyptiens, que l’écriture égyptienne ancienne comporte des éléments phonétiques. L’étape décisive approche.


 

 

 

02. La Campagne d'Egypte

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 20:15 :: 1 - Avant Champollion

2 - La campagne d’Egypte
par Jean-Pierre Lastrajoli ©





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Bonaparte, âgé de 29 ans, revient d’Italie
tout auréolé de gloire (il sera élu membre de l’Institut, dans la section mathématiques) et, ainsi alimenté dans ses ambitions, il songe à ses deux modèles, Alexandre le Grand et Jules César : l’un et l’autre ont dominé l’Egypte.
 
Alexandre, après avoir fondé Alexandrie, a même poussé jusqu’en Inde,  - cette Inde que détiennent actuellement les Anglais et que, dans son rêve d’un immense Empire, encore plus vaste que celui de ses prédécesseurs, l’ancien élève de Brienne et de l’école militaire de Paris songe à conquérir sans doute - .

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Mais, pour permettre à la France de jouer un rôle de grande puissance, il lui faut asseoir sa domination en Méditerranée, et quoi de plus glorieux que de marcher sur les traces des deux grands conquérants, au prétexte de libérer un peuple subissant le joug des beys.

Après le traité de Campoformio, en 1797, entre la France et l’Autriche, seule l’Angleterre est en guerre déclarée contre le pays régicide. Bonaparte, sur les conseils de
Talleyrand , propose de transposer le terrain de l’affrontement en Orient, afin de leur couper la route des Indes.
Les cinq Directeurs, malgré le danger qui menace la France à ses frontières, car une simple rupture du traité pourrait faire revenir l’Autriche dans le combat, demande au jeune général, trop populaire à leurs yeux, d’aller délivrer le peuple d’Egypte de la tyrannie des Mamelouks.  

Mais, là où le futur Napoléon se distingue des autres grands conquérants, c’est qu’il a décidé de ne pas y aller avec sa seule armée de 38.000 hommes, embarqués à bord de 328 navires. Il est accompagné des généraux, Desaix,
Kléber
et Lannes.

Le jeune Bonaparte a baigné dans l’esprit du siècle des lumières, d’où la science et l’art étaient deux piliers, et si des philosophes, lors de cette campagne ne lui sont guère utiles sur le terrain, 500 civils, parmi lesquels 167 savants et experts (17 ingénieurs civils, des ingénieurs des mines, 21 mathématiciens, 3 astronomes, 13 naturalistes, 4 architectes, 10 hommes de lettres, 22 imprimeurs, etc.) et 8 dessinateurs ne l’accompagnent pas moins pour conquérir et aussi pour déchiffrer la terre des pharaons.


Gaspard Monge


Bonaparte la qualifie de berceau de la science et des arts de toute l’humanité. L’un des projets sera défini par Gaspard Monge
 dans une lettre à Bonaparte, ce nouveau Jason « qui va porter le flambeau de la raison dans un pays où depuis bien longtemps sa lumière ne parvient plus, qui va étendre le domaine de la philosophie et porter plus loin la gloire nationale. »

Le ministère multiplie les fausses annonces d’un départ pour l’Angleterre, projet qui a été sérieusement étudié par Bonaparte, mais auquel il a fini par renoncer. « On sait de quel profond mystère furent enveloppés les préparatifs de l’expédition d’Egypte. Le but en resta longtemps ignoré de ceux mêmes qui tenaient les premiers rangs dans l’armée et la commission des sciences. », affirmera Isidore, le fils d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire
.  

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Desaix


Embarquée en grande partie à Toulon, le 19 mai 1798 au matin, rejointe par les convois venant d’autres ports de Marseille à Cività-Vecchia, formant une ville flottante de plus de trois cents navires, l’expédition met en contact les savants avec la pénible vie des militaires à bord.

Geoffroy Saint-Hilaire va pouvoir s’intéresser à l’anatomie d’un requin, pris le vingtième jour de la navigation, et se procure les deux pilotes qui l’accompagnent, ce qui le conduira, neuf ans plus tard, à publier un mémoire sur l’affection mutuelle de certains animaux.

La rumeur persistante d’une escadre anglaise, lancée aux trousses de l’expédition, va causer de fréquentes alertes, sans qu’on la voit paraître, après l’avoir entraperçue.

Autre frayeur : un jour qu’il se rend à bord d’une frégate, afin de visiter des amis savants, Geoffroy Saint-Hilaire et les matelots l’accompagnant, sont renversés et seuls ces derniers reparaissent. Il ne sait pas nager et remonte à la surface, tant bien que mal, et ne doit son salut qu’à une échelle de corde, qu’il agrippe par un heureux hasard, et se hisse à bord de la frégate, bien que blessé.

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La flotte arrive bientôt en vue de Malte. « Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l’île de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler, faire de l’eau, et régler toutes les dispositions militaires et administratives », écrira le futur maréchal Berthier.

« Le 19 juin, Bonaparte mit à la voile, laissant Desaix à l’arrière-garde » (Bonnal, Histoire de Desaix). Elle avait mis plus de trois semaines pour arriver sur Malte ; « elle employa treize jours pour achever le voyage ; lenteur salutaire, par laquelle furent déjoués tous les plans de Nelson. »

 

Le 29 juin, l’armada française aperçoit la plage d’Egypte et le lendemain les colonnes de Pompée. Le consul, venu à bord, fait part de la crainte de la population, à la vue de l’imposante escadre, et des mouvements qu’elle a occasionnés contre les Chrétiens.
Bonaparte apprend, par la bouche du diplomate, que quatorze vaisseaux anglais sont arrivés en vue d’Alexandrie et, n’ayant pas trouvé la flotte française,
Nelson
a fait route vers le nord-est. Dans la nuit du 22 au 23 juin, il avait doublé l’expédition et était parvenu le premier dans la cité des Lagides ;  il croise à présent à proximité de Chypre.  

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Bonaparte ignorant qu’il dispose de suffisamment de temps, débarque en hâte, le 2 juillet, par une mer agitée qui se brise sur les récifs, dans l’anse du Marabout.. Le jeune général passe en revue les mille hommes de Kléber, les dix-huit cents de la division Menou et les quinze cents du général Bon. Aucun canon, pas un seul cheval, pas plus que les généraux
Desaix et Régnier, n’ont pu débarquer, par la faute de l’état de la mer. A deux heures et demie du matin, la maigre armée se met en route pour rejoindre Alexandrie.  

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Arrivé à portée de canons de la ville, Bonaparte parlemente et c’est au canon que les habitants répondent. Rapidement les murs sont investis par les troupes françaises, et les défenseurs se réfugient dans la ville. Le général français fait savoir qu’il n’exercera aucune représailles, étant venu combattre les envahisseurs Mamelouks, et que la liberté de culte est garantie ;  la population laisse les Français prendre possession de la ville.

Desaix, qui a entre-temps débarqué, est allé se placer en avant-garde, vers Rosette, sur la route du Caire, selon les ordres de Berthier. Les bâtiments de transport entrent dans le port et débarquent les chevaux, les canons, les munitions et les vivres, ainsi que les savants. La flotte va ensuite mouiller à Aboukir, qui paraît plus sûr.

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Décidé à porter rapidement ses troupes au Caire, Bonaparte ignore Rosette, et fonce à travers le désert. Le
général Menou est chargé de prendre Rosette et de faire embarquer le riz sur une flottille, composée de plusieurs chaloupes canonnières et d’un chebek, et de suivre la route du Caire, par la rive gauche. Kléber, blessé par une balle à la tête, reste à Alexandrie.    

Le vent pousse la flottille trop rapidement, et elle dépasse d’une lieue l’armée marchant sur la rive gauche. Elle est aussitôt attaquée par les Mamelouks et une chaloupe, ainsi qu’une galère sont investies. Le chef de division Pérée contre-attaque et en reprend possession.

« Il est puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par l’intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les citoyens Monge, Berthollet, … qui se trouvent à bord du chebeck. » Cité par
 
Berthier ,  cet épisode est relaté sous une forme légèrement différente par Arago, mais soulignant également le courage des deux scientifiques.  

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Murad Bey et ses Mamelouks


Murad Bey, à la tête de six mille Mamelouks, accompagnés de fellahs, se propose de couper la route du Caire, à la hauteur de Boulaq. Berthier dépeint le tableau : « La cavalerie des Mameloucks était couverte d’armes étincelantes. On voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse indestructible a survécu à tant d’empires, et brave depuis trente siècles les outrages du temps. »

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Bataille dite des Pyramides


Arrêt sur image d’Epinal : nous ne sommes pas au pied des pyramides, comme certains tableaux héroïques se plaisent à le montrer, et on ne parle que de trente siècles. Bonaparte, en bon publiciste, décidera de baptiser opportunément ce violent combat par un terme qui en fait un Moïse vengeur ;  le 21 juillet a donc lieu la bataille des pyramides. 6.000 Mamelouks et 20.000 Arabes affrontent l’armée française.

Opposant leur courage brouillon à la tactique moderne des Européens, les Mamelouks sont défaits, leur cadavres jonchant le sol ou flottant dans le Nil ; elle a coûté dix hommes aux Français et trente blessés : la bataille laissera des traces dans tous les manuels d’histoire, d’autant qu’elle est agrémentée d’une phrase célèbre, citée par Arago, en 1854, et situant l’action au pied des intemporels monuments :

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«Soldats, du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent !»


Cette citation a l’air anodine, mais à l’époque, elle semble plus le fruit de la réflexion politique que du hasard ou bien de la recherche historique. Elle signifie que Bonaparte pense que ces pyramides datent de 2200 ans avant notre ère (il ne se trompe que de 300 ans).

Le monde n’était-il pas né, selon James Usher, archevêque de Armagh au XVIIème siècle, en 4004 avant Jésus-Christ ? Un autre ecclésiastique avait même été plus précis : le 23 octobre à neuf heures du matin !

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James Usher


Comme Berthier a parlé de trente siècles, en 1827 sous la Restauration, il est permis de penser que la phrase a peut-être été formulée à posteriori, et non le jour de cette bataille, même si elle est citée par Vivan Denon, sous la forme de : « Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante siècles nous observent. »

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Bonaparte entre en vainqueur au Caire


Revenons à la bataille des pyramides. Trois jours après sa victoire, Bonaparte entre dans la ville du Caire et prend possession du palais du Bey. Pendant ce temps, les savants, au nombre desquels Jomard, sous la conduite de l’ingénieur géographe Testevuide, ont relevé les coordonnées de la colonne de Pompée (élevée par les Romains) et des Aiguilles de Cléopâtre (qui sont des obélisques érigés sous Thoutmès III à Héliopolis, et déplacé à Alexandrie sous Auguste, avant d’orner Londres, pour le premier et Central Park à New York pour le second).  

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Bonaparte présidant le diwan


Tandis que les jeunes gens de Monge posent les fondements de la Carte d’Egypte, le 1er août, Nelson ayant enfin localisé la flotte française, les vaisseaux anglais la détruisent au large d’Aboukir (Cliquer ici pour avoir beaucoup plus de détails sur la bataille navale du 1er Aout 1798 ). Trois mille deux cents hommes sont tués, trois mille autres sont prisonniers et seuls quatre navires réchappent de cette débâcle, malgré la vaillance des officiers et des marins français.  

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Le vaisseau-amiral l’Orient explose


Le brillant général est prisonnier de l’Egypte et le restera pendant une bonne année. Il lui faudra s’occuper en administrant sa conquête, maintenant que toute retraite lui est immédiatement impossible. Lorsqu’il voit le gué de la Mer Rouge, c’est parce qu’il est parti visiter les vestiges d’un ancien canal, à présent ensablé, construit sous Sésostris (vers 1971-1928 avant notre ère).

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L'amiral Brueys d'Aigaillers, commandant de l'Orient


Ainsi que l’a relaté Diodore : « Il (Sésostris) fit faire des canaux de communication depuis Memphis jusqu’à la mer d’Arabie, pour faciliter le commerce de tous les peuples de la terre avec l’Egypte et pour abréger le transport des fruits et de toutes marchandises. » Une idée qui fera son chemin dans le siècle suivant est en train de renaître 3700 ans plus tard.

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Insurrection du Caire


Au Caire, le 21 octobre une insurrection a lieu, au cours de laquelle Monge et Berthollet ont de nouveau l’occasion de démontrer leur intrépidité. Périssent « les ingénieurs Duval, Thévenot, le dessinateur Duperrès, le chef de brigade Shulkowski, le général Dupuis et plus de soixante Français. »

Parmi les morts, on trouve Testevuide qui dirigeait l’équipe des ingénieurs géographes. Celui-ci avait dirigé le cadastre de Corse, et était alors accompagné de son neveu Pierre Jacotin. Né en 1765 à Champigny, ce dernier l’avait rejoint dans l’Ile de Beauté à l’âge de dix-huit ans, et cinq années plus tard, l’avait accompagné lors de l’expédition suivante.

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Le général Caffarelli


C’est justement lui qui va prendre la succession de son oncle, et diriger les travaux qui vont permettre d’établir la carte de l’Egypte au 1/800000ème. Les géographes vont devoir innover, car une partie de leurs instruments de mesure a coulé avec le reste de la cargaison du Patriote. L’autre partie était conservée dans la maison du général Caffarelli, celui-là même qui avait rejoint Alexandrie à pied malgré sa jambe de bois ;  hélas, lors de l’insurrection, elle a été pillée.

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C’est donc à partir d’observations astronomiques que les géographes vont pouvoir travailler. Jacotin, lorsqu’il retournera en France, quittant l’Egypte avec les derniers savants et militaires, publiera un atlas de la carte de l’Egypte et de la Syrie. Parmi ses autres travaux ultérieurs figurera une carte de la Corse en huit feuilles.


Les Français poursuivent les Mamelouks dans le désert et, contrairement à la population des villes, sont bien reçus par les habitants des villages, lesquels voient en eux des libérateurs. Desaix s’arrête à Assiout, à trois cents kilomètres du Caire, puis regagne le Fayoum. Dans son équipée, il est accompagné par Vivant Denon qui raconte.

  
Parvenant à Thèbes, « l’armée, à l’aspect de ces ruines éparses, s’arrêta d’elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains, comme si l’occupation des restes de cette capitale eût été le but de ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l’Egypte. » A Syène, « lorsque les troupes aperçurent les ruines au détour d’une montagne, son admiration fut telle qu’elles présentèrent d’elles-mêmes les armes à ces glorieux débris. »

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Poussés par les Anglais, les Turcs veulent reprendre possession de l’Egypte, ce qui leur permettrait d’affirmer une autorité que les mamelouks avaient négligée, au cours des décades passées, du fait du relatif éloignement géographique. Bonaparte ne les attend point et les rencontre en Syrie.

La progression de l’armée française est pénible et lente, ce qui ne l’empêche pas de remporter quelques victoires : El-Arich, Nazareth, Mont Thabor et Jaffa. Il baptise les batailles de noms à références religieuses, qui profiteront à la propagande napoléonienne, car le voici dans la ville qui vit naître le Christ, le mont où se produisit la Transfiguration, et dans la ville reprise aux croisés par Saladin, qu’en "croisé" des temps modernes il reconquiert.

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Mais la peste sévit dans ces régions et l’armée du jeune général commence à être ravagée par l’épidémie. Le 11 mars 1799, le stratège, accompagné du médecin-chef de son armée, visite les pestiférés de la mosquée, transformée en hôpital. Le tableau des Pestiférés de Jaffa (baron Gros, voir ci-dessous) servira plus tard la propagande de Napoléon, nouveau Christ des terres bibliques.
De même, en bon politicien, il transforme un échec en victoire, car il ne brise pas le siège d’Acre, durant lequel meurt Caffarelli,  et revient au Caire, au terme de cette expédition de Syrie, une armée amoindrie par « deux mille deux cents morts, trois mille cents blessés et malades. »

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Les pestiférés de Jaffa


En Europe, le Directoire, par sa volonté d’étendre la Révolution en créant des républiques sœurs, chatouille au-delà du raisonnable les monarques étrangers. Les armées du Roi de Naples (Bourbon d’Italie), ont chassé les Français de Rome et les cinq Directeurs déclarent la guerre au souverain napolitain, ainsi qu’à son allié, le royaume de Sardaigne. Rome est reprise et vidée d’une partie de ses trésors, puis Naples suit. Le Piémont est occupé par Joubert et le roi de Sardaigne doit s’enfuir dans l’extrême sud, à Cagliari.

A la fin de 1798, une coalition se forme où l’on retrouve, bien sûr, les Anglais et les Turcs que rejoint Paul 1er, Tsar de toutes les Russies. L’Autriche, suite à son traité, semble vouloir rester neutre. Cependant, elle accepte que les Russes passent sur son territoire pour aller en Italie. Le Directoire ne perd pas une si belle occasion de faire une nouvelle erreur et proteste vivement, rompant ses relations avec les Autrichiens.

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Le général Joubert


Les défaites françaises vont se succéder et Joubert (sur lequel Sieyès, le plus ambitieux des Directeurs, comptait pour organiser un coup d’état) meurt à Novi le 15 août 1799. Informé du danger qui menace le pays et, à présent que lui apparaît l’inutilité militaire de sa conquête, puisque sa flotte est détruite, Bonaparte songe à rentrer en France où il pourra se rendre plus utile.

Le 22 août, il embarque sur la frégate Muiron, échappant on ne sait comment aux vaisseaux anglais, et revient à Fréjus, abandonnant son armée, déléguant à Kléber l’administration de l’Egypte et laissant œuvrer les scientifiques, dont certains sont désemparés, dans un premier temps.

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Bonaparte débarquant à son retour d’Egypte (Bibliothèque Nationale)

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Le même fait croqué par les Anglais


Gaspard Monge est au courant, comme Berthollet, même si le premier nommé affirme à Fourier, selon Jomard : « Si nous partons pour la France, nous n’en savions rien aujourd’hui avant midi. » Geoffroy Saint-Hilaire, quant à lui, a compris, depuis un moment déjà, les intentions du général, relatives à l’Egypte, si bien que, toujours selon Jomard, il a même engagé un pari à ce sujet.

Bonaparte, selon ce dernier, en excursion aux pyramides de Gizeh, confia à ses compagnons scientifiques : « Commilitones, jamais ce jour et ceux qui me suivent, ne s’effaceront  de ma mémoire ! »

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Même si le moment présent semble démentir ses propos, les temps à venir démontreront que ces paroles venaient du cœur, et il parlera de ces compagnons, même sur Sainte Hélène, lui qui offrira des postes de préfet à quelques-uns uns d’entre eux. Bonaparte s’en va, car le destin attend Napoléon.

 

 

 

03. La clé des grands mystères

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 20:00 :: 2 - Champollion - Jeunesse

La clef des grands mystères
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Il sait depuis plus d’un mois, qu’une découverte a été faite, mais il ne l’a malheureusement pas emportée ; heureusement pour le British Museum. En juillet 1799, suite au débarquement de milliers d’Ottomans au déjà tristement célèbre Aboukir, où ils ont passé la garnison au fil de l’épée, il ne fait plus aucun doute que leur cible prochaine sera soit Alexandrie, soit Rosette, la verte cité à l’embouchure du bras occidental du Nil, aux fortifications insuffisantes pour espérer résister à l’envahisseur éventuel.

Bonaparte va remporter un grand succès à Aboukir, juste avant de quitter l’Egypte, en repoussant les Turcs, qui sur les vingt mille qui y avaient été envoyés, ne furent que six mille à en réchapper, faits prisonniers. Rosette n’a plus rien à craindre, même si ce débarquement va avoir des conséquences inattendues.

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Bataille terrestre d'Aboukir



L'ancien Borg Rachid, nouvellement rebaptisé fort Julien en l’honneur de l’infortuné aide de camp de Bonaparte, mort quelques temps plus tôt, est dans un état de ruines tel, qu’il oblige les militaires français à procéder d’urgence à des travaux destinés à fortifier les positions, sous la conduite d’Hautpoul, chef de bataillon du Génie, assisté du lieutenant Bouchard.

Pour ce faire, ils démolissent des murs en ruine, construits par les arabes à partir de matériaux divers. Soudain, une pierre de basalte noir, de 762 kilos, d’un mètre environ sur 70 centimètres attire leur attention. Ils appellent le lieutenant Bouchard, afin de lui montrer leur découverte.

Pierre François Xavier Bouchard, qui un an auparavant faisait partie des 167 savants de l’expédition, après avoir servi à Meudon, sous les ordres de
  Nicolas Jacques Conté , (dont le nom restera attaché à l’invention du crayon noir), trois ans auparavant a été admis à la toute jeune école polytechnique, dont nombre de professeurs et élèves composent les rangs des scientifiques de l’expédition.  

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Nicolas Conté


Toujours élève, Bouchard passe son examen de sortie au Caire, - ce qui n’est guère fréquent dans l’histoire de la prestigieuse école. De Villiers est dans le même cas -, et ne vient d’être affecté que depuis un mois au Génie. La chance vient de frapper par deux fois. En premier lieu, il était nécessaire de démolir ce mur pour fortifier la position. Enfin, la deuxième chance, c’est que les terrassiers aient appelé leur officier, au lieu de réutiliser bêtement la pierre et que cet officier ait réalisé qu’ils venaient de faire une découverte importante.

Dès que l’on l’a nettoyée, la fameuse pierre (qualifiée de granitique par les militaires et considérée jusqu’à il y a peu de temps encore comme basaltique, avant que l’on s’aperçoive que le jugement des soldats était le plus judicieux), provenant de la réutilisation, en tant que matériau de construction, dans de nombreuses maisons de Rosette, de blocs d’un temple situé sur la même branche du Nil, était loin d’être un simple vestige du passé : c’était une clé pour les temps à venir. Ses dimensions la rendaient déjà remarquable : 114 centimètres de hauteur, 72 de largeur et 27 d’épaisseur.

Les inscriptions sont faites en trois groupe de signes, dont l’un est manifestement grec, ce que des Français, se trouvant à Rosette, peuvent traduire avec une relative facilité. La traduction n’a rien de sensationnel, puisqu’il y est question d’un hommage rendu à l’un des nombreux Ptolémée et de l’anniversaire de son couronnement.

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Pierre de Rosette


La dernière phrase crée cependant un émoi, dans la communauté savante, car elle mentionne que « ce décret sera inscrit sur des stèles de pierre dure, en caractères sacrés, indigènes et grecs ». Aurait-on découvert la fameuse clé des hiéroglyphes, dont on désespérait de pouvoir traduire le sens ?
Par bonheur, la communauté française mesure très rapidement la portée de cette découverte, bien plus que la communauté égyptienne de l’époque, laquelle n’y voit que des vestiges méprisables d’une antique civilisation païenne.

« Le citoyen Lancret, membre de l’Institut, informe que le citoyen Bouchard, officier du génie, a découvert dans la ville de Rosette des inscriptions dont l’examen peut offrir beaucoup d’intérêt. La pierre noire qui porte les inscriptions  est divisée en trois bandes horizontales ; la plus inférieure contient plusieurs lignes de caractères grecs qui ont été gravés sous le règne de Ptolémée Philopator ; la seconde inscription est écrite en caractères inconnus, et la troisième en caractères hiéroglyphiques. »

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C’est en ces termes que le monde savant apprend la découverte d’un texte qui non seulement est bilingue, mais trilingue. Les hiéroglyphes vont livrer leur secret ; ça ne fait plus aucun doute. Dans l’esprit de beaucoup, c’est une question de mois. En fait, il faudra attendre des dizaines d’années pour que la stèle livre son secret. L’article annonçant cette découverte, dans le Courrier d’Egypte, journal des armées de l’expédition rédigé par Fourier, serait parvenu jusqu’à Figeac, en Guyenne, dans une librairie.

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La Décade égyptienne ne parvient pas à Figeac, et c’est bien dommage, car ce qui y est imprimé, concernant cette découverte importante, est d’une autre teneur. Jean-Joseph Marcel, bien que seulement âgé de 22 ans, fait déjà partie des meilleurs orientalistes et il a rejoint l’expédition, venant de l’Imprimerie Nationale, pour fonder l’Imprimerie du Caire. Il s’intéresse, en ne se servant que de sa seule connaissance de l’arabe, à la stèle noire qu’il décrit ainsi :

«
L’inscription hiéroglyphique renferme quatorze lignes, dont les figures, de six lignes de dimension, sont rangées de gauche à droite.
La seconde inscription, qui avait été d’abord annoncée comme syriaque, puis comme copte, est composée de trente-deux lignes de caractères qui suivent le même sens que l’inscription supérieure, et qui sont évidemment des caractères cursifs de l’ancienne langue égyptienne. J’ai retrouvé des formes identiques sur quelques rouleaux de papyrus…
»

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Leçons de Langue Ethiopienne de Jean-Joseph Marcel, 1819


Les savants décident de copier le précieux texte de la stèle de Rosette. Les dessinateurs renoncent à l’impossible projet, devant l’ampleur du travail et surtout les risques d’erreurs engendrées par la retranscription de signes inconnus. Le 24 janvier 1800, Jean-Joseph Marcel demande à ce qu’on lave la stèle, et la fait essuyer, en prenant soin de laisser les creux emplis d’eau. La pierre est ensuite recouverte d’encre et un papier trempé est appliqué sur sa surface ; on peut lire, dans un miroir, les signes qui ressortent en blanc sur fond noir.

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Si Bonaparte et Monge ne sont plus  au pied des pyramides,
la pierre de Rosette est hélas toujours en Egypte


Nicolas Conté applique la méthode contraire : la surface lisse et plane de la stèle est recouverte d’un mélange ne retenant pas l’encre, laquelle ne se loge que dans les creux des inscriptions. Les caractères apparaissent en noir sur fond blanc, ce qui rend la lecture dans le miroir plus aisée. Les deux types de copies rejoignent l’Institut au début des beaux jours de l’année 1800.

Enfin, on procède à un moulage, lequel sera bien utile à la Description de l’Egypte. La pierre ne livra pas aussi rapidement qu’on aurait pu le penser son secret pour la partie grecque : elle reprenait le texte d’un décret que les prêtres égyptiens avaient rendu en 196 (et non 157) avant notre ère, en l’honneur de Ptolémée Epiphane (et non Philopator ou encore Philometor) et de son épouse Cléopâtre (la première et non la plus connue laquelle fut l’ultime et septième du nom).

 

Selon Geoffroy Saint-Hilaire, Bonaparte a un jour confié à Monge : « Je me trouve conquérant en Egypte comme le fut Alexandre ; il eut été plus de mon goût de marcher sur les traces de Newton. Cette pensée me préoccupait à l’âge de quinze ans. »

Aussi, ne fut-il pas surprenant, le 20 août 1798, qu’il ait créé l’Institut d’Egypte. Forment le premier noyau de cette illustre société, Monge, Berthollet, Costaz, Desgenettes, Geoffroy Saint-Hilaire, les généraux Andréossy et Cafarelli (qui bien qu’ayant une jambe de bois, n’en avait pas moins effectué la fameuse marche, depuis le lieu du débarquement vers Alexandrie et qui était surnommé Abou Kabaché, le père la béquille). Monge est élu président, le futur 1er consul, vice-président et le citoyen Fourier, secrétaire perpétuel de l’Institut d’Egypte.

Monge, lors de l’insurrection du Caire, le 21 octobre 1798, se refusera à abandonner le palais de Hassan-Kachef, et organisera sa défense. Le siège de l’Institut ne sera dégagé qu’au bout de deux jours et demi. Sur les deux savants indissociables, Berthier écrit : « Les citoyens Monge et Berthollet sont partout, s’occupent de tout, et sont les premiers moteurs de tout ce qui peut propager la science. »

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Monge et Berthollet faisant le coup de feu


Andréossy visite le lac Menzaléh, décrivant la composition des terrains dans les vallées des lacs du natron. Geoffroy Saint-Hilaire y découvre le Hétérebranche, poisson ayant deux organes ramifiés, à la fonction comparable à celle des bronches. Ce dernier va se lancer dans une moisson impressionnante, débouchant sur la rédaction de nombreux mémoires, dans les années à venir.  

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Le général Andréossy


Costaz s’intéresse à la composition du sable du désert, Berthollet étudie les propriétés tinctoriales des végétaux, l’ingénieur Gérard prend des notes sur l’agriculture égyptienne, Lancret recherche les canaux fertilisateurs, Regnault décompose le limon du Nil, etc.

Les artistes n’en restent pas inactifs pour autant, à l’instar du conservateur d’une collection de pierres gravées, léguées par madame De Pompadour, sous Louis XV,  Dominique Vivant Denon, qui seul avait été autorisé à suivre Desaix et qui a donné, par les résultats de ses carnets de dessins, l’idée de rendre par l’image la splendeur des monuments égyptiens.

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Vivant Denon dessinant


« J’ignorais absolument quelles étaient ma situation et mes ressources ; je n’avais depuis neuf mois pensé qu’à chercher, qu’à rassembler des objets intéressants ; je n’avais redouté aucun danger pour satisfaire ma curiosité… », écrira le futur Directeur Général des Musées.

Denon constate, devant différents tableaux examinés à Médinet-Habou, que le héros représenté conserve toujours la même physionomie, ce qui prouve qu'elle est portrait.
Un prêtre retranscrit les actes du héros. « C’était la première fois que j’eusse vu des figures dans l’acte d’écrire : les Egyptiens avaient donc des livres. »  Mieux : dans une tombe qui a été violée, une momie tient un papyrus. « Je n’osais toucher à ce livre, le plus ancien des livres connus jusqu’à ce jour ; je n’osais le confier à personne, le déposer nulle part. »


Mesures du Sphinx (Vivant Denon)


Bonaparte ayant examiné les dessins de Vivant Denon estime que sa mission est terminée et le fait rentrer avec lui ; il va le suivre sur tous les champs de bataille à travers l’Europe. Denon publiera en 1802 son
Voyage dans la Haute et Basse Egypte , comprenant les dessins faits jusqu’en août 1799 des temples, des sites, des villages, dans des positions souvent inconfortables.

Ses collègues entourent le savant aventurier, le pressant de question.  « J’étais le membre de l’Institut qui le premier fût revenu de la Haute-Egypte. » L’Institut va se charger de compléter les travaux de Denon, en portant ses regards dans tous les domaines, recueillant des informations inestimables sur l’Egypte antique et sur sa descendante, en ces jours de fin de XVIIIème siècle.

Conduits par Monge, Berthollet, leurs polytechniciens, parmi lesquels un jeune homme de 21 ans, Edme François Jomard, se fera plus connaître par la suite, vont récolter une moisson de documents, d’objets et de statues dont ils ne pourront ramener qu’une partie, après un prélèvement opéré par les armées anglaises. Tout ne sera pas perdu, puisque Denon n’est pas resté jusqu’au bout de la campagne, contrairement à Jomard, et a rapporté quelques pièces assez intéressantes.

L’Institut sera un objet de curiosité pour les Orientaux. On y voit le vainqueur de Mourad-Bey siéger et n’avoir droit qu’à une voix, lors des votes, au même titre que ses collègues, et cette république des esprits va semer des idées qui germeront plus tard, au rythme de l’Egypte, selon la seule volonté de ses habitants.

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Vivant Denon


Pendant ce temps, on a essayé à de multiples reprises de faire embarquer la pierre de Rosette, à destination de la France. Mais les Anglais veillent et empêchent tout départ d’un quelconque trésor et en particulier celui-là, tandis que Jomard mesure les édifices anciens, au nombre desquels figurent les grandes pyramides. Les chiffres qu’il en tirera l’amèneront à avancer des hypothèses pour le moins hasardeuses. Il n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier.

Parmi les savants qui accompagnaient Bonaparte, un mathématicien et physicien va connaître une destinée qui contribuera à la découverte de la signification des hiéroglyphes. Joseph Fourier, représentant de la France auprès du gouvernement égyptien, deviendra ministre de la justice, puis préfet en Isère. Il y sera chargé de rédiger la préface d’un ouvrage que Napoléon ordonnera de publier à l’Imprimerie Impériale en février 1802, Description de l’Egypte, soient 837 planches gravées sur cuivre, représentant plus de 3000 illustrations qui dépassent pour certaines le mètre.

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Par un heureux effet du hasard, le volume I commencera par l’île de Philae, où les derniers hiéroglyphes connus à ce jour auraient été gravés. Après les monuments dans leur état actuel, les collections d’antiques, tout au long des dix tomes in-folio et des deux recueils, auxquels ont collaboré 400 graveurs sur cuivre, on y montre, l’Egypte du début du XIXème siècle : arts et métiers, costumes et portraits, vases, meubles et instruments, inscriptions, monnaies et médailles et pour finir la zoologie des mammifères aux oursins, en passant par les insectes.

Le 22 novembre 1799, Kléber écrit à Monge : « Je crois devoir charger l’Institut de transmettre aux deux commissions qui ont visité la haute Egypte le témoignage de ma vive satisfaction sur la manière dont elles se sont acquittées de cette mission, »… « car l’objet est le même, celui de répandre l’instruction et concourir à élever un monument littéraire digne du nom français. Je désire en conséquence que l’on prenne des mesures promptes pour assurer la rédaction des différents travaux… ».

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Kléber


Ces passages montrent l’intérêt que les militaires, après Bonaparte portent à la science, car n’oublions pas que les généraux représentent la Révolution, issue des écrits des philosophes de ce siècle finissant, où le savoir est l’arme la plus sûre pour lutter contre les privilèges abolis.

Une campagne militaire désastreuse, puisque l’armée du général Bonaparte, oubliée par la France, progressivement sans munition, minée par les maladies, confinée dans le delta par les Anglais et les Turcs, s’achèvera par un traité de paix conclu par Kléber et Desaix, au terme du désastre d’El Arich. Bloqués par une épidémie de peste, les savants apprennent, en embarquant,.que le fameux traité vient d’être dénoncé.

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Assassinat de kléber et supplice du meurtrier


Un message insolent, selon Kléber, de la part des Anglais, lui fait déchirer le traité et il remporte la victoire d’Héliopolis. Le 14 juin 1800,
Kléber est assassiné et Menou le remplace, tentant une impossible intégration, à ce moment-là et en aussi peu de temps, des deux communautés orientale et occidentale. Les combats se poursuivent et des troupes ayant débarqué une nouvelle fois à Aboukir, Bouchard défend Fort Julien, mais doit capituler au terme de dix jours de siège.

Geoffroy Saint-Hilaire confiera plus tard : «Vingt mois entiers s’écoulèrent encore entre le traité d’El Arich et le départ de la Commission ; vingt mois d’incertitude et de déceptions sans cesse renaissantes.»

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Kléber


Le Caire tombe bientôt, et ceux qui y sont restés peuvent bénéficier des conditions de la capitulation de la Cité : le 14 juillet 1801, ils quittent le pays avec armes et bagages. D’autres ont effectué le mauvais choix, ayant quitté le Caire pour Alexandrie, depuis le 11 avril, se réfugiant dans l’antique cité des Ptolémées avant la reddition de l’actuelle capitale, où sévit une épidémie de peste.

Tandis que Geoffroy Saint-Hilaire étudie des poissons électriques, Alexandrie est assiégée et bombardée. La cité des Lagides finira par céder et le général Menou propose un projet de capitulation que les Anglais rejettent en particulier l’article 16 prévoyant que les savants peuvent emmener «les papiers, plans, mémoires, collections d’histoire naturelle, et tous les monuments d’art et d’antiquité recueillis par eux».

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Geoffroy Saint-Hilaire


Des échanges très vifs, faits de menaces et de mensonges, émaillent les courriers échangés par le général Hutchinson et le général Menou. Fourier tire Geoffroy Saint-Hilaire de ses études, en lui annonçant que toutes les richesses scientifiques de la Commission vont tomber aux mains des Anglais.

Geoffroy Saint-Hilaire, Savigny et Delile se rendent en députation au camp anglais, afin d’y voir le général Hutchinson. Ce dernier refuse, après réflexion, de céder aux demandes des savants, sans doute conseillé par l’ambitieux Hamilton. « Toute démarche nouvelle serait inutile ; elle n’aboutirait qu’à des rigueurs que, pour ma part, je voudrais éloigner de vous. »

La partie semble perdue, et toutes les souffrances endurées par les Français, tout au long de cette éprouvante campagne, ne serviront donc qu’à la gloire de quelques savants restés confortablement à Londres. Les savants menacent de brûler eux-mêmes leurs richesses. « C’est à de la célébrité que vous visez, menace Geoffroy Saint-Hilaire. Eh bien ! comptez sur les souvenirs de l’histoire : vous aurez aussi brûlé une bibliothèque à Alexandrie ! ».

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Redouté et une de ses planches


Hamilton ne souhaite pas laisser dans les mémoires l’image d’un nouvel Omar et plaide la cause des Français, qu’il a sentis capables du pire, préférant leur laisser le fruit de leurs recherches, au bénéfice de l’humanité. Hutchinson propose un nouveau marché : les Français doivent se résigner à céder une partie de leurs découvertes archéologiques, tandis que les Anglais concèdent aux savants le droit d’emmener leurs collections, plans et dessins, moulages et copies.

Avec les bijoux et antiquités, fera la pierre de Rosette partie du butin anglais et le British Museum pourra exposer une stèle sombre, avec la mention captured in Egypt by the British Army in 1801. Fort heureusement, les Anglais ont consenti à laisser aux savants leur butin de papier et, à travers l’ouvrage monumental publié pour la première fois entre 1809 et 1828, le monde entier bénéficiera de ce savoir, à l’origine de l’égyptologie.

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Le général Menou


Les Français quittent l’Egypte, où ils ont apporté des réformes fiscales plus justes, et ont été des conquérants relativement équitables, et, au retour des Ottomans, seront regrettés. Cependant, des traces durables de ce passage vont rester, puisque l’Egypte va s’engager sur la voie du développement, les réformes fiscales ne seront pas remises en cause, tandis que les Mamelouks seront pourchassés.

Enfin, malgré les différences culturelles qui ont pu rendre les Français insupportables aux musulmans égyptiens, la France, sans arrière-pensée mercantile systématique, va contribuer au développement de cette région, et parmi les promoteurs de ces initiatives, on retrouvera Jomard.

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Le médecin Desgenettes


Il est évident qu’un peuple au passé aussi glorieux, à présent recomposé, ne peut accepter une quelconque tutelle, et va marcher lentement, mais sûrement, vers son indépendance politique, assurée par une indépendance économique, principalement due à un tourisme historique, que cette expédition aura contribué à favoriser, ainsi que l’action les premiers défenseurs du patrimoine égyptien. Pour cela, il aura fallu d’abord percer le mystère des hiéroglyphes.



Petite bibliographie et webographie :

 

 

Dernière minute :

 

Si l'on en croit Devilliers, le général Menou aurait retardé le départ des savants, de crainte qu'ils n'arrivent en France avant lui, et disent à quel point il était un personnage peu intéressant, pour ne pas dire méprisable.

Une trace du passage des savants de l'expédition d'Egypte à Kalabsha sur le site de Nikopol  ( L'Egypte de Nikopol) :  

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04. Les semences d'une destinée

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 19:30 :: 2 - Champollion - Jeunesse

Les semences d’une destinée
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Issu d’une famille d’agriculteurs de la région grenobloise, dans le Valbonnais, Jacques Champollion, né en 1744, exerce le métier de marchand ambulant de livres, almanach et objets religieux divers. Il s’arrête en 1770 à Figeac, la Venise pauvre. Deux ans plus tard, il fait l’acquisition d’une maison qui sera la demeure familiale. Il lui faudra attendre sept années pour acheter une boutique qui deviendra sa librairie.

En 1773, il a épousé Jeanne-Françoise Gualieu dont il aura une fille Thérèse, l’année suivante. En 1778, naît Jacques-Joseph que l’on connaîtra sous le nom de Champollion-Figeac. Deux autres fils viendront, mais ne vivront pas longtemps. Le 23 décembre 1790, deux jours avant Noël, naît le jeune Jean-François, de douze ans son cadet, septième et dernier enfant de Jacques et de Jeanne-Françoise Champollion.

L’acte de baptême montre que le nom du parrain est Jacques-Joseph, frère du baptisé, ce qui va créer une relation à mi-chemin entre la paternité et la gémellité, et les deux frères auront du mal à se séparer longtemps.

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Jacques Champollion, le père, bien que fonctionnaire municipal (An III), avec deux autres républicains. continue à donner asile à deux bénédictins (le chanoine de Seycy et Dom Calmet). Ils servent de précepteurs à Jacques Joseph et celui-ci occupe une fonction, à 16 ans, au bureau de correspondance municipale.

Le 9 thermidor an II, Robespierre renversé, l’administration est renouvelée, à l’exception de ce jeune homme qui va porter toutes les responsabilités sur ses épaules d’adolescent de juillet à décembre 1794. Il finit pas entrer comme secrétaire adjoint dans l’administration cantonale.

L’aîné est admiratif devant les talents de Jean-François qui a surpris par sa précocité, bien que dépeint comme un garçonnet solitaire. Les rues, peu sûres en raison de l’instauration de la Terreur à compter d’avril 1793, le cadet doit se contenter de jouer à la maison : aussi, une grande partie de ses jeux sont d’ordre intellectuel.

Jean-François apprendra à lire et à écrire par ses propres moyens, en retrouvant, dans le missel de sa mère, les passages qu’elle lui avait souvent lus. Il venait de déchiffrer l’alphabet romain. Nous sommes en 1798 : Jacques-Joseph est passionné de lettres et d’histoire. Il a, paraît-il, demandé à faire partie du voyage en Egypte, mais sa demande n’aurait pas été retenue.

Un petit détail permet cependant d’écarter l’idée que Jacques Joseph aurait voulu faire partie de l’Expédition d’Egypte. En mars 1798, le Directoire arrête la décision de l’expédition. « De suite, je ne sais trop pourquoi, on la supposa lointaine, bien que son but fût un mystère pour tout le monde, » écrit Edouard de Villiers du Terrage, « Le but en resta longtemps ignoré de ceux mêmes qui tenaient les premiers rangs dans l’armée et la commission des sciences. », a rapporté Isidore, le fils d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire.

La lecture de l’arrêté (26 ventôse an VI) des directeurs au ministre de l’intérieur Letourneur confirme cette version, de même que les courriers adressés aux scientifiques. On est donc en droit de se demander comment les scientifiques auraient pu ignorer la destination du voyage et l’aîné des Champollion la connaître, alors que la destination finale ne sera révélée qu’après Malte, lorsque le convoi met le cap sur Alexandrie, le 9 messidor (27 juin). C’est pourquoi il faudra lire les informations provenant de Jacques Joseph comme une histoire potentiellement remaniée.

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En juillet, l’aîné part pour Grenoble, où il entre comme apprenti dans la maison Chatel, Champollion et Rif et se fait appeler Champollion-Figeac pour se distinguer de ses cousins de l’Isère. Quatre mois plus tard, le Cadet entre à l’école, mais trop habitué à un enseignement libre et réfractaire au calcul mental, il en est retiré pour recevoir l’enseignement de Dom Calmet, qui a déjà servi de professeur à Jacques-Joseph.

Le bénédictin se sert des points où Jean-François excelle, à savoir le sens de l’observation, le dessin et les langues. Celui-ci aborde ainsi le grec et le latin, découvrant les auteurs classiques de l’Antiquité et l’élève récite à huit ans des vers de Virgile et déclame Homère.

En septembre 1799, Jean-François apprend, semble-t-il, par le Courrier d’Egypte, que le 2 fructidor an VII, « il a été trouvé… une pierre d’un très beau granit noir…». « Une seule face bien polie offre trois inscrïptions distinctes … », avec des caractères hiéroglyphiques, syriaques et grecs. « Cette pierre offre un grand intérêt pour l’étude des caractères hiéroglyphiques, peut-être même en donnera-t-elle enfin la clef ».

Enfin autorisé à sortir en compagnie de Dom Calmet, ce dernier l’initie à la géologie et la botanique. Le précepteur sent bien qu’il arrive au bout de ce qu’il peut apprendre à un esprit aussi brillant qui fait encore beaucoup de fautes d’orthographe, alors que le grec et le latin ne sont qu’un jeu d’enfant ; ce qu’il est au demeurant. Jean-François a dix ans et voyant que son cadet s’étiole, Jacques Joseph le fait venir en mars 1801 à Grenoble.

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Tandis que le traité de paix, conclu par Kléber avec les Anglais, a été dénoncé, le 8 mars 1801, en Egypte va se jouer le sort de la Pierre de Rosette. Jean-François arrive le 30 dans la capitale des Dauphins, où un musée a ouvert ses portes en 1798. L’aîné fonde de gros espoirs sur cet autre lui-même qu’on appellera au début, Champollion-Figeac le jeune.
« Il y a longtemps que tu me prouves que moi c’est toi. Mon cœur m’assure que nous ne ferons jamais deux personnes. Maudit soit le jour qui amènerait cette distinction ! », écrira plus tard le jeune à Figeac.

 

Le cadet entre dans l’école privée de l’abbé Dussert, qui lui donne des cours d’hébreu, que Jean-François avait commencé à explorer tout seul. Nous sommes en décembre, et la stèle de Rosette est anglaise depuis un mois, tandis que le jeune prodige achève sa onzième année. Il apprend beaucoup de ses professeurs : la botanique avec Villars et le dessin avec Jay.

Après lui avoir interdit d’approfondir ses connaissances dans les langues, afin qu’il se perfectionne dans les matières classiques, Jacques Joseph autorise enfin son jeune frère à étudier l’arabe, le syriaque et le chaldéen. Les écoles centrales supprimées, ce dernier obtient, après examen, une bourse d’interne du lycée de Grenoble, tout fraîchement créé. Le cadet de Figeac supportera très mal cette période et surnomme le lycée sa prison.

Selon l’idée de ce dernier, les mathématiques ne lui étant guère utile pour ce qu’il compte faire, il les ignore avec une belle constance, de même qu’il se révélera plutôt médiocre en... discipline. Le second point lui causera bien des tracas plus tard, ce qui est d’autant plus dommageable, aux yeux du corps enseignant, que le jeune Champollion excelle dans de nombreux domaines.

Il compulse et réunit tous les écrits ayant pour sujet la terre des pharaons et tous ceux qui décrivent l’actuelle Egypte. Parmi les documents qu’il lit, figurent ceux de l’abbé Barthélemy (1761) concernant les cartouches, et de Charles Joseph de Guignes (1785), où l’auteur suppose que les Egyptiens anciens ne transcrivaient pas certaines voyelles.
Kircher affirme, quant à lui, que le copte est lié à la langue des pharaons. Jean-François en déduira qu’il lui faudra apprendre le copte, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. C’est alors qu’un éminent savant lui montrera le Zodiaque de Dendérah, ou du moins son dessin, établi par les sieurs Jollois et Devilliers.

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Le 18 avril 1802, Joseph Fourier , l’un des mathématiciens de l’expédition en Egypte, est nommé préfet de l’Isère. Chargé de rédiger l’introduction de la Description de l’Egypte par Bonaparte, comme celui-ci a décidé de tous les détails matériels de la vaste publication, par cet heureux hasard, l’Académie Delphinale se transforme en une sorte d’Institut d’Egypte décentralisé.  

Fourier avait promis au cadet de Figeac de lui montrer ses collections égyptiennes. Il ne parvient à tenir sa promesse qu’à l’automne 1802. Le préfet lui montre le fameux dessin de Jollois et Devilliers, reproduisant le Zodiaque de Dendérah, qui fait l’objet d’un vaste débat quant à sa datation, laquelle pourrait ébranler la chronologie biblique.
Invité aux réunions que le Grenoble savant tient au domicile du mathématicien et dont le sujet aborde le plus souvent l’Egypte et l’Antiquité, Champollion le jeune se nourrit de ces données.

En 1804, Jean-François rédige Remarques sur la fable des géants où, partant du panthéon hellène, il « cherche dans les langues orientales l’étymologie des noms propres qui se trouvent dans les mythes grecs, mais l’on ne doit pas oublier que c’est de l’Orient et des Egyptiens surtout que les Grecs ont tiré la plupart de leurs fables. »

A quatorze ans, il affirme deux axes de son approche qu’il n’abandonnera jamais. La recherche étymologique et la prédominance de l’Egypte dans la culture antique, qui lui fera écrire, vingt-quatre ans plus tard son agacement devant ces historiens qui regardent l’art grec comme un modèle que l’on a copié, alors que les Hellènes ont puisé certaines de leurs idées en architecture sur la terre des pharaons.


Selon Diodore, les Grecs ont d’ailleurs emprunté des Egyptiens la division qu’ils font de la République en trois classes. Et même, on assure encore que les Athéniens sont une colonie des Saïtes peuples de l’Egypte.

L’année suivante, Jean-François obtient l’autorisation de poursuivre ses études personnelles, lors des moments de libre, ce qui est préférable pour sa vue, étant donné qu’il avait pris la mauvaise habitude de lire sous les couvertures, ce qui lui a causé un léger strabisme divergent, perceptible sur le portrait de Coignet (musée du Louvre, voir ci-dessous).
 

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Autre baume au cœur, en juin 1805, chez Fourier, il fait la connaissance de Dom Raphaël de Monachis, un moine copte, qui avait connu Monge et Desaix à Rome, et fut premier interprète du divan au Caire, après le départ de Bonaparte. Ce dernier l’a nommé professeur-adjoint à l’école des langues orientales depuis deux ans.
Dom Raphaël lui donne un manuel du dialecte arabe, alors parlé en Egypte, lui indiquant qu’il faudra apprendre aussi l’éthiopien, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé. Il donne en outre des indications précieuses sur le copte et lui ramène des grammaires copte et sanscrite, des textes parsi, pehlevi et zend.

Jean-François apprend l’italien et l’anglais, de même que l’allemand (qu’il ne maîtrisera jamais à fond), dans le but de pouvoir lire tout ce qui s’écrit et touche à l’Egypte. Le jeune Augustin Thévenet, devenu un ami, l’aide à classer les documents dont il se nourrissait afin de concocter son Egypte sous les pharaons, où il propose une carte de l’Egypte antique, laquelle fera l’admiration des savants dauphinois, et où il démontre que le nom arabe des villes dérive du copte qui lui-même trouve ses racines dans l’égyptien ancien.

Il a connu la facilité, il va bientôt affronter l’hostilité, sans laquelle toute entreprise perd sa saveur. La sienne sera un peu trop savoureuse, car les esprits brillants acceptent difficilement de paraître ternes, par la faute d’un génie, et il a touché, à cet instant précis, à un domaine où de savants personnages se croient seuls autorisés à prospecter.

« Je veux faire de cette antique nation une étude approfondie et continuelle. L’enthousiasme où la descrïption de leurs monuments énormes m’a porté, l’admiration dont m’ont rempli leur puissance et leurs connaissances vont s’accroître par les nouvelles notions que j’acquerrai. De tous les peuples que j’aime le mieux, je vous avouerai qu’aucun ne balance les Egyptiens dans mon cœur ! », écrit-il en cette année 1806, où le général de la Salette lira les Remarques du jeune homme au lycée des arts et des sciences de Grenoble.

Sa récente belle-sœur, Zoé Berriat, n’appréciant pas son qualificatif de cadet, qu’elle juge dévalorisant, et ayant appris que le terme arabe saghîr a approximativement la même signification, lui donne ce surnom qu’il va conserver jusqu’à sa mort. Jeanne Françoise, la mère, décède avant d’avoir revu le cadet, ce qui affecte profondément Jean-François, au point que son frère l’emmènera en voyage avec lui, afin de lui changer les idées.

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L’Académie delphinale le recevra comme membre correspondant l’année suivante. Après la fin de l’année scolaire, il offre la maquette de sa carte de l’Egypte sous les pharaons à cette Société qui le reçoit dans ses rangs, en pressentant que ce prodige justifierait sa confiance :
« L’Académie a compté sur ce que vous avez fait », lui confie Renauldon, son président et maire de Grenoble, « elle compte encore plus sur ce que vous pouvez faire. …Si un jour vos travaux vous font un nom, vous vous souviendrez que vous avez reçu d’elle les premiers encouragements. »

Il peut, à présent, se rendre à Paris, avec le but déclaré de parvenir à déchiffrer les hiéroglyphes de la stèle de Rosette.

 

 

 

05. Paris, les premiers écueils

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 19:04 :: 2 - Champollion - Jeunesse

Paris, les premiers écueils
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Fourier a parlé du jeune prodige à un de ses amis, archéologue et numismate, Aubin Louis Millin, directeur du Magasin encyclopédique, - dont Volney fut un collaborateur -, et Millin, qui a lu les essais de l’adolescent avec intérêt, lui a conseillé un enseignement pour les objectifs qu’il s’est fixé : le Collège Impérial et l’Ecole spéciales des langues orientales vivantes.

Arrivés à Paris le 13 septembre 1807, les deux frères rendent visite à deux des futurs professeurs de Saghîr. En premier lieu à Isaac Silvestre de Sacy, qu’il surnommera dans ses lettres le rabbin ou le jésuite. Celui-ci a rédigé un Mémoire sur l’histoire des Arabes avant Mahomet (1785) et a enseigné l’arabe à l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes.

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Silvestre de Sacy



Depuis 1806, il enseigne aussi le persan dans ce vénérable collège, fondé sous François 1er, et contribue à l’étude de la langue copte. Encore une fois, le cadet de Figeac a frappé à la bonne porte, en vue de l’objectif qu’il s’est fixé.

Silvestre de Sacy écoute ce timide, mais passionné, lycéen lui exposer son projet de déchiffrer la langue des pharaons. Le professeur ne lui fait aucune remarque de nature à contrarier un but qu’il juge impossible à atteindre, se disant que le temps lui ouvrira les yeux sur l’aspect insurmontable de la tâche, et qu’il saura, dès lors, employer son intelligence à des ambitions plus rationnelles.

En second lieu, ils rendent visite à Louis-Mathieu de Langlès, l’un des fondateurs de l’Ecole Spéciale des langues orientales vivantes, créée en 1795, sous la Convention. Ayant rédigé un lexique Mandchou et tout accaparé par l’enseignement des langues orientales vivantes, Langlès aimerait entraîner un sujet aussi doué pour les langues dans son domaine de prédilection, plutôt que de le voir perdre son temps dans une impossible quête.

Champollion le jeune, dès que son frère s’en retourne à Grenoble, se sent triste, au point que la joie de rechercher son Graal ne peut contrebalancer ce sentiment, dont la cause principale est son attachement du moment pour Pauline Berriat, la belle-sœur de Figeac, plus âgée de six ans que Jean-François.


Ayant soutenu Bonaparte lors de l’expédition, nombre de Coptes ont dû quitter leur Egypte natale, et s’en venir vivre à Paris. Champollion le jeune fréquente assidûment la communauté qui se retrouve chez Dom Raphaël. Saghîr continue de travailler son copte, à l’église Saint Roch, rue Saint-Honoré, avec un vicaire égyptien : Chiftichi.
A Figeac, il écrit : « Tu me conseilles d’étudier l’inscription de la pierre de Rosette. C’est justement par là où je veux commencer. » L’abbé de Tersan, chose totalement inhabituelle pour cet érudit, lui confie des manuscrits d’arabe et de copte.

« Je me livre entièrement au copte… Je suis si copte que pour m’amuser je traduis en copte tout ce qui me vient à la tête… C’est le vrai moyen de me mettre mon égyptien dans la tête. Après cela j’attaquerai les Papyrus et grâce à mon héroïque valeur, j’espère en venir à bout. J’ai déjà fait un grand pas. »

Par les vertus de cette méthode, il pourra corroborer ses hypothèses sur les noms de lieux. Il a plus d’inclination pour l’enseignement du copte que pour les cours de l’Ecole des langues orientales, et écrit à son frère : « Je veux savoir l’Egyptien comme mon français, parce que sur cette langue sera basée mon grand travail sur les papyrus égyptiens. »

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A Jacques-Joseph qui, s’inquiétant de le voir s’égarer loin de la stèle de Rosette, lui a fait une remarque sur ses recherches étymologiques, il répond : « Cela ne m’empêchera pas d’étudier mon Antiquité par les langues et les rapports d’un peuple à un autre, d’aimer les étymologies. »


Sa voie lui apparaît avec une netteté qui laisse pantois, lorsqu'on songe qu’il n’a que 18 ans, et il pose ainsi la pierre blanche de l’approche qu’il développera jusqu’à sa mort. Saghîr noue de nombreuses relations avec des personnalités venues d’horizons divers, mais qui peuvent toutes apporter une pierre à son édifice. Il a pris pension chez Faujas, professeur de sciences naturelles, dauphinois installé à Paris.


Edme François Jomard est né à Versailles en 1777. Vingt ans plus tard, sortant de l’Ecole Polytechnique, cet ingénieur géographe est un brillant élève de Monge et Berthollet ; c’est ainsi qu’il s’embarque à 21 ans pour l’Egypte, faisant partie de la commission scientifique.
Il est l’un des 36 membres de la commission des Arts et Lettres qui forment l’Institut d’Egypte de 1799 à 1801, pendant qu’il mesurera les Grandes Pyramides, entre autres monuments, et se verra attaché le titre d’archéologue. A son retour à Paris, il travaille à la Description de l’Egypte, dont Fourier rédige la préface.

Il entame des recherches sur les lieux de l’Egypte ancienne à partir des noms arabes actuels. Il a rédigé des Remarques sur les signes numériques et un Essai d’explication d’un tableau astronomique, dans la Description.
A propos des hiéroglyphes, Jomard constate que beaucoup ont essayé de traduire les hiéroglyphes, sans jamais en avoir vu, et ont bâti des règles très souples, obéissant au sens qu’ils voulaient leur donner. « En un mot, on prétendait expliquer une écriture dont les signes mêmes restaient inconnus, et l’on commençait par où il fallait finir. »

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Meuble Morel contenant la description de l'Egypte



Il s’est bâti une sérieuse réputation au sein de la Commission d'Egypte et n’a que trente ans, lorsque Jean-François Champollion débarque à Paris en septembre 1807, après avoir lu, le 17 juin, à l’Académie des sciences et des Arts de Grenoble son Essai de description géographique de l’Egypte avant la conquête de Cambyse. Jomard a 30 ans à peine, et ce jeune prodige lui fait de l’ombre et c’est en termes de rivalité que vont s’établir les rapports entre les deux hommes. De plus, rien n'indique que le succès pourra couronner les efforts de son cadet qui n'a pas bu l'eau du Nil.

Il semble bien loin le temps où Jomard écrivait, à propos des hiéroglyphes et des signes numériques des anciens Egyptiens, dans le tome neuvième de la Description de l’Egypte, à la page 76 : « J’ai cru devoir m’attacher d’abord à trouver un fil qui pût me diriger à travers ce dédale ; s’il ne me conduit pas au but, je me plairai à le remettre dans une main plus habile. »
 

 

Champollion a commis un crime de lèse-majesté, en écrivant à propos d’un domaine dont Jomard croit avoir l’exclusivité : ce provincial, qui n’a jamais quitté la France, n’a-t-il pas abordé la géographie de la terre des pharaons dans son Essai ? Le polytechnicien sait très bien que l’histoire ne retient que le nom du premier, laissant croupir celui du second dans la poussière des archives pour chercheurs avertis.
L’accueil réservé au jeune homme par la plupart des membres de la Commission d’Egypte, et les différences de points de vue, sur la question des hiéroglyphes, feront que Jean-François se détournera d’elle, n’ayant rien à en attendre.

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Saghîr recopie des papyrus à la Bibliothèque Impériale. Les relations avec son maître, - surnommé l’Anglais -, se détérioreront rapidement, car il reproche au professeur d’être trop imbu de lui-même, parfait prototype du parvenu.
Il n’en va pas de même avec Silvestre de Sacy qui lui apparaît, pour le moment, comme un savant illustre qui a su rester modeste. Par ailleurs, l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes lui a permis de retrouver Dom Raphaël de Monachis qui y enseigne l’arabe depuis 1803.

En 1808, Langlès lui refuse un certificat d’études, tandis que son état de santé se détériore, le climat de la capitale l’insupportant, depuis qu’en Isère, à la suite d’une très longue marche, il avait absorbé de l’eau glacée, ce qui le fit souffrir épisodiquement, par la suite, d’accès de fièvre et de quinte de toux.
« L’air de Paris me mine, je crache comme un enragé et je perds ma vigueur. Ce pays-ci est horrible. On a toujours les pieds mouillés. Des fleuves de boue (sans exagération) courent dans les rues… »

Saghîr fréquente les Orientaux de Paris, au contact desquels il parfait sa maîtrise de l’arabe, tandis que les collectionneurs lui permettent d’examiner en détail les documents en leur possession, qu’il recopie et met en fiches méthodiquement.
Etudiant la partie cursive de la pierre de Rosette, il trouve la valeur hiéroglyphique exacte d’un bon nombre de lettres de notre alphabet. Ses travaux rejoignent, pour une grande part, ceux d'Ackerblad.
Dès l’automne 1808, Champollion le jeune constate la suppression de la voyelle médiane, dans sa Grammaire égyptienne du dialecte thébaïque, et pense qu’il en était de même pour l’égyptien ancien. Sans qu’il y paraisse, il vient d’atteindre une étape qui, par la suite, va s’avérer décisive.

Pendant ses vacances, en juillet 1808, avec Léon Jean-Joseph Dubois, il prend des empreintes d’un fragment d’obélisque. Dubois l’initiera à l’art et à l’architecture antique. Son aîné lui reproche, cependant, de se lancer dans de nombreuses directions à la fois et d’en oublier l’essentiel.
Les reproches de Figeac sont en partie justifiés, mais le fait de s’intéresser à l’architecture et à l’art antique, est fort bien vu de la part de son jeune frère, puisque les techniques artistiques et les textes sont indissociables dans une fresque, et cette connaissance permettra plus tard de dater un monument d’une époque, d’un simple regard. A cette époque que Jean-François avoue que sa flamme pour Pauline n’était rien qu’une profonde amitié.

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Fourier, dans mémoires de Villiers du Terrage



Il serait le plus heureux des hommes si ses finances étaient meilleures et, surtout, s’il n’était menacé en permanence par l’épée de Damoclès de la conscription. Langlès, estimant son persan remarquable, l’a proposé pour un poste de consul en Perse, ce qui aurait ravi nombre d’étudiants, sauf le Dauphinois.
Jean-François alerte aussitôt Jacques-Joseph, ainsi que Fourier. Le danger est temporairement écarté, mais Langlès ne pardonnera jamais ce qu’il considérera comme un affront. En 1809, il est à nouveau menacé par la conscription et Jacques-Joseph le délivre définitivement de cette menace.

Il rencontre l’helléniste Antoine-Jean Letronne, de la même génération que lui. Ayant achevé son Etude de la religion et de l’histoire d’Egypte, il souhaiterait publier ses écrits, lorsque Recherches critiques et historiques sur la langue et la littérature d’Egypte est imprimé.
Son auteur, Etienne Quatremère, va devenir un adversaire que longtemps on lui opposera, et que la communauté savante lui préférera pendant des années, parce qu’il aura l’audace de publier, avant d’avoir longuement vérifié ses hypothèses, et paraîtra, de ce fait, plus vif.


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Planche sur un mémoire de Letronne sur les colosses de Memnon



Il revient dans la capitale dauphinoise, où Augustin Thévenet, son ami de toujours, est là pour l’accueillir. En attendant de se faire une situation, il poursuit des recherches. « Enfin je perscrute toujours l’inscription de Rosette, mais sans notables succès », confie-t-il à Figeac.
Un événement a lieu, en cette année : Lancret décède à son tour, et c’est Jomard qui se chargera désormais de la publication de la Description, mission dont il s’acquittera avec un certain bonheur.

L’Université de Grenoble se crée, et Figeac y détient, le 23 novembre 1809, une chaire de littérature grecque, et a les fonctions de secrétaire général de la faculté des Lettres et de bibliothécaire-adjoint. L’aîné finit par faire nommer son cadet professeur suppléant d’histoire ancienne, à moins de 20 ans, le 26 mai de l’année suivante, date d’ouverture effective de l’Université qui, à peine née, risque de se voir fermer, en raison des mesures d’économie, que le gouvernement s’impose, tandis que de coûteuses pages d’histoire s’écrivent sous le règne de Napoléon 1er.  
Si Napoléon souhaite des professeurs dociles, il risque fort d’être déçu par le jeune professeur car il enseigne : « Sophocle et Euripide, en reproduisant sur le théâtre les crimes des Atrides, se proposèrent, au rapport des Anciens, d’inspirer aux Grecs constitués en république la haine des rois et du gouvernement d’un seul. »



La nomination de Jean-François, comme professeur suppléant, ne fait pas du tout le bonheur de ses anciens professeurs, amers d’être devancé par un élève. Certains reprochent ouvertement la nomination d’un tout jeune homme en lieu et place de vétérans blanchis sous la toge, et ne renonceront jamais à obtenir par l’intrigue, ce qu’il n’ont pu recueillir par leur maigre mérite.

Aux vétérans s’ajouteront ceux que Jean-François remettra en place, au travers d’articles rétablissant la vérité historique ; il en sera ainsi d’un dénommé Ducoin qui, ayant affirmé, dans un écrit, avec la plus extrême légèreté, que les Arabes avaient brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, se retrouvera gentiment mouché par le jeune professeur d’histoire.

A cette époque, il est convaincu que le système hiéroglyphique est venu en dernier. Cette hypothèse serait de nature à justifier l’opinion de Silvestre de Sacy qui écrivit à Figeac que le projet de son cadet n’avait guère de chance d’aboutir. « Le succès dans ces sortes de recherches est plutôt l’effet d’une heureuse combinaison de circonstances que celui d’un travail opiniâtre qui met quelquefois dans le cas de prendre des illusions pour des réalités. »
Autrement dit, l’intelligence du vénérable professeur du Collège Impérial n’ayant pu venir à bout de la pierre de Rosette, seule la chance peut contribuer à démêler ce que le savoir et l’expérience n’ont pu vaincre.

En 1812, à propos des vases canopes, Jean-François suppose que les têtes représentées sur les couvercles sont celles de quatre génies symboliques, présidant à l’examen de l’âme devant le tribunal du dieu des Enfers.
Fourier qui, après avoir fait siennes nombre des idées du jeune Champollion, a essuyé des reproches de l’aîné pour ne pas l’avoir cité, pour cette dernière raison s’est éloigné des deux frères. Il bloque, tout comme Silvestre de Sacy qui préfère l’hypothèse de Quatremère, la publication du manuscrit de Jean-François. Fourier, de son côté, reviendra à de meilleurs sentiments, par la suite, encourageant vivement à publier sans l’accord de Silvestre de Sacy.

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Figeac était devenu le nouveau doyen et son cadet professeur d’histoire titulaire, après le décès de l’ancien doyen. Mais son traitement reste celui d’un suppléant. Une véritable machination s’est mise en place, destinée à empêcher le savant d’avancer à plus grands pas. Le 1er juillet 1813, Pauline Berriat décède à l’âge de 29 ans.

L’horizon politique se bouche, suite à la retraite de Russie. L’Histoire va rejoindre Jean-François et lui causer des soucis et, si les deux frères assouvissent une passion commune, il ne partagent pas la même analyse de la situation politique. La nouvelle, venue de Fontainebleau, n’est pas de nature à rassurer Figeac.

 

 

 

06. Les Cent-Jours et les jours sans

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 18:24 :: 3 - Champollion - Premiers revers

Les Cent-Jours et les jours sans
par Jean-Pierre Lastrajoli ©




Le pays, en ce mois de janvier 1814, vit ce que l’on nommera ensuite la campagne de France. Le 4 du mois, les Autrichiens s’emparent de Montbéliard, tandis que le 11 voit les Russes à Haguenau. Les alliés occupent Dijon le 19.
Napoléon remporte trois victoires successives en février. Wellington défait Soult à Orthez le 27. Les Autrichiens s’emparent de Lyon le 24 mars. Le 30 mars, les adversaires de l’Empereur entrent à Paris et le Sénat nomme un gouvernement provisoire le surlendemain.


Adieux de Fontainebleau


La déchéance de Napoléon est proclamée le 3 avril, tandis qu’il abdique le 4 en faveur de son fils, le roi de Rome. Deux jours après, il abdique sans condition. Napoléon fait ses adieux à la vieille garde à Fontainebleau. L’Empire est fini, commence l’époque de la Restauration. Le 3 mai voit l’entrée de Louis XVIII dans la capitale et la signature du traité de Paris, le 30 mai, réduit la France aux frontières de 1792. Napoléon est envoyé sur l’île d’Elbe, en face de la Corse.

Grenoble est agitée comme toute la France par des soubresauts politiques. S’affrontent, dans le domaine des idées, les ultra-royalistes, les royalistes modérés, les nostalgiques de l’empire et les républicains. Les idées de Champollion le jeune sont du dernier groupe, et sa façon de les défendre lui vaudront le qualificatif de dauphinois endiablé de la part des ultra-royalistes.

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L'Ile d'Elbe


Ces évènements n'empêchent pas Champollion de continuer ses travaux. En mai 1814, il écrit : « Un hiéroglyphe seul, c’est-à-dire isolé, n’avait aucune valeur. Ils sont disposés par groupe. » Il s’en tient à un système purement syllabique. Dans le même temps, Figeac consent à dédier l’ouvrage de son cadet au Roi, tandis qu’il obtient la décoration du Lys de 1ère classe. Saghir réprouve par l’humour, notant que tous les compagnons d’Ulysse ont péri.
Jean-François qui a bien avancé dans son déchiffrement de l’inscription démotique, ne voulant avancer aucune hypothèse qui ne soit dûment vérifiée, se fait devancer par Thomas Young, comme il le fit pour Quatremère, par excès de prudence, ce qui lui portera tort jusqu’à la fin de sa vie.

Le mal qu'a eu Champollion a imposer ses idées provient en partie de sa trop grande rigueur scientifique. Il s'agit d'une homme qui aime n'avancer que ce qu'il tient pour démontré, ce que beaucoup prendront, à tort, pour un manque de maîtrise de son sujet. La marquise de Maillé donnera plus tard ce portrait qui est édifiant :
"J'ai vu il y a quelques jours chez Mme de Montcalm, M. Champollion, le premier qui ait découvert le sens des hiéroglyphes et qui soit parvenu à en traduire quelques-uns. Cette belle découverte est encore dans l'enfance, mais M. Champollion est bien capable d'étendre la limite de sa découverte, car il n'est pas âgé et travailleur zélé et infatigable. Il est doux et modeste, s'exprime avec peu de facilité et ne sait pas soutenir l'éclat de ses travaux. Il est fort attaqué comme le sont tous ceux qui explorent les premiers une source brillante de célébrité et d'utilité."

 


Ouvert officiellement le 1er novembre 1814, le congrès de Vienne consacre les divergences des Alliés d’hier, dues à de féroces appétits en vue du partage de l’Europe. Louis XVIII envoie son ministre des Affaires étrangères, Talleyrand. Celui-ci se fait fort de rappeler que les Alliés sont là pour aider le Roi de France et non pour le spolier. « S’il y a encore des puissances alliées, je suis de trop ici. »

Le 3 janvier 1815, l’Autriche, l’Angleterre et la France signent un traité secret, destiné à faire barrage aux appétits de la Prusse et de la Russie. « La coalition est dissoute, la France n’est plus isolée en Europe », rapporte-t-il à son souverain. Ce succès ne fera pas la première page des journaux, car une autre nouvelle l’occupe déjà.

C’est un véritable coup de tonnerre qui retentit en ce 1er mars 1815, et tandis qu’on donne un bal chez Metternich, une nouvelle se répand : le Corse, après s’être évadé de l’île d’Elbe, a débarqué à Golfe-Juan. L’alliance des puissances que les partages divisent, se ressoude devant le danger. L’usurpateur est en train de remonter vers Paris, via Grenoble où se trouve une importante garnison.

Une proclamation de l’Empereur revenant circule déjà : « foulez aux pieds la cocarde blanche, elle est le signe de la honte, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… L’aigle volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. »

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Retour de l'île d'Elbe


Napoléon passe effectivement par Grenoble, où le général La Bédoyère, chargé de l’arrêter, le rejoint. L’Empereur rencontre les deux frères Champollion, produisant une forte impression à l’aîné. Ce dernier obtient la promesse de publier les grammaires coptes du cadet à Paris, et la grâce de Fourier. Jacques Joseph suit le revenant, et le jeune son aîné.

 

De gauche à droite :
La Bédoyère, Ney et Lavalette (Coll. Bibl. mun. de Grenoble)


Le 10 mars à Lyon, à Auxerre le 18, où le maréchal Ney se joint à Napoléon qu’il était censé ramener dans une cage en fer, ce qui lui vaudra la mort après Waterloo. On va bientôt apprendre que Louis XVIII a quitté Paris pour Gand dans la nuit du 19 au 20.

Le 31 mai, par le traité de Vienne, les Alliés déclarent Napoléon hors la loi. Le nouveau règne de l’Empereur va durer le temps d’un printemps. En dépit des messages que Napoléon fait passer par ses diplomates, la guerre semble inévitable tandis que Marie-Louise et l’Aiglon ne reviennent pas.


En Belgique, Wellington conduit 100.000 Anglais et Blücher est à la tête de 150.000 Prussiens. Napoléon ne veut pas que la jonction des deux armées s’opère et sans doute craint-il la venue prochaine des Russes et des Autrichiens.

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Wellington


Aussi, à la tête des 125.000 hommes qui l’attendaient à la frontière belge, il franchit celle-ci le 16 juin, ayany laissé 10.000 hommes, commandés par le général Lamarque, afin de combattre en Vendée. Si les Prussiens doivent se replier de Ligny sur Wavre, Ney a échoué dans la mission que lui a confiée l’empereur, et les Hollandais de Wellington ont pu renforcer leurs positions.
Grouchy a reçu l’ordre de ne pas marcher au canon et il l’exécute de manière trop zélée, si bien que les Prussiens de Bülow obligent Napoléon à les contenir, alors qu’il songeait à pénétrer les lignes anglaises.

 


 

Une seconde vague de Prussiens arrive, sous les ordres de Blücher, et consacre la défaite de Napoléon à Waterloo. Blücher, au soir de ce 18 juin (tous les 18 juin n’ont pas la même saveur), retrouve Wellington, près de Belle-Alliance et s’écrie : « Mein lieber Kamerad, quelle affaire ! ».

 


Blücher


Napoléon est à Paris le 21 juin, en conseil avec ses ministres. Le 22 juin, Napoléon renonce à un coup de force et abdique en faveur de Napoléon II, roi de Rome, sachant pertinemment que cette clause sera suivie du même effet qu’en 1814. L'Empereur apprend la victoire de Lamarque en Vendée : "[...] le général Lamarque que j'y avais envoyé au fort de la crise, y fit des merveilles et surpassa mes espérances."

 

Fouché, Carnot, entre autres, forment une commission de gouvernement qui signe une convention avec Blücher qui marche sur Paris. C’est la capitulation et les Alliés vont occuper la France. Fouché et Carnot conseillent à Napoléon de s’éloigner de Paris et de s’embarquer pour le Nouveau Monde.

Après avoir hésité entre un embarquement clandestin et la reddition aux Anglais, le Corse se rend et le Bellérophon (ce navire était en perdition à Aboukir et avait amené son pavillon, mais Villeneuve l’avait laissé échappé) arrive en Angleterre le 3 juillet ; là, il apprend que, en dépit des lois anglaises, il va être déporté sur un îlot de l’Atlantique, dans l’hémisphère sud.

Napoléon à bord du Bellérophon


Le 7 août, le Northumberland appareille pour la dernière destination de l’empereur, - du moins de son vivant -, qui débarque à Sainte Hélène le 16 octobre. Le maréchal Berthier qui n’a pas pris le parti de l’empereur, mais s’est retiré dans son château, durant cette période, fait une chute inexpliquée depuis une fenêtre et en meurt.

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Le maréchal Ney


Pour une bonne partie des partisans de Napoléon, tout comme pour les républicains, la seconde restauration va avoir un goût amer. Tout d’abord, la France est occupée par près de 1.200.000 soldats étrangers, pillant les campagnes. Blücher sera un commandant terrible, tandis que les Russes se défoulent de n’avoir pu participer à la grande bataille.


Les royalistes, que les Cent-Jours ont effrayés, vont déchaîner une Terreur Blanche, particulièrement dans le Sud de la France. Des Mamelouks de la Garde impériale sont massacrés à Marseille, ainsi que des jacobins.
La classe politique songe que, pour calmer cette terreur incontrôlable, il faut organiser une terreur d’état. Les 57 complices du retour de l’usurpateur sont proscrits. Les généraux Faucher et La Bédoyère sont fusillés, de même que le maréchal Ney. La Valette, échangeant ses vêtements et sa place avec sa femme, Emilie-Louise, nièce de Joséphine de Beauharnais, la veille de son exécution, réussit à s’enfuir pour la Belgique.


Assassinat du maréchal Brune

Les deux ouvrages de Champollion le jeune, recommandés par Napoléon, fidèle à sa promesse, ont bénéficié de l’appui du secrétaire général perpétuel Dacier, mais sont rejetés par les illustres Silvestre de Sacy et Langlès, en juillet 1815. Dans le même temps, Figeac va cacher le général Drouet d’Erlon, qui a pour mission de prendre le commandement d’une insurrection armée. Drouet partira à la fin de l’hiver.
En novembre les facultés sont fermées et les deux frères se retrouvent sans situation, tandis que, début 1816, son cadet fonde, avec le juriste Rey, une société secrète et républicaine, l’Union Libérale.

Dans son rapport envoyé directement à Decazes, sans passer par le préfet, le nouveau chef de la police, le comte de Bastard écrit : « Ces hommes dangereux, tels que Champoléon, Proby, Boissonnet, ont tous joué un rôle principal dans les cent jours de l’usurpation ».

Les deux frères sont confondus par la police, du moins au niveau des idées politiques, au point que le commissaire mentionne le sieur Champollion, sans indiquer celui dont il est question - Figeac admire Napoléon, tandis que Saghîr est républicain ; mais la différence est sans importance sous la Restauration -, et se retrouvent tous deux proscrits en mars 1816.

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Chateaubriand


« Depuis longtemps, les frères Champollion étaient désignés par l’opinion générale comme ennemis du gouvernement, d’autant plus à craindre qu’ils réunissent beaucoup d’hypocrisie à beaucoup de talent, d’esprit et de connaissances. M. le Préfet leur a ordonné de se rendre à Figeac. »
Beaucoup de personnalités interviennent en faveur des deux frères : les amis et soutiens de toujours, mais aussi Jomard, Quatremère et Langlès se proposent d’en faire autant. Seul Silvestre de Sacy refusera de bouger un seul petit doigt. Le sieur Ducoin remplace Figeac à la bibliothèque de Grenoble.

Les deux Champollion retrouvent la maison familiale, tenue par Marie, leur jeune sœur, tandis que Thérèse s’occupe de la librairie, que le père a délaissé depuis la mort de son épouse.Un échange de courrier entre Figeac et Augustin Thévenet révèle que les manuscrits de ce dernier sont restés à Grenoble, pendant leur exil. Jean-François va préparer l’ouverture d’une école élémentaire d’enseignement mutuel, selon la méthode de Lancaster (école dite à la Lancastre).

Le second traité de Paris, soustrayant un bon nombre des places françaises aux frontières de l’Est et du Nord, rend Annecy et Chambéry au duché de Savoie. La France a perdu ainsi 500.000 habitants et contribuables, tandis qu’elle doit payer en cinq ans la somme de 700 millions, soient 140 millions de francs par an.

En mai 1816, Jean-Paul Didier, un avocat grenoblois bonapartiste, puis orléaniste, aidé des demi-soldes, voit son complot découvert et il s'enfuit vers le Piémont qui finira par le remettre au gouvernement français. Il sera exécuté la même année. Les Ultras dénoncent la trop grande clémence du roi qui a rendu possible cette situation. Pour en finir avec cette assemblée ingouvernable, le Roi prononce sa dissolution et la nouvelle majorité qui sort des urnes est plus modérée.
Joseph Fourier qui a été élu à l’Académie des sciences, voit son élection annulée par Louis XVIII, sous la pression des Ultras. Il sera réélu l’année suivante et nommé secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques.

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Enseignement mutuel, écolde dite à la Lancastre


A Figeac, nous l'avons vu, afin de lutter contre l’inaction, Jean-François et son aîné ont monté une école à la Lancastre, depuis 1815. Les deux frères font partie d’une société pour l’encouragement de l’enseignement élémentaire. Cette société a été créée à l’instigation de Jomard, dont on s’est souvent plu à souligner les défauts et les intrigues, sans en montrer les bons aspects qui permettraient d’appréhender le personnage dans sa complexité. La Lancastre est une école où les élèves échangent leur savoir, guidés par un maître. Les autorités locales refusent que cette école puisse ouvrir ses portes à Figeac.

Le frère de l’historien Auguste Ducoin, le sieur Amédée Ducoin, dont Saghîr avait éteint l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, a été nommé officiellement… bibliothécaire à titre provisoire à Grenoble, tandis que le poste d’assistant a été pur et simplement supprimé, ce qui devrait empêcher tout retour des frères Champollion à Grenoble.
Ducoin a accusé Figeac d’avoir soustrait des livres à la bibliothèque pour les vendre à des particuliers. Cette attaque surviendra au moment où Figeac s’apprêtait à revenir à Grenoble, alors que le provisoire s’inquiètait du retour du titulaire.

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Rosine Blanc


Quelques mois auparavant, Jean-François s’est fiancé avec Rosine Blanc, une cousine de Zoé Berriat, sa belle-sœur, et le père Blanc, ayant toujours vu ce mariage d’un mauvais œil, profite du manque d’avenir du fiancé pour rompre les fiançailles, sans prendre de gants, ce qui est le comble pour un gantier.
En dépit de ce procédé peu élégant, les fiancés continueront de s’écrire en cachette, très certainement grâce à Zoé Champollion-Figeac. L’époux de celle-ci est autorisé à rentrer à Grenoble ; il refuse cette mesure de clémence, étant donné qu’il resterait sous surveillance. Zoé, qui estime son beau-frère, fait des pieds et des mains pour qu’il puisse lui aussi revenir en Isère. Les courriers entre Rosine et Jean-François s’espacent néanmoins.

Le père Champollion, ayant fortement entamé l’héritage maternel, malgré les dispositions du nouveau Code Civil, et ayant donc dilapidé une partie de l’héritage de ses enfants, des créanciers à qui il devait de l’argent menacent de saisir les biens familiaux et de jeter les sœurs à la rue.
Figeac, parti pour Paris, suite à la suppression des surveillances (loi sur les libertés individuelles), c’est Jean-François qui défend les intérêts de la famille. Il lui faudra passer par devant notaire afin de protéger ses sœurs. Le premier danger écarté, Saghir peut se consacrer à l’ouverture de l’école Lancastre, avec un professeur venu de Paris.

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Louis XVIII


En août 1817, Augustin Thévenet lui a fait parvenir en cachette une partie des précieux documents restés à Grenoble, d’autant que l’on veut otenir la clé du cabinet, et Champollion le jeune peut reprendre ses études sur la pierre de Rosette. A Paris, Figeac essaie d’obtenir de la Commission la gravure de la pierre trilingue, car la reproduction anglaise est loin d’être parfaite. Jomard s’y oppose.

Cependant, ce dernier est ravi d'apprendre que les deux frères peuvent à nouveau circuler librement. Seul le nouveau baron, Silvestre de Sacy, reste muet, alors que Jean-François est sans revenus. Saghîr confie :  « Le titre de son élève que je porte ne me dispense pas de payer le tribut qu’un simple roturier doit à un baron, quelque nouvel éclos qu’il soit d’ailleurs. »

Champollion le jeune revient à Grenoble en octobre 1817. Le nouveau préfet, Choppin d’Arnouville, après une rencontre, l’invite souvent chez lui, afin qu’il prodigue ses conseils à son fils étudiant le grec. Le préfet manifestant publiquement son estime pour le jeune Champollion, le père de Rosine Blanc revient sur sa décision de rompre les fiançailles.

Saghîr parvient à ouvrir une école à Grenoble en janvier 1818, des donateurs, adhérant à ses idées, ayant réunis la somme de 1.000 écus, ce qui lui permet de louer une salle pour 250 élèves. Jean-François, cette fois-ci, décide de former lui-même le professeur, plutôt que le faire venir de Paris.
Cette implication de Saghîr sera préjudiciable pour ses travaux. L’établissement scolaire est rapidement apprécié et compte rapidement 300 élèves. En mars 1818. Jean-François ouvre une école latine, forte de 32 élèves.

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Jomard



Cette même année voit Edme François Jomard élu à l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres. A Turin, le comte Balbo propose une chaire d’histoire et de langues anciennes au jeune Champollion. Malgré les bonnes conditions de travail et un traitement fort intéressant, Champollion le jeune décide de rester en Dauphiné.

Son frère lui a proposé de venir dans la capitale, mais il n’aime pas les ronds de jambe. « Notre manière d’envisager les choses est bien différente, tu vois du positif dans la vie et moi, philosophe oriental renforcé, je n’y trouve que des apparences ; de là vient que je place naturellement au rang de mes réalités ce que tu regardes comme des illusions... »

En juin 1818, Jollois, de la Commission, lui fait parvenir une copie de la pierre de Rosette. Le 19 août, il présente un mémoire à l’Académie delphinoise : Quelques hiéroglyphes de la pierre de Rosette.

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Jollois

Cette même année, le ministre des finances, le comte Louis-Emmanuel Corvetto, en souscrivant des emprunts, rembourse par anticipation les contributions de guerre de la France aux Alliés. Ces emprunts auront de lourdes conséquences pour les collections Egyptiennes en France. Les troupes des Alliés quittent le pays le 30 novembre, au grand soulagement des populations. Richelieu est étrangement remercié puisqu’il est remplacé par Decazes, le ministre de l’Intérieur.

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Decazes

 

Jean-François se marie avec Rosine le 30 décembre. Cette union a résolu ses problèmes financiers. Attaqué par ces damnées soutanes qui n’acceptent pas le succès de ses écoles, où l’on ouvre l’esprit des jeunes, il est une nouvelle fois soutenu par le préfet et réussit à faire réobtenir son poste de bibliothécaire à Figeac.
L’aîné souhaitant se consacrer à la publication d’un ouvrage, Jean-François abandonne son école latine, qui représentait sa principale source de revenus, et remplit sa fonction. A cette occasion, il reçoit un livre en donation de M. Beyle, autrement dit Stendhal.

L’année 1819, Decazes recentre sa politique… vers les Ultras, dont une mesure sera le départ du préfet Choppin d’Arnouville. Il est remplacé par le baron d’Haussez, dont le seul surnom laisse présager des jours sombres pour l’Isère : le messie des Ultras.
Tel le chat qui a fait semblant de dormir, afin de mieux savoir par où passent les souris, il endort les méfiances, puis va mener une implacable lutte. Sa devise suffit à elle seule à résumer sa politique : Tout pour le peuple, rien par le peuple.

L’abominable d’Haussez, ouvrant colis et courriers, Jean-François en tombe malade et doit garder le lit. Saghîr rejette la présence d’Arsinoé dans le texte de la stèle de Rosette. « Je plains en conscience les malheureux voyageurs anglais en Egypte obligés de traduire les inscriptions à Thèbes, le passe-partout du Dr Young à la main. »


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Les Ultras ou la contre-révolution


Revenu à Grenoble, dès la fin octobre 1820, Figeac peut occuper son poste de bibliothécaire. Le 3 mars 1821, l’autorité profite pour ôter à Jean-François, à titre provisoire, sa chaire d’histoire si mal rémunérée. « Ce sont mes études égyptiennes qui y gagneront. »

Augustin Thèvenet annonce à son frère, Louis, la rumeur de la destitution de Louis XVIII ; une insurrection a lieu ce 20 mars. Champollion le jeune assiste certainement à ces évènements, mais a la malheureuse idée de disparaître dans l’après-midi du 21, pour raison de santé, certain qu’on va lui coller tout cela sur le dos.

 


Le fort Rabot


Des républicains, parmi lesquels le fils de l’ancien maire, ainsi que des nostalgiques de l’Empire, ont investi le fort Rabot. Les sentinelles, maîtrisées et les autres soldats enfermés dans les écuries, on a  remplacé le drapeau blanc à fleur de lys par le drapeau tricolore.

D’Haussez écrit : « On pense avec quelque raison que le sieur Champollion le Jeune, bibliothécaire adjoint, dont les opinions sont détestables, n’est pas étranger à ces menées. » Le maréchal-duc de Bellune, enquêtant sur ce forfait, est vite convaincu que Champollion n’est pas le démon que l’on dépeint. Le procès civil le laisse sortir libre, mais Ducoin obtient enfin son poste de bibliothécaire et Figeac rejoint Paris.

Auparavant, une nouvelle est tombée : Napoléon est mort à Sainte Hélène, le 5 mai. Un autre personnage est mort, plus modeste aux regard de l’Histoire : Jacques Champollion, le père, a rendu l’âme.

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Une école libre et gratuite a ouvert ses portes en juillet 1821 à Grenoble. Cette nouvelle est un baume pour l’âme de l’homme épuisé quittant la capitale dauphinoise, où il doit laisser son épouse et sa belle-sœur, mais accompagné de son neveu Ali.

Après une halte de deux jours à Lyon, où il examine des papyrus, ce qui a le don de lui sortir les tracasseries du baron d’Haussez de la tête, le voilà rendu au but qu’il s’était fixé et auquel il compte bien se consacrer sans partage. A présent, ses études vont pouvoir prendre un tour nouveau.

 

 


 

07. Une serrure fort rouillée

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 18:00 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

"Une serrure fort rouillée"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 



En 1802, Silvestre de Sacy s'intéresse au texte intermédiaire en démotique de la pierre de Rosette qu'il compare avec le texte en grec. Il trouve ainsi des groupes de caractères qui, selon lui, correspondent à Ptolémée, Arsinoé, Alexandre et Alexandrie. Ackerbläd, orientaliste suédois, à partir des mêmes méthodes, en déduit un bref alphabet d'égyptien démotique. Cette méthode ne donne aucun résultat pour le reste du texte en démotique.

 

Il se sont servis de l’hypothèse de l’abbé Barthélemy qui affirmait que les symboles contenus dans les cartouches étaient les noms des monarques de l’ancienne Egypte. "Par les travaux de MM. De Sacy  et Ackerbläd, l'écriture vulgaire des anciens Egyptiens exprimait les noms propres étrangers par le moyen de signes véritablement alphabétiques."

 

 

Philae

 


"N'ayant pas supposé, d'une part, que les Egyptiens avaient pu écrire les mots de leur langue en supprimant en grande partie les voyelles médiales, comme cela s'est pratiqué de tout temps par les Hébreux et les Arabes", dira Champollion le jeune, et ne supposant pas que certains signes étaient symboliques et non phonétiques, le Baron de Sacy abandonne.


Zoëga, un savant danois, connaissant le grec et le copte, soupçonne une possible valeur phonétique des signes hiéroglyphiques, mais limite sa réflexion à une idée de rébus. Il réfute l'idée d'une utilisation mystérieuse réservée à une caste. Il meurt trop tôt et son ouvrage est publié quelques temps avant la campagne d'Egypte.


Un médecin anglais, qui a appris dans sa jeunesse le grec, le latin, le français, l’italien, l’hébreu, le persan et l’arabe, fut curieusement toujours réfractaire au copte. C’est à partir de ces compétences qu’il s’attaque aux inscriptions de la stèle de Rosette, certain d’en venir à bout.

En 1814, le docteur Thomas Young parvient non seulement à confirmer que le nom identifié par Ackerblad et Silvestre de Sacy est bien celui de Ptolémée, mais que l’autre nom contenu dans les cartouches est celui de Cléopâtre et qu’ils ont des symboles en commun qui ne peuvent avoir pour valeur que P, T et L. Aussi, il  opte pour une valeur purement phonétique des hiéroglyphes, mais il lit des noms tels qu’Arsinoé, ce qui inspira la lettre ironique de Champollion à propos du passe-partout.

 

 


Cléopâtre présentant Césarion, Temple de Dendérah

 


L’ambigu Silvestre de Sacy le met en garde contre le dauphinois endiablé : "Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas trop communiquer vos découvertes à monsieur Champollion… Il cherche à plusieurs endroits de son ouvrage à faire croire qu’il a découvert beaucoup de mots de l’inscription égyptienne de Rosette.  J’ai bien peur que ce ne soit là que du charlatanisme."

 

Mais Young ne peut apporter le sens de cette écriture, ni sa relation avec la langue parlée, et par voie de conséquence ne propose aucune grammaire. De même, comme la Commission d'Egypte en France, il ne distingue pas assez le démotique et le hiératique.

 

En 1816, il est convaincu de la valeur alphabétique des signes hiéroglyphiques, tout comme les savants de la Description de l'Egypte. Par le biais de l'alphabet d'Ackerbläd, il tente, en ajoutant plusieurs nouveaux signes, de traduire le texte démotique.

 

 


Thomas Young

 


Trois ans plus tard, devant l'échec de sa méthode, il abandonne cette voie et opte pour un système composé de caractères idéographiques purs. Seuls les noms étrangers sont traduits par des caractères à valeur phonétique. Edme François Jomard l’encourage et le soutient moralement contre son ennemi intime : "C’est assurément à vous qu’est réservée la solution de ce problème complexe."

 

Champollion, trop curieux de tout ce qui a trait à l’Egypte, ne peut pas ignorer cette approche, mais Young ne propose aucun système. Certains voudraient mettre le natif de Figeac et le brillant docteur sur un pied d’égalité, en ce qui concerne la découverte de la signification des hiéroglyphes : ce serait comme affirmer que celui qui a découvert le principe du moteur à vapeur doit tout à celui qui utilisa en premier le silex pour allumer un feu.

 

 

 

 


Silvestre de Sacy répond aux travaux de Young par ces mots : "Hic labor, hoc opus est." En d’autres termes, le plus dur reste à faire. Ackerblad finit par lui écrire, réfutant le rôle d’arbitre que Young veut attribuer à Silvestre de Sacy, que seuls Champollion ou Quatremère peuvent remplir cette fonction, car ils connaissent le copte. Young a approché d’une vérité, mais, celle-ci ne correspondant pas à sa vision phonétique de l’écriture des anciens Egyptiens, il ne l’a pas retenue.


Suite à la journée du 19 mars 1821 et de l’affaire du drapeau blanc, Jean-François a donc préféré quitter Grenoble pour Paris. Là, il perd successivement cinq emplois aussi rapidement qu’il les a trouvés. "Les méchantes langues disaient alors que je parlais trop haut et avais le défaut capital de ne jamais cacher ce que je pensais sur les personnes ni sur les choses."

 

Sa santé n’est pas des plus brillantes : il a le teint plutôt pâle et souffre de malaises qui se traduisent par des bourdonnements d’oreille et des évanouissements, sans parler de ses bronches qui sont fragiles. Il donnera d’ailleurs toujours des nouvelles de sa santé, lorsqu’il écrit à Figeac, durant de ses voyages à l’étranger. A  31 ans, il paraît plus que son âge.

 

 


Réussira-t-on à "résoudre l'enigme du Sphinx" ?

 


Ses principaux appuis scientifiques sont morts ou sont considérés comme des pestiférés, en ces périodes où il ne fait pas bon être dans le collimateur des Ultras. Jomard est passé de la Révolution à l’Empire, avec la même élégance qu’il a quitté l’Empire pour la Restauration. Il sait naviguer et frapper aux bonnes portes, et est l’anti-Champollion par excellence. Il faut dire qu'à la Révolution, les affaires de son père à Versailles ont périclité, puisque ses clients étaient principalement des nobles, et Jomard a connu des temps très difficiles.

 

Dacier, lors bu bannissement à  Figeac des deux frères Champollion, se désolait de voir des esprits aussi brillants tenus à l’écart. Tandis que le baron fraîchement éclos, Silvestre de Sacy, regarde vers l’étranger pour trouver l’Œdipe capable de déchiffrer l’énigme du Sphinx, le Baron Dacier, mû par un sentiment patriotique, est convaincu que la clé du mystère sera percée par un français.

 

 

En 1821, Figeac, fidèle à son rôle d’ange gardien du jeune Jean-François, le met en relation avec l’érudit qui fait partie de l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres depuis 1772, qui en est le secrétaire perpétuel depuis 1783, membre de l’Institut en 1795 et qui sera reçu à l’Académie Française en 1822. Bon Joseph Dacier a dû se cacher pendant la Terreur.

D’emblée, le baron prend l’homme jeune d’une trentaine d’années en sympathie et lui assurera sa protection, lui faisant obtenir la caution scientifique de l’Académie pour ses travaux. Jomard doit en être malade, d’autant plus que Champollion le jeune lit à l’Académie des Inscriptions, le 27 août, son Mémoire sur l’écriture hiératique, où il souligne la parenté des trois écritures.

 

Saghîr a répertorié tous les signes démotiques et hiératiques, faisant des fiches. Il y en a plus de 300, ce qui écarte l’hypothèse d’une valeur uniquement alphabétique des signes. Il avance donc l’idée que le démotique et le hiératique sont régis par les mêmes règles et solidaires.

 

 

 


Toujours en 1821, Casati, ramène un grand nombre de papyrus de son voyage en Egypte, dont l’un est bilingue : démotique et grec. Le nom de Cléopâtre y figure. Le même nom sera repéré en hiéroglyphes sur l’obélisque de Bankes, en janvier 1822, date à laquelle, la théorie du dauphinois est déjà bien avancée. Il note les noms inscrits dans les cartouches et rapidement il parvient à déchiffrer les noms des souverains. Mais, ces résultats appliqués au hiéroglyphes ne peuvent pas traduire ceux-ci.

 

En octobre, paraît dans la Revue encyclopédique, une lettre que l’auteur a préféré ne pas signer. L’auteur regrette que le patriotisme, louable certes, participe au pillage des temples égyptiens, et s’inquiète du devenir du temple de Dendérah, dont il pense que le plafond est à présent menacé de destruction.

 

A l’instar des Romains, il convient plutôt d’importer les obélisques. Quant au zodiaque, "s’il sortait de France, il n’y aurait plus moyen de se consoler de la mutilation du temple de Dendéra." Toute l’approche de l’égyptologie est contenue dans cette lettre non signée de Champollion le Jeune.

 

 


Le baron Bon Joseph Dacier

 


Chez lui, lors des réunions où sont conviés nombre de savants (y compris Jomard), il est souvent question de ce zodiaque, qui déclenche de folles hypothèses. D’aucun le datent de 12.000 ans av. J.-C. (Dupuis et Raige). Jollois et Devilliers l'avaient situé à 900 av. J.-C. Champollion est proche de leur vision.

En cette année, il lira un mémoire sur le zodiaque, où il réfute sa très grande ancienneté ; cette communication va lui être bénéfique, même si elle n’est guère spectaculaire. Jomard fait partie de ceux qui sont certains d’une très grande ancienneté du temple.


En cette fin d’année 1821, Saghîr avance à grands pas, et décèle l’existence d’homophones. Il recherche tous les noms de pharaons contenus dans les cartouches et qu’il avait retranscrits sur des fiches. Champollion a le mérite de penser que les voyelles médianes ont été éludées et que les Egyptiens ont écrit PTOLMES.

 

La France, ayant à rembourser les emprunts que Corvetto avait contractés auprès des banques Baring et Hope, pour anticiper le paiement de la contribution de guerre, ne peut acheter la fabuleuse collection réunie par le Consul général d’Egypte à Alexandrie, Bernardino Drovetti. C’est le roi de Sardaigne et du Piémont qui en fait l’acquisition, et la collection parviendra à Turin, dont une aile de l’Académie se transformera en musée.

 

 

collection Drovetti à Turin

 


Dans une nouvelle communication à propos du zodiaque de Dendérah, il laisse entendre que le temps des suppositions hasardeuses est révolu, et que les mystères n’en seront bientôt plus. Déjà, un élément important est donné, puisqu’il signale que le signe de l’étoile est un déterminatif concluant le nom d’une étoile.

 

 

 


Dans le courant de l’été, il rédige un mémoire où, grâce à sa profonde connaissance du copte, il déchiffre des parties de textes en démotique. Cette communication a le don d’ouvrir enfin les yeux à Silvestre de Sacy, lequel comprend que son ancien élève est à deux doigts de résoudre l’énigme millénaire des hiéroglyphes.

 

Après avoir longtemps cru que seuls les noms de souverains étrangers étaient retranscrits grâce à des signes phonétiques, il s’aperçoit que même celui des divinités étrangères est écrit de la même manière ; il finit par opter pour une hypothèse hardie : certains hiéroglyphes ont une valeur phonétique, d’autres expriment une idée au sens propre et les derniers au sens figuré.

 

 

Ramss



Un ami, l’architecte Jean-Nicolas Huyot, qui vient de relever les plans des temples en Egypte, envoie des documents à Champollion le jeune. Dans un cartouche, ce dernier a sous les yeux le signe solaire de , un M et deux S. Son esprit vif percute aussitôt et lit RâMSS, donc  Ramsès, ce qui en même temps veut dire Râ l’a mis au monde.  Idem pour ThôtMS, le Thoutmosis des Grecs.



Thôtms

 


Il prend ses documents en vrac et,  tout excité, il court voir son frère, à l’Institut, déboulant tel un fou.. "Je tiens mon affaire !", s’écrie-t-il. Ce sont des millénaires d’histoire qu’il va sauver de l’oubli auquel ils semblaient promis. Figeac écrira ensuite que, sous le coup de l’émotion "ses jambes ne le tenaient plus, son esprit se trouva saisi d’une sorte d’assoupissement. On le coucha."

 

Il dormira cinq jours, avant de recouvrer ses sens. Le 21 septembre, il a suffisamment récupéré pour expliquer sa découverte à son frère qui prend des notes, dans le but de faire une communication à l’Académie. Le lendemain le manuscrit est lithographié, afin de pouvoir être remis à chacun des participants à la séance.

 

Le 27, mis au courant de l’affaire par Dacier, Sacy invite à faire sa communication le jour même. L’histoire dit qu’au moment même où Champollion expose son système de déchiffrement, les éléments de la reconstitution de la tombe de Séthi 1er, découverte par Belzoni dans la nécropole thébaine en 1817, passe sous les fenêtres de l’Académie, à bord d’une péniche.

 

 

 


"Monsieur,


Je dois aux bontés dont vous m’honorez l’indulgent intérêt que l’Académie royale des Inscriptions et Belles Lettres a bien voulu accorder à mes travaux sur les écritures égyptiennes, en me permettant de lui soumettre mes deux mémoires sur l’écriture hiératique ou sacerdotale, et sur l’écriture démotique ou populaire".

 

Ainsi commence la fameuse Lettre à M. Dacier, discours rédigé par Figeac, à l’exception du tableau, et lu en présence de Thomas Young. Il y reconnaît être redevable, pour étudier les textes de la stèle de Rosette aux premières notions de "M. Silvestre de Sacy, et successivement à celles de feu Ackerbläd et de M. le docteur Young". Il annonce que les écritures égyptiennes ne sont indéniablement pas des écritures purement alphabétiques.

Il affirme que l’écriture phonétique égyptienne peut être comparée au phénicien, à l’hébreu, le syriaque, l’arabe où seuls subsistent les consonnes et les voyelles longues, laissant à la science du lecteur le soin de suppléer le voyelles brèves.


Enfin, il avance, avec beaucoup de certitude, l’hypothèse que les Egyptiens ont choisi, afin de représenter ces sons ou articulations, des hiéroglyphes figurant des objets physiques ou exprimant des idées dont le nom ou le mot correspondant en langue parlée commençait par la voyelle ou la consonne qu’il s’agissait de représenter.

 

 

 


"Je pense donc, monsieur, que l’écriture phonétique exista en Egypte à une époque fort reculée ; qu’elle était d’abord une partie nécessaire de l’écriture idéographique." Pour le démontrer, il faudra examiner des documents nouveaux et éprouver cette théorie. Il en existe un grand nombre en Italie, plus particulièrement à Turin.

 

Saghîr est conscient de la portée de sa découverte. Le 15 octobre, il écrit à André, le frère de son épouse Rosine : "Au moment où je terminais à l’Institut la lecture d’un fort grand mémoire composé en grande partie à Grenoble, mémoire qui parut fort important par lui-même, mon bon ange me conduisit à une de ces découvertes littéraires qui suffisent pour établir à perpétuité la gloire d’un savant."


Young, qui est présent lors de la lecture du fort grand mémoire, écrit : "Le bruit peut bien courir qu’il a trouvé en Angleterre la clef qui a ouvert la porte et on dit souvent que le premier pas est le plus difficile, mais même s’il a emprunté une clef anglaise, la serrure était si effroyablement rouillée qu’aucun bras ordinaire n’aurait été assez fort pour la faire tourner."

 

 

Une serrure effroyablement rouillée

 


Cependant, il voit en Champollion un adjoint plus jeune. Comme il n’est question que du Français et jamais de celui qui se croit à l’origine de la découverte, la jalousie va commencer à s’insinuer dans les propos de l’Anglais et, bientôt, il rejettera une partie des travaux de Champollion, persistant à lire Arsinoé au lieu d’Autocrator. Saghîr continuant à étudier tous les cartouches royaux, va permettre de dater les statues et les temples, et continuer de compléter sa liste d’homophones.


Par une curieuse destinée, cet homme, ayant effectué une découverte importante pour l’Histoire et la connaissance des civilisations passées, est sans situation, restant à la porte d’une Académie qui aurait dû lui ouvrir les bras, et se trouve privé de chaire, alors que ses cours auraient fait merveille !

 

La seule chose que sa communication lui a rapporté, dans l’immédiat, est une lettre du jaloux Jomard et des rencontres instructives avec Belzoni, le titan de Padoue. En effet, monseigneur Frayssinous, Grand Maître de l’Université, ne pardonnant pas les méthodes d’enseignement mutuel, ne semble pas plus disposé à présent, qu’il ne l’était auparavant, à faire entrer le loup républicain dans la bergerie.

 

 

Belzoni

 


Lors de la réunion d’ouverture de la Société Asiatique, le 20 décembre, Louis Philippe, qui en est membre, se fait expliquer son système par Jean-François, et semble comprendre les difficultés qu’éprouve le savant, en ayant aussi peu de matériaux nécessaires, dans la capitale, dans le but de développer ses études.

 

Thomas Young, en vertu de publications faites en 1816 et 1819, pense être à l’origine de la découverte de Champollion le jeune, alors que sur les valeurs des treize signes avancées, huit étaient à côté de la plaque. Le physicien anglais n’a pas perçu la double nature alphabétique et idéographique des hiéroglyphes, de manière conjointe.
Il reconnaîtra cependant en septembre 1823 : "Champollion en fait tant que désormais rien d’important ne peut plus lui échapper. Je considère donc mes études égyptiennes comme terminées."

 

 

Avant la mi-janvier 1823, se trouvant à la salle des ventes, où un texte de la collection Duvant va être mis aux enchères, dans le but d’en copier les inscriptions, il rencontre un personnage qui va avoir une importance capitale, par la suite. Jean-François expose à l’inconnu son amertume d’avoir vu la collection Drovetti partir pour le Piémont, après avoir été proposée à la France. Le Duc Blacas d’Aulps, proche du Roi, lui promet de le soutenir.

 

Le dauphinois endiablé et l’ami de la Religion, par la passion commune qu’ils ont pour l’Egypte, vont sceller une amitié qu’aucun événement ne brisera et que rien ne laissait présager, en raison de leurs divergences politiques. Blacas obtient un présent de Louis XVIII à Champollion, où le souverain lui reproche, à mots feutrés, de ne pas lui avoir dédié sa découverte ; en fait, il s’agit plus d’une reconnaissance que d’un reproche.

 

 

Lettre de Champollion

 


Le comte, puis duc Pierre Louis Jean Casimir de Blacas d’Aulps, émigré sous la révolution, Ministre de la maison du roi sous la première Restauration, nommé ambassadeur à Naples, où il négocia le mariage du feu Duc de Berry, est décrit par Chateaubriand comme un connaisseur éclairé dans quelques branches d’archéologie.

 

Le royaliste, proche du comte d’Artois, a aménagé un musée dans son hôtel et le républicain dauphinois est invité à le visiter. Des liens d’estime se créent entre les deux hommes et cette relation va être bien utile au jeune savant. Si ce dernier méprise ses détracteurs, il n’oublie jamais ceux qui l’ont aidé, comme l’atteste sa correspondance.

 

 

Le comte de Villèle

 


Jean-Baptiste Guillaume Joseph, comte de Villèle s’était retiré du cabinet de Richelieu, jugé trop mou. Il est revenu aussitôt dans un gouvernement qui n’a plus de président du conseil, dont il est ministre des finances et la véritable éminence grise. Il acceptera avec réticence l’expédition d’Espagne, destinée à rétablir les bourbons ibériques sur le trône.

 

Au moment où le voyage de Jean-François en Angleterre va être rendu possible, afin de vérifier son système et d’approcher ses chers monuments Egyptiens, Louis XVIII, manipulé par le comte d’Artois, déclenche une expédition en Espagne, laquelle compromet tout.

 

 

Louis XVIII assistant au retour des troupes d'Espagne

 


En mars 1823, paraissent deux ouvrages très surprenants. Letronne publie Recherches pour servir à l’histoire d’Egypte, dédié à Young ; il a d’ailleurs écrit à celui-ci :  "La liberté que j’ai prise en parlant de certain charlatan de notre pays, monopoliseur de l’Egypte…"

 

Par ailleurs, un célèbre naturaliste et voyageur, Alexander von Humboldt retrace les découvertes récentes de Young, en littérature hiéroglyphique et son alphabet original augmenté par M. Champollion.
Sur les instances du Baron de Férussac, Jean-François décide de publier ses résultats les plus récents, afin de ne pas laisser s’enfler démesurément une polémique naissante, sujet de discorde entre patriotes et jaloux.


Le 21 avril 1823, Louis Philippe, duc d’Orléans, tresse une couronne de lauriers à l’ennemi des Ultras. "La brillante découverte de l’alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l’a faite, mais pour la Nation."

Au moment où le déchiffreur va se séparer de Thévenet, qui retourne en Isère, après avoir assisté à cette phase décisive dans la vie de son ami, un importun, demandant avec insistance une critique du système astrologique de Gulianoff, se voit opposer un refus. Une inimitié vient de naître, et le sieur Julius Klaproth fera parler de lui, ce dont ce personnage vil et inintéressant a toujours rêvé.

 

 


Louis-Philippe, duc d'Orléans

 


Saghîr de son côté n’a pas l’esprit à la polémique avec ceux qui le traitent de charlatan, fidèle à son attitude méprisante à l’égard de ses détracteurs, ligne de conduite dont il ne se départira pour ainsi dire jamais, comme il l’écrira plus tard : "Ces messieurs ne veulent point être convertis et sont tous de la mauvaise foi la plus inique. Mais tout cela est dans l’ordre. Je les connais, j’y crache et je passe."

 

En compagnie de Jean-Joseph Dubois, il travaille à un ouvrage qui va permettre de mieux appréhender la vie quotidienne des anciens Egyptiens. Le Panthéon Egyptien va révéler au monde moderne quels sont les dieux que l’on vénérait sur la terre des pharaons, quel est leur nom véritable non hellénisé ou latinisé, quels sont les liens familiaux entre les différentes divinités, ce qu’elles représentent et quelles sont leurs légendes.

 

La source est, cette fois-ci, purement égyptienne, puisque puisée dans les manuscrits auxquels les deux auteurs ont pu avoir accès. C’est toute la mythologie de l’Egypte ancienne qui se dessine et comment mieux appréhender une civilisation que par sa perception religieuse du monde. La publication est jugée prématurée par Jean-François, mais nécessaire, afin de répondre aux attaques qui se poursuivent. La première parution a lieu en 1823 et il y aura quinze versions jusqu’à 1831, date de la dernière mouture.

 

Progressivement ses idées rencontrent un écho favorable hors du pays, et des ecclésiastiques anglais se disent prêts à le recevoir, tandis que Wilhelm von Humboldt, le frère d’Alexander, défend les théories du Français. En son pays, où il n’est pas prophète, les querelles de clocher empêchent Champollion de progresser plus rapidement.

 

 

Documents sur le web :

 

Voir Lettre à M. Dacier (format PDF). Toujours dans le même document, à la BNF, un fort long mémoire de Thomas Young (en anglais). Aller juste après la page 52.

08. Le colombarium de l'Histoire

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:40 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

Le colombarium de l’Histoire

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

 


Ainsi, l’architecte Gau, envieux des bons rapports entre Jean-François et Huyot, qui lui apporta les précieux documents ayant accéléré sa découverte, refuse de communiquer des relevés qu’il a faits en Egypte. Ce n’est qu’une maigre perte, vu la qualité de ses dessins. Letronne, revenu à de meilleurs sentiments, réussi à les obtenir pour l’aimé d'Amon (il signe en effet ses lettres Maïamoun).

 

Jomard, égal à lui-même, reste toujours hostile et, en compagnie de Quatremère, Saint-Martin et Rémusat, il sera l’inspirateur d’un nouveau règlement, dont le but principal est de fermer les portes de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres aux supposés non royalistes (dont font partie, pour leur malheur, les deux frères Champollion).

 

 

La "merveilleuse" reproduction d'Abou Simbel par Gau

 


Le roi serait, selon beaucoup le jouet de la comtesse du Cayla, née Zoé Talon, fille d’un avocat et ancien agent secret pour son compte, de la Révolution à l’Empire. Elle est aux ordres du comte d’Artois, lequel pourrait ainsi influer sur la politique de son frère, tandis que la comtesse du Cayla a reçu du roi malade, en guise de récompense pour ses bons et loyaux services, le château de Saint Ouen. En fait, le souverain a réussi, jusqu’ici, à manœuvrer afin d’appliquer une politique qui évite de mettre le feu aux poudres.

 

Après la victoire importante des Ultras, suite à une manipulation électorale, Louis XVIII renonce au rôle d’arbitre qu’il s’est assigné, et c’est en réalité le comte d’Artois qui gouverne plus que son frère. Voici le commentaire du Duc de Broglie, suite à cette élection : "Le règne de Louis XVIII est terminé, celui de son frère commence."

 

 


Le comte d’Artois, futur Charles X

 


En 1823, le gouvernement de Villèle, est patronné par le comte d’Artois, comme le souhaite Louis XVIII . Une chose n’est pas négligeable dans ces évènements : le Duc de Blacas étant un proche du futur Charles X, ce voyage en Italie non seulement pourra voir le jour, mais aussi s’effectuer dans les meilleures conditions, sous la protection bienveillante du royaliste amateur d’antiquités égyptiennes.

 

 

Louis XVIII relevant la France en ruines (allégorie)

 


 
Pour corroborer sa théorie, Champollion le jeune, a besoin de la mettre à l’épreuve. Désormais, le chemin de Memphis et Thèbes passe par Turin et son fameux Musée qui exhibe la collection Drovetti que la France n’a pas pu se payer.

 

Le Dauphinois connaît des difficultés matérielles et Figeac tente en vain de lui trouver une fonction. Rosine, enceinte, se trouve  à Grenoble, où la mort prochaine de son père la retient.

 

En février 1824, les Ultras gagnent à nouveau les élections (411 députés sur 430), grâce à une nouvelle manipulation électorale, car les opposants, ayant été dégrevés d’impôts, n’ont pu participer au scrutin. Devant ce succès, Villèle porte la durée du mandat d’un député à sept années.

 

 

Turin ( http://www.bubastis.be )

 


Le 15 de ce même mois, Jean-François écrit au chevalier Lodovico Costa. "Vous comprendrez, par là, avec quel empressement j’attendais à Paris la collection d’antiquités de M. Drovetti, qui est un Musée tout entier et qu’on nous flattait toujours de l’espoir d’amener en France. […] Pensez-vous que votre gouvernement se décide à faire faire ce catalogue et cette classification d’une manière utile aux lettres ? […] ayant fait à ce sujet des travaux que l’Europe savante a bien voulu juger être de quelque importance, je crois être la personne la mieux préparée à classer et à cataloguer l’importante collection acquise par votre Roi."

 

Champollion vient de rédiger son Précis du système hiéroglyphique. Il  est tout d’abord publié à Berlin, tandis qu’à Paris, il attend d’être remis au Roi. Le 29 mars, le duc de Blacas en profite pour présenter l’auteur à Louis XVIII, qui paraît bien fatigué sur son trône. En fait, il est miné par une douloureuse gangrène aux jambes et a renoncé à l’exercice réel du pouvoir, se contentant de son illusion.

 

 

 

Lors de l'entrevue, Louis XVIII n'affiche plus la même santé

que sur ce tableau, alors qu'il était le comte de Provence

 


Dans le Précis, il est démontré une bonne fois pour toute, l’indépendance du système de Champollion et de celui de Young, ainsi que toutes les erreurs de ce dernier. Même Alexander von Humboldt, initialement partisan de Young, finit par comprendre que, si d’autres "ont trouvé quelques signes phonétiques, il est néanmoins évident qu’ils ne seraient même jamais parvenus à déchiffrer un nombre importants de noms propres."

 

 

Alexander von Humboldt, qui explora l'Orénoque

 


Le 1er mars, à Vif, chef-lieu de canton au sud de Grenoble, son épouse a donné le jour à la petite Zoraïde. Ayant obtenu, grâce au duc de Blacas, les facilités qu’il attendait pour aller en Italie, Champollion profite de son étape dauphinoise du 25 mai pour voir Rosine et sa fille.

"Ma petite commère est grasse à lard ; elle remplit parfaitement sa tâche, mange crie, mange, - dort et recrie à l’avenant. On prétend qu’elle me ressemble. J’ai bien reconnu mon teint et mes sourcils, - pour le reste il en sera ce que Dieu voudra."


Le 4 juin, la neige ayant fondu au col du Mont Cenis, il franchit les Alpes par la route ouverte sous le préfet Fourier. "Les chemins sont magnifiques, mais tracés sur le penchant de précipices affreux..."

Il arrive enfin à Turin, où il ne voit personne dans un premier temps. Ses premiers pas, d’un très bon augure,  le conduisent "dans une belle cour ornée de monuments antiques romains et au milieu d’eux une magnifique statue de granit rose, de 8 pieds de haut, représentant, d’après l’inscription gravée sur son tablier et sur son montant supérieur, le Roi Ramsès le Grand (Sésostris)." Le hasard lui fait rencontrer un employé du Musée qui lui propose de visiter cette collection dans l’état où elle se trouve.  

 

 

Le "Sésostris" de Turin (L'Egypte de B@stet - Corinne Smeeters)
Sur ce site, voir impérativement les photos sur le musée de Turin

 


Le lendemain, il est accueilli  par l’Académie des sciences, avec enthousiasme. Il en est un qui ne partage pas ce sentiment : le chevalier Cordero di San Quintino, conservateur du Musée. Rapidement va s’engager un bras de fer que l’abbé Peyron qualifiera de lutte d’un Pygmée contre un géant.

Au fur et à mesure de son déballage, Champollion peut admirer la collection parvenue à Turin grâce au "Roi de Sardaigne qui a trouvé les 400.000 francs que notre gouvernement n’avait pas pour acquérir la collection."

Elle est composée de nombreux papyrus, dont le sort l’inquiète beaucoup, car la méthode qui consiste à les coller sur gaze, a conduit à leur perte irrémédiable au Cabinet des Antiques de Paris. Il préconise de les coller sur un carton fin.

Pour les momies, il conseille de faire un tri et de ne conserver que celles qui ont usées de baume noir et solide. Sous notre climat, les autres "entrent promptement en fermentation et répandent une odeur très fétide, dont s’empreignent tous les objets environnants."

 

 

 


Enfin, Champollion expose sa vision d’un musée,  rejetant l’idée "que le Musée Royal Egyptien fût, comme beaucoup de musées, une espèce de magasin, où les objets sont entassés sans ordre et placés sans relation les uns avec les autres. Les monuments Egyptiens se prêtent bien mieux que ceux des Grecs et des Romains à une classification à la fois méthodique et scientifique."

 

Le français propose de les regrouper en monuments religieux, historiques ou funéraires. "Le Musée de Turin, ainsi classé, présenterait, pour la première fois, à l’Europe savante, une série méthodique de monuments, par le moyen de laquelle on prendrait successivement une idée juste et précise de la Religion, du Culte, des Usages et de l’Histoire même de cette vieille nation."

 

 

 

Stèle de Ramose et Moutemouia (Photo Corinne Smeeters)


A Figeac, il annonce que dès le 9 juin, il a passé le plus clair de son temps au  Musée et donne son sentiment sur la collection. "Cette collection est au-dessus de tout éloge ; l’ami Dubois ouvrirait de grands yeux et serait aux anges de voir les belles et magnifiques têtes de ces statues du vieux style."

A ceux qui pensent que les Grecs ont apporté à l’Egypte et ne lui ont guère emprunté, il assène : "J’ai tiré de l’examen de ces petites stèles, et de plusieurs inscriptions des grandes stèles, la conviction que le culte des Rois de chaque Dynastie exista sous les Pharaons comme sous les Lagides, qui n’ont fait en cela qu’imiter l’ancien usage." Il se fait l’avocat de "l’art Egyptien, jugé trop prématurément et sans les pièces probantes que j’ai sous les yeux en si grand nombre."

 

 

La demande qu’il avait faite en février à Costa est en bonne voie. "Il est très possible qu’on me charge de rédiger le catalogue du Musée et de le classer comme doit l’être une aussi belle collection. Ce travail-là m’occuperait quatre mois environ, pour ne pas dire plus."

Suite aux informations envoyées par Jean-François, Figeac a pu rédiger un article dans le Bulletin universel des Sciences, au sujet de la coudée. Jomard se propose de moucher l’impertinent, demandant à à Plana un nouveau mesurage de la coudée originale. Hélas pour lui,  "le résultat de cette mesuration,… est un coup de foudre contre le système métrique du grand monopoleur Egyptien. […] Plana ajoute que le grand tragédien est absurde, mathématiquement parlant…"

 

 

 

(photo Corinne Smeeters)


Les papyrus n’avancent guère car il doit combattre San Quintino sur son projet de faire coller les plus importants sans délai, bien qu’il ait les pleins pouvoirs du comte Roget de Cholex. "Je suis en discussion, pour cela, avec une espèce de directeur du Musée qui me fait des difficultés de l’autre monde, quoique j’aie l’ordre formel du ministre pour en agir à ma fantaisie en tout et partout." Le ministre devra intervenir.. Les 175 manuscrits, provenant tous des tombeaux de Thèbes, sont presque tous des copies des mêmes textes.

 

Champollion désespère de voir se créer un musée égyptien en France. "Il est décidé qu’on trouvera désormais dans toute l’Europe des Musées Egyptiens, excepté à Paris. … Et vous verrez qu’il y a bientôt un Musée Egyptien à Saint-Marin, tandis que nous n’aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés."


Pendant ce temps, Louis XVIII est mort le 13 septembre 1824, de sa gangrène, et le comte d’Artois, qui a été le frère de deux rois, est devenu Charles X, dans un enthousiasme populaire qui n’a duré que quinze jours. Ne pouvant concevoir une royauté autre que de droit divin, il est un vestige du XVIIème siècle, qui a reconduit à regret la Charte.

Pour l’heure, une nouvelle abasourdit Champollion. "Lorsque j’eus terminé le déroulement des papyrus historiques […], j’appris par hasard qu’il existait, dans les combles, quelques débris d’autres manuscrits Egyptiens, […]." Le destin va le conduire vers des documents capitaux et parmi eux celui qu’il nommera le canon royal.

 

 

canon royal de Turin (photo Corinne Smeeters)

 


"En entrant dans cette chambre que j’appellerai désormais le columbarium de l’histoire,  je fus saisi d’un froid mortel en voyant une table de dix pieds de longueur couverte dans toute son étendue d’une couche de débris de papyrus, d’un demi-pied d’épaisseur au moins. […] ma blessure se rouvrit alors et saigna bien cruellement en reconnaissant (sic)  que j’avais dans la main un débris de pièce daté de l’an XXIV du pharaon Aménophis-Memnon."

 

Il vient d’ouvrir une porte scellée qui mène au tombeau d’un passé totalement effacé des mémoires. "J’ai vu rouler dans ma main des noms d’années dont l’histoire avait totalement perdu le souvenir, des noms de Dieux qui n’ont plus d’autels depuis quinze siècles, et j’ai recueilli, respirant à peine, craignant de le réduire en poudre, tel petit morceau de papyrus, dernier et unique refuge de la mémoire d’un Roi qui, de son vivant, se trouvait peut-être à l’étroit dans l’immense Palais de Karnak !"

 

 

 

Statue d'Amenhotep II à genoux,

collection Drovetti ( www.bubastis.be )


Il écrit à son frère qu’il a noté 160 à 180 prénoms royaux, dont 77 non mentionnés dans la Table d’Abydos. "Je suis convaincu qu’ils appartenaient tous aux Dynasties antérieures.  Il me paraît également certain que ce Canon historique est du même temps que tous les manuscrits au milieu desquels j’en ai recueilli les débris, c’est à dire qu’il n’est point  postérieur à la XIXème dynastie."

Cependant, l’ensemble reste incomplet ; or, "de tels trésors historiques peuvent ne point se retrouver deux fois,… Je ne m’en consolerai jamais…"

 

 


Duomo di San Giovanni

 


Tous les visiteurs Français qui viennent au Musée regrettent ces monuments, ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. On annonce l’arrivée imminente à Livourne d’une collection de papyrus envoyés par Salt, dont le prodige dauphinois est convaincu que la France omettra encore une fois de faire l’acquisition.


La reconstitution de la statue d’un pharaon, que le Musée avait reçu en pièces, va lui permettre de s’élever une nouvelle fois contre ceux qui méprisent l’art égyptien.

La statue de Ramsès II, qu’il nomme Sésostris, erreur héritée d’Hérodote,  est pour lui une pure merveille : "Cette statue vous enchanterait, […] et j’arriverai à Paris avec un plâtre du buste entier de cette statue. Vous verrez alors si ma passion n’est point légitime. […] je l’appelle l’Apollon du Belvédère égyptien."


En cette année 1824, les moyens financiers du savant français commencent à baisser de façon inquiétante ; aussi, il envisage de quitter l’Italie. "Tout cela me démoralise et je regrette souvent de n’avoir pas appris un métier plutôt que de m’être mis au service des neuf pucelles." Blacas arrive enfin et lui apprend que la souscription pour le Panthéon lui garantit une tranquillité financière, le temps de son séjour.

 

Par la faute des manigances de quelques claquedents, qui préfèrent bourrer l’Académie de quelques douzaines d’apoco et de cogne-têtu, Figeac n’est pas élu à l’Académie des Belles Lettres, malgré le soutien de Dacier. Le cadet se propose de montrer à tous que Jomard "le GRAND-PRÊTRE n’est qu’un étranger sur la terre d’Egypte ; un Pasteur, un Ykschos, qui, de sa propre autorité, s’est coiffé du pschent."

 

 


Jomard

 


Se forçant à vérifier la comptabilité toute entière d’un certain scribe Thoutmosis, il a pu reconstituer le nom des mois, des années, les chiffres marquant le quantième du mois, et ce en hiératique et en démotique. Carlo Plana lui ayant confirmé ses calculs, matière où jamais il n’excella, il peut désormais dater avec précision tous les documents. San Quintino a hélas assisté à la démonstration.

 

Plus appréciés de ce côté-ci des Alpes, les deux frères sont élus associés étrangers de l’Académie Royale de Turin le 13 janvier 1825. Apprécié, il ne l’est pas de San Quintino, dont l’Académie refusera de publier un mémoire sur les signes numériques, totalement emprunté au savant français, mais gâtés par lui. Le plagié s’attend à une réaction du "Jobard qui me cause tous les ennuis que j’ai ici".

 

 

Après une visite de son beau-frère Hugues Blanc, Jean-François se prépare à partir pour Milan, le 1er mars, puis pour Rome, où la beauté de la place Saint-Pierre le laisse pantois :  "Nous sommes des misérables en France, nos monuments font pitié à côté des magnificences romaines."


Le 17 mars 1825, il quitte la ville éternelle pour rejoindre le duc de Blacas à Naples, auquel il compte faire ses amitiés. Il estime que les affections durables se font dès la jeunesse. "Nous ne sommes plus l’un et l’autre dans l’âge où l’ont fait de nouvelles liaisons, au détriment de celles qui se sont développées et qui ont grandi avec nous.", écrira-t-il à Augustin Thévenet.

 

 


Fouilles à Pompéi (Musée d'Orsay)

 


Il atteint enfin le but de son périple le 22 mars, après avoir trouvé le Vésuve endormi. Dans les ruines de Pompéi, le 1er avril, il apprécie deux tableaux encore sur place, à l’intérieur d’une antique maison. "Le dessin en est admirable et le coloris excellent. Ce sont les plus belles peintures antiques connues, à mon avis du moins."


Saghîr revient à Rome, fin avril où il séjournera jusqu’au 17 juin. Il y revoit, bien sûr, les obélisques, dont il se propose d’emporter des copies exactes, et étudie les papyrus qu'Angelo Mai avait promis de mettre à sa disposition, étalés dans onze salles de la bibliothèque du Vatican.

 

 


Piazza del Quirinale

 


A Turin, où Le chevalier 51 (San Quintino) a publié son mémoire sur les chiffres égyptiens et aura droit à une mise au point de Figeac dans le Bulletin Férussac. En supplément, ce monsieur s’approprie, la découverte du plan de la tombe de Ramsès le Grand.


"J’ai à très peu près terminé mon travail sur les obélisques", confie-t-il à Figeac. "J’en emporte des copies exactes : il est incroyable à quel point ce malheureux Kircher les avait estropiés ..."

Il prend la plume, "en profitant du moment où Rome entière s’occupe à célébrer (et à nos frais) la fête du couronnement de l’excellent Roi Charles X. je célèbrerai donc aussi ce grand événement à ma manière, en écrivant à tous ceux que j’aime, et celle-là vaut bien l’autre !"

 

 


Sacre de Charles X (chateau de Versailles)

 


Pour fêter le sacre de Charles X, il soumet au Duc de Montmorency l’idée d’élever "un obélisque de quarante-cinq à cinquante pieds de hauteur, chargé de quatre longues légendes hiéroglyphiques coloriées et relatives au sacre du Roi." Malgré une tempête, l’édifice sera élevé, clamant la gloire du 65ème successeur de Clovis. "Mon obélisque a produit tout l’effet qu’on pouvait en attendre."

 

Mgr Testa, qui écrivit contre le zodiaque de Dendérah, reçoit à bras ouverts l’égyptologue français, lequel a donné au monument un âge qui ne le fait pas aller au-delà de Néron, contrairement aux théories impies qui faisaient remonter sa construction avant Abraham. Il enrage de faire plaisir aux Ultras. "Je leur ferai faire une bien vilaine grimace quelque jour, en développant les suites et les conséquences immédiates de mes découvertes."

 

 


Le Pape Léon XII

 


Le pape Léon XII, daigne le recevoir quoique malade, pour ses découvertes qui ont rendu un beau, grand et bon service à la Religion. L’ambassadeur de France à Rome signale ce bon accueil.

 

A cette période, à la demande pressante des Ultras à Paris, Villèle fait voter la loi du milliard des immigrés qui accorde une rente annuelle de 3% sur les biens pris aux nobles immigrés durant la Révolution et dont le capital est estimé à un milliard de francs. En fait, en cinq années, seuls seront versés 27 millions de francs.

 

 

Piazza del popolo

 


Partant de Rome le 17 juin, pour Florence, où il sent "que la Liberté habite réellement ces tours et ces noirs créneaux, jadis l’asile d’une aristocratie mercantile ou d’une tyrannie dorée." Début juillet, Léopold II, Grand-Duc de Toscane, le prie de rédiger le catalogue de sa collection d’antiquités égyptiennes. Il y fait la rencontre du docteur Alessandro Ricci, un ami de Huyot et de Cailliaud, qui a reproduit les bas-reliefs de la tombe de Séthi 1er,en compagnie de Belzoni.

 

Champollion part ensuite pour Livourne, le 3 juillet, attiré par l’odeur d’une collection Egyptienne, arrivée depuis quelque temps et se propose de faire  un rapport au Duc de Blacas pour qu’il tâche, s’il y a lieu, "de décider nos grands hommes à l’acquérir et à profiter pour cela de mon séjour en Italie."

 

 

 

Tête d'homme (dite tête Salt)

Louvre, RMN, ©frères Chuzeville


"Cette collection, plus belle que celle de Drovetti (si l’on excepte les grandes statues qui manquent), est en vente et le gouvernement pourrait l’avoir pour 250.000 francs. C’est une affaire en or et qu’il serait à la fois ridicule et honteux de manquer." Une rumeur l’attribue à Henry Salt, Consul général d’Angleterre depuis 1815.

 

Jouant sur la frustration que la France été dépossédée par l’armée anglaise de la pierre de Rosette, Champollion présente cette acquisition comme une sorte de revanche. "Je te l’ai dit, et je te le répète, qu’on la donne pour rien et que l’honneur français est intéressé à ne pas laisser échapper ce fruit des longs travaux d’un Goddam." Figeac voit une opportunité inespérée : la création d’un poste de conservateur au Louvre, dans le départements des antiquités.

Fin juillet, il est revenu à Turin où, sur la recommandation du souverain pontife, on lui remet la légion d’honneur. Jomard doit être vert de rage : au moment où les Ultras, ont les pleins pouvoirs et devraient être pour Jean-François un obstacle infranchissable, les voilà qui l’aident.

San Quintino, s’est retiré à Lucques afin de jouir de ses bains, par suite d’insinuations louables venues d’en haut. Un bout de ciel se dégage au-dessus de Turin. Cependant, Champollion est convaincu qu’il quittera la cité, sans que le catalogue ait été rédigé.

 

 


Les "conjurés du Louvre" ont-ils prêté serment ?

 


Blacas l’informe qu’il a de bons espoirs de le faire nommer conservateur. Jomard et Forbin vont tenter de s’y opposer par tous les moyens, estimant mériter ce poste par l’ancienneté.  La collection Salt "est importante pour la science, et ne gâterait rien relativement au projet dont tu me parles, de me caser définitivement d’une manière convenable.", écrit-il à Figeac.

Champollion trouve le musée dans l’état dans lequel il l’a laissé. Il apprend que Jomard préférerait agrandir le Cabinet Royal des Antiques. Aussi s’impatiente-t-il : "Le mot économie fait une très bonne figure dans la bouche de gens qui jettent des millions, quand il s’agit de faire une sottise ou de satisfaire une ridicule vanité." Le sacre de Charles X a coûté l’équivalent de huit collections Salt.


"J’en deviendrais malade de dépit et de honte pour mon gouvernement qui trouve une magnifique collection trop chère à 250.000 francs, à l’instant même où le ministère anglais dépense 235.000 francs pour faire transporter à Londres un seul monument Égyptien, l’obélisque d’Alexandrie.

Et ces gens-là parleront d’amour de la science, de gloire et de prééminence nationale ! Je ne compte pas davantage sur la place au Musée : cela serait trop raisonnable, c’est pour cela aussi qu’on ne le fera point."
Jugement confirmé, puisque Jomard, sans avoir vu la collection Salt, lui préfère celle de Passalacqua, pour 400.000 francs.

 

 

 

09. L'Egypte triomphe pour une fois

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:23 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

"L’Egypte triomphe pour une fois"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

Champollion revient à Grenoble, dans la nuit du 10 novembre 1825, et, chez son beau-frère Hugues Blanc, retrouve Zoraïde, qu’il n’a plus vu depuis vingt mois. Il faudra attendre 1826 pour que Zoraïde voit son père de façon plus régulière, et encore ce sera pour peu de temps.

"Pour l’honneur du sexe féminin, elle ne me ressemble presque plus. Ses yeux noirs ont conservé tout l’éclat que, dans ma jeunesse, certaines dames avaient la bonté de me trouver à mon œil droit…"


Le gouvernement ne souhaite pas dépasser la somme de 60.000 francs pour la collection Passalacqua, ce qui fait enrager Jomard. Blacas, suite à un long courrier de l’égyptologue, souhaiterait venir, afin de constater la supériorité de la collection de Livourne sur toute autre. Figeac doit retourner à Paris, car on ne parle plus que de celle de Passalacqua et de Jomard comme directeur du futur Musée Egyptien.

 

Le catalogue, rédigé par Salt lui-même, a été montré à Charles X, afin de hâter et favoriser sa décision. Mais ne voyant rien venir, Champollion se désole. Début janvier, l’horizon s’éclaircit. "Il me serait agréable, en arrivant à Livourne en face de la collection, de me considérer comme un colonel à la tête de son régiment !"

 

 


Charles X, un roi très... "moderne"

 


Le 1er février 1826, Jean-François annonce que "le Roi, sur mon rapport présenté par le ministre de sa Maison, a définitivement approuvé l’acquisition de la collection de Livourne…"

Un retard de quelques mois sera dû à des combats d’arrière-garde au Louvre, où certains n’ont toujours pas renoncé à faire entrer la collection Passalacqua. Une lettre anonyme a été envoyée au Roi, discréditant les pièces de Livourne. Jomard et Forbin seront appelés en audience et accusés d’avoir écrit cette courrier.


Jean-François se désespère :  "Je vois bien, à l’intérêt que je prendrais au classement et aux développements d’une collection, que je ne suis pas du bois dont on fait les conservateurs."


Le 19, Figeac lui annonce détenir les documents officiels, ce qui permettra le retour à Turin de son cadet. La faction Passalacqua apprendra la nouvelle, lorsque Champollion est déjà à bon port. Charles X lui attribue 5.000 francs pour étudier en détail la collection de Livourne et en estimer la valeur.

Il s’inquiète de la réaction du comte de Clarac, Conservateur du musée des antiquités du Louvre. Je "désirerais que mes limites fussent bien tranchées, et n’avoir aucune querelle avec l’ami Clarac, dont je n’ai d’ailleurs qu’à me louer."

 

 

Florence

 


A Livourne le 15, il est reçu par Santoni "comme un banquier reçoit un sac d’argent, c’est-à-dire avec allégresse." Visitant le navire, il a la joie de constater que le sarcophage est celui de Ramsès-Meïamoun.

 

Il fait la rencontre de celui qui occupe depuis un an la première chaire d’Egyptologie. "Le docteur Rosellini, jeune homme fort instruit et plein d’ardeur, est accouru ici de Florence, […] ; c’est un excellent cœur et une tête bien meublée. Il espère venir à Paris pour se perfectionner dans les langues orientales et les études égyptiennes."

 

 

Angelica Palli, la Sapho du Piémont

 


En cette même période, il fait la connaissance de la Sapho du Piémont. "Ayant été nommé membre correspondant de l’Academia Labronica (de Livourne), j’y ai fait mon entrée le 2 avril, […], laquelle se termina par mon apothéose, faite par une jeune Grecque, la Signora Angelica Palli, […] célèbre improvisatrice qui débita avec le feu le plus poétique une ode en mon honneur et gloire. Je te laisse à penser si la jeune Sibylle, qui est fort jolie ne gagna pas le cent pour cent aux yeux de son héros ".


"C’est la plus douce récompense que j’aie reçue pour m’être nourri de poussière égyptienne pendant quinze ans", confie-t-il à l’abbé Gazzera. "Mais, me souvenant que les momies ont aussi leurs droits, quoique muettes, je reste au milieu d’elles le plus longtemps possible et je ne vois l’aimable Sibylle que rarement, de peur qu’Athyr ne se mêle un peu trop à ma reconnaissance." Une correspondance va naître entre Champollion qui signera Zeid et s’adressera à Zelmire (Angelica).

 

 


Ramsès II, Musée égyptien (Florence)

 


Le Grand-Duc informe le savant français qu’il a donné un congé d’un an à Rosellini, afin de se former auprès de lui, dans cette nouvelle branche de l’archéologie. Pendant ce temps, un adversaire se révèle dans le Comte de Clarac, conservateur des antiquités du Louvre, lequel se juge gravement menacé.

Jomard crie à l’injustice : "N’aurait-il pas été possible d’obtenir une chaire sans s’emparer du bien d’autrui ?". Forbin se sert des rouages administratifs, et s’étonne que M. Champollion soit chargé de l’ouverture des caisses, alors qu’il n’a aucun titre administratif pour le faire. "L’administration a des règles invariables que tout administrateur conserve le droit de rappeler à ses supérieurs."


Un nouveau coup de massue va s’abattre sur le crâne des conjurés du Louvre que "l’annonce des journaux a mis tous en combustion. Ils enragent à crever. Jomard ne touche plus terre, tant il est irrité, prétendant que cette acquisition est absurde et qu’il n’y a que ceux qui l’ont conseillée et leurs complices qui pensent prétendre qu’elle est seulement une millionième part de la collection Drovetti."

L’annonce en question parle du nouveau Musée égyptien à former au Louvre, et donc pas question pour Jomard de recueillir la collection à la Bibliothèque Royale, dont il est l’un des conservateurs.


Forbin est sommé de faire la demande afin de former un Musée égyptien au Louvre, en proposant formellement Champollion pour la conservation. Figeac rédige une proposition qui clarifie les attributions de son frère. Clarac conservant ses anciennes prérogatives. il ne sera plus un adversaire implacable.

"Je m’estimerais heureux de bien vivre avec ces messieurs. Il ne dépendra que d’eux de faire un excellent ménage. Je suis disposé à tenter tout ce qui sera en moi pour ça", écrit le déchiffreur.

 

 

Gabare

 


La gabare La Panthère tarde à arriver en Italie. "Il me semble que tout conspire contre moi, et la terre et la mer… Nous voici au 17 de mai, et le vaisseau ne paraît pas ; tout est prêt à partir depuis quinze jours, et je suis condamné à une mortelle attente, dont je ne vois pas encore la fin. …" Ce jour est parue l’ordonnance signée par le roi le 15.

 

L’ordonnance, divise la conservation des antiques du Musée Royal du Louvre en deux départements. Dans la seconde division, il y aura les monuments égyptiens. Le conservateur des antiquités égyptiennes aura un traitement annuel de 5000 francs.

Le 10 juin, il apprend que la Durance arrivera d’ici une semaine. A l’abbé Gazzera il se plaint du manque d’organisation du ministère de la Marine. "Me voici encore à Livourne, mon cher ami, sans savoir quand il me sera permis d’en sortir." Le ministre de la Marine est le baron d’Haussez… Le vaisseau est passé par Cagliari, où il a été soumis à quarantaine. Il mouille enfin à Livourne le 24 juin.

 

 

 

Livourne


L’ordonnance qui le nommait conservateur l’a mis dans l’obligation d’assurer durant la belle saison un cours public et gratuit, où il appliquera ses théories sur les monuments du Musée ; la future Ecole du Louvre est en train de naître.
Il n’envisage de donner ces cours que les monuments à la main, excluant les cours pour l’année qui vient, car son travail d’Hercule ne sera achevé que pour septembre 1827. Après, il espère pouvoir confirmer ses théories par un voyage en Egypte. "Ce sera la dernière de mes caravanes."

 

Le 8 juillet au soir, la collection est à bord de la gabare et le 19 juillet, Champollion parvient à Rome. Le chevalier Gell lui montre des dessins d’inscriptions hiéroglyphiques. Il note : "toutes les inscriptions du grand zodiaque d’Esné, lesquelles feront jeter les hauts cris à Jomard, car le cher Zodiaque,[…] est fort postérieur à Néron, car il a été dédié à l’Empereur Commode."

 

 

Commode

 


A Naples, il a l’occasion d’exposer son projet d’expédition en Egypte à Blacas, songeant à donner à cette entreprise un caractère tout européen, afin de ménager les rivalités nationales et d’en réduire le coût. Trop d’intervenants risquerait de provoquer des lenteurs administratives et diplomatiques qui voueraient le projet à l’échec, selon Blacas. Il retourne par mer à Livourne.


Il y reçoit la visite intéressée de Forbin. "J’ai été fort content de ses dires, et il n’y a pas de doutes que nous nous accorderons bien." Jean-François a déjà oublié qu’il écrivait, il y a peu :  "L’Egypte triomphe pour une fois : cela ne pourra pas durer." Forbin montre quelques réticences pour lui laisser une salle au rez-de-chaussée du Louvre. Il tente de convaincre le nouveau conservateur de parler en faveur de la collection Passalacqua.


A Livourne, il fait ses adieux à Angelica Palli, prêtresse de l’Etrurie, et quitte la cité le 23 septembre, pour Florence, où il tient une promesse : la rédaction de sa Notice raisonnée des stèles, bas-reliefs et papyrus de la galerie. Jean-François a attrapé froid dans les vastes salles glaciales de la galerie.

Forbin veut faire l’acquisition d’une statue de Séthi 1er. Il lui confie un projet de décoration du futur musée qui l'horrifie et lui font écrire : "... les décorations Egyptiennes, qui valent certainement bien les décorations grecques, coûteront moins que les marbres qu’on achèterait pour faire dispendieusement une mauvaise chose."

 

Arrivé sur les bords de la Seine, son régiment a produit un grand effet. "On est enchanté à Paris de l’acquisition de Livourne, on ne parle, on ne rêve que Musée Egyptien, et je suis certain maintenant de faire une fort belle chose. J’en ai là pour un an, que je terminerai dignement par un voyage en Egypte."

 

 

Insurrection grecque

 


Envoyé avec un corps albanais pour combattre Bonaparte, Méhémet Ali s’était retrouvé commandant des troupes turques. Le sultan le reconnaît comme pacha et il est le vice-roi d’Egypte. Sous le commandement de son fils Ibrahim Pacha, il envoie ses troupes contre les grecs insurgés en 1825.

 

Cette intervention crée une tension internationale. Drovetti conseille d’offrir à Charles X un présent unique en Europe. En cette année 1826, le Pacha d’Egypte annonce donc qu’il va offrir au Roi de France une girafe. L’animal permettra aux mauvaises langues d’affirmer : "Rien n’est changé en France, il n’y a qu’une grande bête de plus."

 

 


Jusqu'alors, on n'a jamais vu en France de girafe !

 


Les régiments de Champollion, remontées du Havre en péniche, sous la surveillance de Figeac, ont attendu Jean-François au Louvre. Durant cette période, après examen de la collection Passalacqua, il l’évalue à 80.000 francs.
Trois stèles retiennent son attention, et il plaide en faveur de l’acquisition. Cette initiative ne suffit pas à faire de Forbin un allié, et quand il se plonge dans le passé, le présent n’y gagne rien. Sa vie, à présent, est un combat de tous les jours.

 

"Mon arrivée au Musée dérange tout le monde, et tous mes collègues sont conjurés contre moi, parce qu’au lieu de considérer ma place comme une sinécure, je prétends m’occuper de ma division, ce qui fera nécessairement apercevoir qu’ils ne s’occupent nullement des leurs. […] Il faut une bataille pour avoir un clou."

 

 

Plafond du musée d'inspiration biblique plus qu'égyptienne

 


Concevoir ce musée Charles X de la décoration des salles à la disposition des statues et objets égyptiens, est une œuvre titanesque pour Saghîr. En 1825, 2042 pièces de la collection Durand sont venues s’ajouter aux quelques pièces acquises depuis la Révolution et la collection Salt agrandit le catalogue du Musée de 4014 pièces. Rosellini ne sera pas de trop pour l’assister dans cette tâche, quoique Gazzera et Peyron trouveront le jeune Ippolito bien moins modeste que son maître.


La collection Salt semble avoir mis le gouvernement en appétit, et de Doudeauville signale qu’une seconde collection Drovetti est proposée sur le marché. Le conservateur du département égyptien est chargé d’aller la voir et de l’estimer. Si cette acquisition venait à se faire, cela retarderait notablement l’inauguration du Musée, ainsi que le voyage en Egypte.

Ce n’est pas tout. "Nous sommes en train d’acheter la collection Passalacqua dont les prétentions ont baissé des deux tiers depuis l’arrivée de mes grandes pièces de Livourne."

 

 

Champollion collant ses papyrus sur carton, les vers de Paris "envient déjà le sort des vers du Turin qui dévorent et digèrent à loisir les papyrus Drovetti", puisque San Quintino a colontairement oublié ses conseils.
Jean-François souhaiterait s’adjoindre les services de son ami Jean-Joseph Dubois, en tant que dessinateur officiel.
Les conjurés du Louvre avancent qu’il y a déjà un dessinateur officiel pour les antiquités.


Rosellini, qui est à ses côtés, bénéficie de ses lumières sur  "l’étude des hiéroglyphes, et la Grammaire que j’ai rédigée le fera facilement pénétrer dans le génie de cette langue, si simple et si originale à la fois, mais que l’on s’était complu à croire si difficile et si compliquée, faute d’en saisir la marche analytique."

 

 


Grammaire égyptienne

 


Champollion le jeune a déjà son idée sur la façon dont il va disposer les antiquités égyptiennes. Outre l’aspect purement artistique, ces monuments vont servir de sources et de preuves à l’histoire tout entière de la nation égyptienne.

Dans ce but, Jean-François et son équipe vont s’atteler à cette mission de classement scrupuleuse. Le Musée Royal l’accapare totalement et la disposition des monuments sera finie, pense-t-il, en novembre de cette année 1827.

 

"J’espère à cette époque remplir le vœu de toute ma vie en visitant l’Egypte, cette terre de merveilles, le berceau de la civilisation, et chercher dans ses monuments des souvenirs de l’histoire primitive des hommes, des noms illustres oubliés depuis trois mille ans, et de vieilles doctrines religieuses plus pures qu’on ne le croit peut-être, gravées sur les édifices qui ont su passer, en leur survivant, toutes les gloires de la Perse, de la Grèce et de Rome."

Champollion a finalement obtenu que l’on engage Dubois comme dessinateur officiel du département égyptien. A celui-ci s’est joint Nestor L’Hôte qui a proposé par écrit ses services, dès l’annonce possible d’un voyage en Egypte.

Suite à cette nouvelle défaite de Forbin, on lui conseille de céder sur le point de la décoration des salles, afin de sauver l’expédition. Ce voyage devient pressant lorsque Drovetti signale qu’on vient d’abattre des monuments afin d’édifier de grandes sucreries.

 

 


Joseph ne comblait pas les songes de Champollion

 


Salt est actuellement très souffrant ; on a prévenu Champollion que, sitôt son décès survenu, Drovetti deviendrait alors un adversaire dont il conviendrait de se méfier au plus haut point. Doudeauville refuse que ce voyage se fasse car la situation politique ne s’y prête guère, malgré le cadeau de la girafe.

 

Après le traité de Londres, Anglais, Russes et Français se liguent contre l’intervention en Grèce, en juillet 1827, et les escadres des alliés sont envoyées en Méditerranée. Les navires d’Ibrahim Pacha sont bloqués à Navarin (ou Pylos) et suite à un incident malheureux, une bataille s’engage, et les pertes s’élèvent à 177 pour la coalition contre près de 6.000 hommes dans le camp adverse.

 

 


L'Etude et le Génie découvre l'Egypte à la Grèce (1826)

 


Depuis août, la position du Pacha Méhémet Ali fait en effet craindre le pire pour la sécurité d’une expédition européenne. De plus, cette mission coûterait 90.000 francs à la France. Suite à l’acquisition de la seconde collection Drovetti, le gouvernement ne peut dépenser plus pour l’Egypte en 1827. Il faut également disposer les pièces de la nouvelle collection dans les salles. Les huit mois d’attente supplémentaire ne seront pas de trop.

 

Un grand éditeur parisien et deux banquiers grenoblois offrent au savant français de financer son expédition. Il refuse, car selon le dauphinois, ce projet ne peut échapper à terme à une récupération mercantile nécessaire pour rentrer dans la mise de fonds.

 

 

Guerre de Morée


"Sire, j’ai l’honneur de soumettre à votre Majesté le plan d’un voyage littéraire en Egypte. L’Europe savante tout entière dirige ses vœux vers cette contrée classique et ses espérances vers votre Majesté. Louis le Grand avait demandé à l’illustre Leibniz ses vues sur ce pays célèbre ; il appartient à Votre Majesté de réaliser les projets pacifiques de son immortel aïeul ; et l’éclat de son règne s’accroîtra de toutes les nouvelles conquêtes littéraires faites sous ses augustes auspices." Le style ampoulé porte la marque de Figeac.

 

Cette idée de voyage est une obsession héritée de sa jeunesse, tandis que sa santé n’est pas des meilleures ; car on sait qu’il souffre d’urémie, qui est le plus souvent causée par une insuffisance rénale qui entraîne l’accumulation dans le sang de principes toxiques. Cette vie suractive n’est pas faite pour améliorer son état général.

Champollion veut faire en Egypte ce que la Commission a négligé. "Elle a attaché moins d’intérêt à copier avec exactitudes les longues inscriptions en caractères sacrés qui accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs historiques… et souvent même, en copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s’est contenté de marquer seulement la place occupée par ces légendes. C’était cependant, sinon pour cette époque, du moins pour l’avenir, la partie la plus intéressante d’un tel travail."

 

Alors qu’il cherche à convaincre le Roi, une rumeur s’est répandue, à l’origine de laquelle se trouvent les conjurés du Louvre. On affirme que Champollion a été, en 1793, un des chefs de la Terreur à Figeac. Quelle précocité : il n’avait alors que trois ans, il lui faut produire un extrait de naissance qui désamorce la bombe.

 

A l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres, on préfère à Champollion le jeune un historien tristement inconnu, tandis qu’on l’honore à Saint-Pétersbourg, en compagnie de Goethe.

Jean-François juge "prudent d’ajourner au mois de juillet prochain l’exécution du projet littéraire, cette époque étant plus favorable pour un tel voyage… ; par un séjour pendant les mois tempérés, on aura le temps de s’acclimater."

 

 

Plafond peint par Ingres

 


Le 15 décembre a lieu l’inauguration provisoire qui fait l’objet d’une notice et le parti pris historique est une petite révolution dans le monde des musées, car beaucoup de Français perçoivent le côté exotique, sans lui reconnaître un statut au moins égal à celui de la civilisation grecque. C’est que le peu de distance qui sépare les deux d’un point de vue géographique, représente un abîme d’un point de vue culturel, puisque l’Egypte est rattachée à l’Afrique.

 

Avec la collection Drovetti, le Musée Charles X est déjà richement doté et son conservateur peut affirmer avec fierté à l’abbé Gazzera : "Nous finissons, comme vous voyez, par être plus beaux et plus riches que vous autres qui pouviez être les premiers et ne l’avez pas voulu."


Le projet d’expédition n’est pas jeté aux orties, où les conjurés du Louvre voudraient le voir finir. "Le Grand-Duc a adopté pleinement le plan du voyage en Egypte, et … se conduit par cela comme un grand souverain. Le nôtre ne restera pas en arrière, quoique son voyage ait retardé la conclusion définitive. Il est impossible qu’on recule…"

 

Avant de partir, Seyffarth a accusé San Quintino de lui cacher des documents, ainsi qu’au savant dauphinois. On fait ouvrir les armoires du Musée de Turin, et on y trouve 60 papyrus non encore ouverts. Ayant senti le vent tourner, l’illustre conservateur du Musée de Turin s’en était allé à Londres, avant de faire un saut à Paris, où il va voir Jomard et mais pas le Musée.


Henry Salt, qui avait réuni la collection de Livourne, est décédé en cette année 1827. Il s’est éteint sur la terre des pharaons, non loin d’Alexandrie, laissant Drovetti sans véritable rival dans le domaine des fouilles lucratives, et, de ce fait, plus dangereux que jamais, car à présent, une mission en Egypte ne peut plus que le gêner.

 

 

Bibliographie sur le web :

 

 

 

 

09 bis. La visite oubliée du Musée de Genève

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:15 :: 4 - Champollion - Italie et Musee

La visite oubliée du Musée de Genève

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

Pierre Jean Fleuret (1771-1832),  a visité durant trois années la Palestine et l’Egypte. Au début de l'été 1824, il a rapporté de Thèbes, avec un crocodile empaillé, le cercueil et la momie de la Dame Tjesmoutpert.

 

 

 

Musée de Genève

(Photo Yves Siza, MAH, Genève)

 

Fleuret a également lié connaissance avec le consul de France Drovetti, et il s’adresse à lui, car  les commissaires du Musée, pour la plupart très férus de sciences naturelles, font passer commande d'animaux exotiques empaillés. Suite à une correspondance nourrie, Drovetti va satisfaire cette demande, mais ses notes de frais sont énormes.

 

Afin de rétablir les finances du Musée, il faudra se séparer, à perte, d’une autruche empaillée. Aussi, pour faire passer la pilule, Drovetti fait don, en 1825, d'une douzaine d'objets égyptiens, dont six grandes stèles. Les mécènes du Musée se piquent au jeu égyptien  et font à leur tour don d’antiquités égyptiennes en 1825.

 

Jusqu’en 1870, le Musée de Genève ne fait apparemment plus d’acquisition d’antiquités égyptiennes, et reçoit, entre 1888 et 1891, de la part de l’EEF, des pièces découvertes par Naville, dont la statue colossale de Ramsès II exhumée à Bubastis.

 

 

Stèle d'Iouy (Photo L’Egypte de Selkis : Musée de Genève)

 

 

Dès le 19 juin 1826, Champollion confiait dans une lettre adressée à son frère depuis Livourne (Lettres d’Italie, p. 359. A noter que le Simplon est le col du Simplon, commandité par Bonaparte en 1806 et qui est situé dans le Valais) :

"Mon projet n’est point de repasser par Turin à mon retour en France ; je veux revoir Milan, où m’attendent deux papyrus démotiques, – passer le Simplon et rentrer par Genève". Il confirme ce projet dans une lettre, toujours à Figeac, écrite le 19 septembre 1826 (idem, p. 389), depuis Livourne : "De là, sans m’arrêter, je passerai par Bologne, Ferrare, Venise, Vérone, le Simplon et Genève."

 

Il mentionne des préventions à l’encontre des habitants de la cité de Calvin, sans donner de précisions sur l’origine de celles-ci, dans la lettre du 9 octobre de la même année, envoyée à Rosellini, depuis Venise : (Lettres d’Italie, pp. 400-401) :

"Le Simplon aura une visite. Je saurai donc bientôt à quoi m’en tenir sur les Genevois, contre lesquels j’avoue nourrir de fortes préventions : s’ils sont tels que je me les figure, je me consolerai avec le petit Musée Egyptien qu’ils ont eu du moins le bonheur de former aux frais de la République."

Le 14 octobre, il conclue mystérieusement une missive à l’abbé Gazzera (idem, p. 405) : "On dit qu’il y a de l’égyptien à Genève ? Je vous dirai cela."

 

Les pièces offertes par Drovetti ont été montrées à Champollion le jeune en 1826, lors de son passage à Genève, entre le 17 et le 20 octobre, lequel en fit un catalogue raisonné (manuscrit conservé à la Bibliothèque publique et universitaire depuis 1941).

 

 

Stèle d'Ioukou (Photo Nikopol : Musée de Genève 1)

 

 

"M. le Vice-Président annonce que Mr. Champollion a bien voulu examiner toutes les antiquités égyptiennes que le Musée possède, les déterminer et étiqueter. Il a trouvé plusieurs objets intéressants et le catalogue qu’il en a formé servira de base à la notice qu’on se propose de publier."  (procès-verbal de la commission du Musée du 21 octobre 1826)

 

Dans le Bulletin Férusac (VI, 1826, p. 456), il est simplement noté à la suite d’un article parlant de Champollion :

"Genève. Pour satisfaire aux désirs des Genevois, le même savant a fait le catalogue raisonné de plusieurs stèles précieuses conservées dans leur Musée."

 

A noter que le Journal de Genève, créé depuis peu ne fait nullement mention du passage de Champollion dans la cité. Est-ce à dire que l’élite genevoise bat froid le savant français ? Il est fort possible que ce soit le cas et peut-être y a-t-il un différent épistolaire que nous ne connaissons pas entre un membre de cette élite et le Dauphinois.

 

Mais le fait est là : on ne parle pas du passage de Champollion dans le principal journal et le Bulletin Férusac, auquel Figeac prête abondamment sa plume, y fait tout juste allusion.

 

 

Stèle d'Amenhotep Amenemhat

(Photo Nikopol : Musée de Genève 1 )

 

 

Pour tenter de comprendre, il faut citer ce passage d’une lettre écrite par Henri Boissier, qui a fondé en 1818-1820, le Musée Académique où étaient exposées les pièces vues par Champollion. Ce courrier date de 1830, soit quatre années après la visite de Champollion :

"Enfin, si je ne fais pas avancer beaucoup la découverte des Young, des Champollion, des Salt, elle m’inspire toujours un intérêt singulier, et je regrette fort d’avoir été informé trop tard de l’arrivée de M. Drovetti à Genève. Nous lui devons un de ces monuments que M. Champollion regarde comme les plus authentiques pour son ancienneté. Il fixe la date du règne d’un roi de la XVIIe dynastie qu’aucun autre monument connu ne présentait encore. S’il fatto è vero, notre petit Musée a de quoi s’enorgueillir."

 

Il convient de remarquer que le brave Boissier place Young, Champollion et Salt sur un pied d’égalité pour la découverte de la signification des hiéroglyphes. Ici réside peut-être la clé des rapports assez tièdes entre Champollion et les Genevois de cette première moitié du XIXème siècle. Comme beaucoup de par le monde, ils n’ont pas perçu la portée de la découverte, ni les mérites de chacun.

 

En effet, il est sidérant de voir Salt comparé à Young et encore plus à Champollion. Que l’on confonde Young et Champollion n’est guère surprenant, puisque l’Europe a continué, durant des décennies, à vouloir placer sur un même rang celui qui avait compris la triple nature des hiéroglyphes, ainsi que sa grammaire, et le savant anglais qui procédait par devinette, n’ayant trouvé que 8 symboles contenus dans les cartouches de la pierre de Rosette, sans rien expliquer.

 

 

Stèle de Nakhtmin (Photo Nikopol : Musée de Genève 2)

 

 

Ce brave homme regrette de n’avoir pas vu Drovetti. Or, on pourrait se demander comment il se fait que l’ancien Consul n’ait pas contacté un homme qui lui a fait gagner de l’argent ? Peut-être a-t-il craint des reproches, et à présent que le Musée ne peut plus lui rapporter, Boissier ne l’intéresse plus. Or, celui-ci, un homme de 68 ans très honnête, n’a pas perçu la nature très intéressée de l’ancien vautour consulaire.

 

Pourquoi n’a-t-on pas publié le catalogue de Champollion, qui est resté perdu dans les papiers du vénérable fondateur du Musée, papiers dont avait hérité la famille d’Edouard Naville ? Sans doute parce qu’on a toujours des doutes sur ce que affirmé Champollion, après cette année 1826. "S’il fatto è vero, notre petit Musée a de quoi s’enorgueillir." Voilà de quoi irriter le Dauphinois.

 

Même si le savant se trompe en datant la stèle d’un dénommé Amonéï (pièce n° D.50 : Ameni, prêtre, accompagné de sa mère Satamény) de la XVIIème dynastie, sous le roi Khâ-kaou-rê. Il se corrigera par la suite, après la salle des Ancêtres, en replaçant le roi Sésostris III dans la XIIème.

 

Ce qui fait que la pièce est bien plus ancienne (1878-1842 avant notre ère). Enfin, il ne faut pas oublier que le Musée de Genève n’a pas fait d’acquisitions d’antiquités égyptiennes entre 1826 et 1870, ce qui démontre un manque d’intérêt au cours de plus de quatre décennies pour cette période de l’histoire.

 

 

Stèle d'Irynefer (Photo Nikopol : Musée de Genève 1)

 

 

Ceci corrige donc le passage sous silence d’Hermine Hartleben qui a affirmé : "Nous n’avons aucuns renseignements sur le séjour de Champollion à Genève, et le manuscrit de son Catalogue raisonné de plusieurs stèles précieuses (du Musée) de Genève, automne 1826 n’a pu être retrouvé" (Lettres d’Italie, p. 400. Cette note commente la lette à Rosellini citée plus haut).

 

Dans la biographie qu’elle consacre à Champollion, elle indique (p. 603) que 3 catalogues rédigés par Champollion semblent perdus à jamais : celui du Musée royal de Turin, celui de Florence et celui de Genève. Ceci en dépit de l’aide aimablement apportée dans les recherches par messieurs Bonazzi à Turin et Naville à Genève.

 

C’est à partir de renseignements fournis par Henri Wild (BIFAO 72, pp. 1-60, à l’occasion du 150ème anniversaire de la Lettre à M. Dacier), Champollion à Genève, et le site des Musées d’art et d’histoire de Genève qu’il a été possible compléter l’histoire manquante.

 

 

Voir également ce résumé de conférence sur l'Egypte de Selkis :

 

http://www.cathjack.ch/egypte_pages/conference2_egypte_et_geneve.htm

10. La dernière caravane

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 17:06 :: 5 - Champollion - Egypte et Nubie

La dernière caravane

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 



Drovetti écrit en mars 1828 à Jomard et Forbin, les exhortant à faire tout leur possible, afin d’empêcher Champollion le jeune d’obtenir les fonds nécessaires à son projet de vastes fouilles en Egypte.
De Doudeauville parti et de Blacas en perte d’influence, seul le succès du Musée plaide en sa faveur et compense ces absences pourtant préjudiciables.

 

Charles X et Léopold II se mettent enfin d’accord sur le principe d’une mission conjointe. Dès avril 1828, le consul général de France en Egypte est informé de la nécessité d’effectuer les démarches nécessaires auprès de Méhémet Ali, afin de garantir le bon déroulement de cette mission.

 

Pendant ce temps, l’Académie rejette une nouvelle fois la candidature du savant dauphinois, au profit d’un personnage sans relief.

 

 

Dessin de Bertin


Accompagneront Champollion, qui sera donc le directeur général de cette ambitieuse aventure scientifique et le chef de l’équipe française, six compagnons français et sept italiens (ou presque). Le dessinateur Nestor L'hôte en fait partie, ainsi que le peintre Alexandre Romain Duchesne, l’architecte Antoine Bibent rencontré en Italie, le dessinateur et peintre Pierre François Lehoux, le dessinateur François Edouard Bertin, et Charles Lenormant, inspecteur des Beaux-Arts.


Du côté italien, l’équipe comprendra outre Ippolito Rosellini, son oncle l’architecte Gaetano Rosellini, son beau-frère, le dessinateur et élève de Champollion, Salvatore Cherubini (qui est français), fils du musicien italien vivant à Paris dont Beethoven parle avec respect et qui est le maître du contrepoint et de l’harmonie, le dessinateur Alessandro Ricci, le dessinateur et peintre Giuseppe Angelelli, le naturaliste Giuseppe Raddi, connu pour ses recherches au Brésil, et son préparateur Gallastri.


Dès que Jean-François apprend que Charles X est favorable à son projet, il écrit au Grand-Duc de Toscane pour l’en informer. "Le Roi vient d’ordonner que les fonds nécessaires à une complète exploration de l’Egypte sous le rapport des monuments historiques soient mis à ma disposition, […] pour relever fidèlement les bas-reliefs et toutes inscriptions monumentales qu’il importe si fort d’étudier et d’arracher ainsi à la destruction certaine dont les menace une barbarie toujours active."

Champollion le jeune conçoit un départ fin juillet ou début août 1828, mais demande à ce que les deux expéditions s’embarquent en même temps, et surtout il espère que le Pacha Méhémet Ali comprendra l’intérêt de l’expédition, malgré les mouvements guerriers en Méditerranée orientale, et que leur sécurité sera garantie.

 

 


Méhémet Ali à cheval

 


Il écrit à l’abbé Gazzera : "J’ai toujours compté que vous seriez des nôtres, et, quoique les réductions qu’on a faites à mon plan ne me permettent point de vous assurer une indemnité pécuniaire à votre retour, je me suis arrangé de manière à ce que vous puissiez venir avec moi et rentrer en Europe sans que vous ayez aucune dépense à faire."
Si l’abbé Gazzera ne peut envisager, en raison de son état de santé, un voyage aussi long, il promet de venir le voir à Toulon. En raison de sa santé déclinante, ils n’auront jamais plus l’occasion de se revoir.


Young arrive à Paris afin de siéger à l’Académie des Sciences. Il converse avec Champollion et comprend le fossé qui les sépare désormais dans le domaine de l’égyptologie. "Nos entretiens n’ont guère été satisfaisants pour ma vanité." C’est ce qu’il reconnaît en toute franchise. Le savant anglais, visitant le département égyptien du Louvre avec Champollion, est étonné par "la magnifique collection qui lui a été confiée, supérieure, sans comparaison possible, à tous les autres musées du monde."

Cependant, dès son retour en Angleterre, victime d’influences néfastes, Young va à nouveau répéter ses erreurs, irrité de constater que, même dans son propre pays, l’Egyptien a de plus en plus de fervents adeptes.


Le 8 juillet 1828, on accorde à Champollion un congé de quatorze mois. En compagnie d’Ippolito Rosellini, Saghîr quitte Paris le 16 du même mois. On lui a offert quelques bouteilles "de ratafia grenoblois, afin qu’il put boire aux bords du Nil et de la manière la plus efficace, à la santé de ses amis dauphinois."

 

 

 


Au relais d’Avignon, le lendemain, il retrouve Augustin Thévenet qui le quitte, le lendemain, à Aix. Ippolito et Champollion arrivent enfin à Toulon le 24 au soir. Les membres de la mission dînent tous avec les officiers du navire à bord duquel ils vont cingler vers l’Egypte : l’Eglé. Le commandant Cosmao-Dumanoir tient à céder sa cabine à son illustre hôte.


L’équipe toscane raconte ses difficultés pour franchir la frontière. Un capitaine de Marseille a raconté, à Gênes, que la peste sévissait en Provence et la conséquence de ses dires imbéciles a été qu’un cordon sanitaire a été disposé aux frontières du Piémont et mêmes les lettres sont tailladées et passées au vinaigre.

"Les journaux eux-mêmes sont traités comme des cornichons", ironise l’égyptologue dauphinois, songeant à la peste morale qui ravage le pays. "Heureusement que les cervelles et bonnes raisons ne peuvent être passées au vinaigre."


Champollion le jeune pense à faire embarquer les provisions et le matériel que François Caillaud lui a conseillé de prendre. Figeac et lui ont tissé un tel réseau d’amitiés et de relations cordiales avec la multitude d’égyptophiles et de voyageurs, qu’elles ont été une mine de renseignements pour organiser au mieux cette expédition.

"Notre corvette", écrit-il à son aîné, "destinée à convoyer les bâtiments marchands, ne convoiera personne. On n’ose plus se mettre en mer, non qu’il y ait du danger de perte de corps ou de biens, mais parce que le commerce avec l’Egypte est dans un état de complète torpeur ; l’Egypte elle-même n’envoie plus de coton."

 

 


Temple d'Agrigente

 


Le 31 juillet, c’est le cœur battant que Champollion le jeune voit larguer les amarres et l’Eglé quitte la rade de Toulon, à destination du rêve qu’il souhaite ne pas voir contrarié par un incident diplomatique. Figeac publie l’annonce du départ, signalant que Salvatore Cherubini, en raison de sa nationalité, fait partie de l’expédition française, même si c’est son beau-frère Ippolito Rosellini qui paie les frais du voyage. Cherubini, élève de Champollion, est d’ailleurs son secrétaire, tandis qu’ils voyagent vers leur première escale à Agrigente, en Sicile.


Pour tuer le temps de manière intelligente, l’égyptologue français apprend aux jeunes dessinateurs à tracer les hiéroglyphes linéaires, afin qu’ils recopient fidèlement les inscriptions, lorsqu’ils parviendront en Egypte. Pour le moment, seul le père Bibent supporte mal le voyage en mer et il reste allongé, comme mort, passant le plus clair de son temps dans sa chambre, se traînant du pont à la dunette, ou se perchant sur les haubans. Sa santé sera un sujet d’inquiétude même sur la terre sacrée des pharaons.

 

 


 "le supplice de Tantale"

 


L’Eglé arrive enfin près d’Agrigente et Jean-François aperçoit, de loin, les ruines des temples grecs. Une mauvaise surprise l’attend sur les rivages de l’île où régna le tyran Denys : la rumeur, bêtement répandue par le capitaine marseillais, d’une peste sévissant en Provence, est arrivée jusqu’ici et des ordres venus de Palerme interdisent de laisser aborder tout navire arrivant des ports méridionaux de la France.

"On veut absolument nous traiter en pestiférés", ironise-t-il, afin de chasser son désespoir d’être empeché d’admirer les ruines grecques et de créer une rupture par une escale à terre. Le navire repart vers sa véritable destination. "Je comprends enfin le supplice de Tantale", avoue-t-il.

 

Le 18 août, après avoir longé les côtes des déserts libyques, à midi, Alexandrie est en vue et, on ne constate aucune trace du blocus annoncé par les journaux européens. Les navires français mouillent paisiblement dans le Port-Vieux, au beau milieu des bateaux turcs ; non loin, on s’active à réparer les vaisseaux égyptiens ayant échappé au désastre de Navarin.

 

Dès que l’Eglé a jeté l’ancre, des officiers français viennent informer les marins et passagers de la situation en Morée (nom que les Croisés ont donné au Péloponnèse). Martignac, qui a remplacé Villèle, vient d’y envoyer une armée afin de combattre les Ottomans qui asservissent la Grèce chrétienne, utilisant un artifice politique ancien, lequel sert encore, et qui consiste à occuper les esprits avec la politique extérieure, afin de faire oublier la politique intérieure.

 

 

Le Port-Vieux (Roberts)

 


Méhémet Ali a signé un traité avec les Alliés : des forteresses sont laissées aux troupes du Pacha et des vaisseaux ont mis la voile pour rapatrier en Egypte les troupes d'Ibrahim Pacha. Drovetti a envoyé son chancelier, afin d’adresser ses salutations à la mission scientifique. Le soir même, Champollion le jeune, Lenormant, Rosellini, Bibent, Ricci et Cosmao-Dumanoir descendent à terre et, en compagnie des janissaires des consulats de France et de Toscane, ils traversent les rues d’Alexandrie à dos d’âne, "si on peut donner le nom de rues à un désordre de maisons basses, pour la plupart construites de boue, percées irrégulièrement de rares ouvertures et n’observant aucun alignement."

 

 


Marché d'Alexandrie

 


Jean-François est stupéfait et charmé par le curieux mélange d’Egyptiens au teint cuivré, de Barabras foncés de peau, de Bédouins cuits par le soleil du désert, de Nègres et d’Abyssins qui se côtoient dans "des couloirs étroits et bordés d’échoppes," encombrés "de chiens couchés et de chameaux attachés en chapelet, des cris rauques, mêlés à la voix glapissante des femmes, et d’enfants à demi nus, une poussière étouffante, et par-ci par-là quelque seigneur magnifiquement habillé et maniant un superbe cheval."

 

Arrivés à la maison du consul de Toscane Rosetti, Saghîr a la surprise d’y trouver Pietrino Santoni, le banquier de Livourne qui lui a permis de faire l’acquisition de la Collection Salt. L’équipée se rend ensuite chez Drovetti et apprend ainsi que ce dernier pensait bien que l’expédition resterait en Europe, suite au courrier qu’il a envoyé en mai. "Je bénis le cas que les lettres et les dépêches télégraphiques soient arrivées trop tard."

 

 


Henry Salt

 


Salt étant mort, Drovetti aurait à présent préféré tenir au loin un fouineur risquant de gêner les profits qu’il tire des fouilles, comme la plupart des consuls. "Les marchands d’antiquités ont tous frémi à l’annonce de mon arrivée en Egypte avec le projet de fouiller."

 

Si Drovetti lui a écrit cette lettre le 3 mai, par un heureux hasard,  dont Figeac est responsable, celle-ci n’est pas arrivée pour dissuader Saghîr de poursuivre son expédition. "Il était donc écrit là-haut que je verrais l’Egypte cette année-ci, malgré les nuages politiques qui se croisent sur le ciel d’Orient."

 

 


Un Champollion métamorphosé croqué par Linant

 


Drovetti reconnaît, à présent, que depuis le mois de mai la situation a évolué, grâce à la convention signée, concernant l’évacuation de la Morée, et que, comme l’expédition est là, de toutes les façons, il faut bien faire avec. Pour montrer sa bonne volonté, Bernardino Drovetti insiste pour que Champollion le jeune soit son hôte.

 

Le lendemain, Jean-François emménage dans l’appartement où se reposa Kléber, trente ans auparavant, et dans lequel il est ravi de trouver "deux mauvais vases d’argile bleuâtre, de vieille forme égyptienne et remplis d’eau du Nil qui se maintient fraîche par une perpétuelle transsudation. Qu’on demande à un homme débarquant après quelques semaines de traversée ce qu’il y a de plus délicieux au monde, il répondra : de l’eau bien fraîche ! J’étais un de ces hommes et j’avalais de l’eau du Nil !".

 

"J’ai pu boire de l’eau fraîche à discrétion", écrit-il à Figeac. Ce qu’il ignore c’est que cette eau, qui vient par un canal, n’est pas filtrée et qu’elle lui fait plus de mal que de bien.

 

 


Bernardino Drovetti

 


Méhémet Ali lui fait savoir qu’il est le bienvenu et qu’il pourra le rencontrer dans quelques jours. Champollion compte commencer sa mission par l’inspection des aiguilles de Cléopâtre et de la colonne de Pompée, dont des copies fidèles sont établies. "Notre jeunesse est émerveillée de ce qu’elle a déjà vu."

 

Le premier enseignement qu’il peut tirer de ces premiers jours, c’est qu’il ne souffre nullement de la chaleur, même si le séjour au Caire risque d’être plus pénible. "Il semble que je suis né dans ce pays et les Francs ont déjà trouvé que j’ai la physionomie d’un copte. Ma moustache, noire à faire plaisir et déjà fort respectable, ne contribue pas mal à m’orientaliser la face."


Tandis que Saghir va voir les obélisques de Cléopâtre que les égyptiens appellent Masallatfiraôun (les aiguilles des pharaons), un aveugle, accompagné d’un enfant, lui adresse la parole en français :

 

- Bonjour, citoyen. Donne-moi quelque chose, je n’ai pas encore déjeuné.

Saghîr est d’abord étonné, puis lui donne toutes les pièces françaises qu’il trouve dans ses poches et que l’aveugle tâte. Ce dernier fait la grimace :

- Cela ne passe plus maintenant, mon ami !

L’égyptologue lui tend alors des piastres turques.

- C’est bon cela ! Je te remercie citoyen !

 

 


"Aiguille" de Cléopâtre

 

 


La ville antique, enserrée à l'intérieur de puissantes fortifications en forme de quadrilatère irrégulier, s'étendait le long du littoral sur cinq kilomètres, et sur un kilomètre et demi de profondeur.

A moins de deux kilomètres de la côte se trouvait l'île rocheuse de Pharos, réunie à la terre ferme par une jetée (l'Eptastadion) qui formait deux ports. Le centre de Neapolis abritait la nécropole, les palais royaux, le Musée et la très célèbre bibliothèque.

 

La colonne de Pompée révèle qu’une pierre de sa base est gravée à la mémoire de Psammétique III (-525 avant notre ère). L’un des obélisques de Cléopâtre, qui est toujours debout, appartient au Roi de France et Champollion pense qu’il faudrait le faire prendre. Il a reproduit leurs inscriptions de manière plus exacte que ne l’avait fait la Commission d’Egypte. Bibent remarque que le socle a été fait par les Romains et qu’il gâte le travail des Egyptiens.

 


L’instant tant attendu de la première audience avec Méhémet Ali arrive enfin le 24 août. En compagnie de Drovetti et Lenormant, Champollion est reçu dans le palais en bois, situé sur l’île de Pharos, où Ptolémée Soter fit édifier le Phare ; le Pacha est assis à l’orientale ; "sa taille est médiocre et l’ensemble de sa physionomie a une teinte de gaieté, qui surprend dans un homme occupé de si grandes choses et accablé de tant de soucis."

 

Lorsque Champollion, interrogé sur son projet, dit à Méhémet Ali qu’il compte aller jusqu’à la seconde cataracte, il lui promet des firmans (documents administratifs émanant de l’autorité), nécessaires à son expédition à travers les provinces, ainsi que deux accompagnateurs officiels. Le Pacha sera contrarié par l’annonce du départ incongru d’une flotte française, depuis Toulon, alors que la convention a déjà été signée.

 

 


Audience de Méhémet Ali

 


D’après les contacts que la mission franco-toscane a avec la population égyptienne, il apparaît que celle-ci n’étant pas disposée au mieux envers l’administration brutale du Pacha, les ennuis causés aux représentants de la puissance ottomane ne seront pas de nature à mettre en péril l’expédition.

"Ce ne sera point de la population musulmane que viendront les obstacles, mais bien de la part des Francs, c’est-à-dire les Chrétiens qui, en Egypte comme dans le reste du Levant, sont de la pire espèce."

 

Muni de toutes les garanties administratives, suivant les conseils de Caillaud, l’expédition loue des barques pour se rendre par le canal jusqu’à la naissance du Delta, puis par le cours unique du fleuve, jusqu’au Caire. Saghîr a fixé la date du départ au 12 septembre, afin de laisser passer les trop fortes chaleurs de la capitale et d’attendre que la crue du Nil soit à son maximum.

 

 

 


A propos du Nil, Diodore écrivait : "La source est inconnue, parce qu’elle est dans le fond de l’Ethiopie, en des lieux que les ardeurs du soleil rendent inaccessibles. C’est le plus grand fleuve du monde et qui traverse le plus de pays." […]

"Le débordement du Nil a une particularité, qui serait à peine croyable […] Les autres fleuves commencent à baisser, à l’entrée de l’Eté, et  se trouvent toujours très bas dans le fort des chaleurs, le Nil au contraire commence de croître dans le solstice d’Eté, […] jusqu’à ce qu’il couvre presque toute l’Egypte en l’équinoxe d’Automne : après quoi […], il se trouve le plus bas dans le solstice d’Hiver."

 

D’où l’explication pour les  crues inversées du Nil :  "mais puisqu’il croît en Eté, il est à croire qu’il y a des lieux qui ont l’Hiver pendant que nous avons la saison contraire, et que ce fleuve, ayant là ses sources, nous apporte ici ses eaux grossies dans un climat qui nous est opposé."

 

 

 


Après avoir fixé un règlement, fixant les responsabilités de chacun des membres et les devoirs de tous, pendant cette année à venir, ainsi que la répartition des groupes sur les deux barques, l’expédition part le 14 septembre, avec deux journées de retard, imputables aux manœuvres des marchands des temples et de Drovetti que Champollion doit menacer d’en référer au Roi.

 

Il obtient ainsi les firmans promis et a reçu, en cette circonstance, le soutien de Giuseppe Acerbi, le naturaliste, qu’il remerciera avant de quitter Alexandrie. L’Isis et l’Athyr, les deux déesses les plus amènes du panthéon Egyptien, quittent la cité des Lagides à midi.


"Je conçus dès lors les transports de joie des Arabes d’Occident, lorsque, quittant les sables libyques d’Alexandrie, ils entrent dans la Branche canopique, et sont frappés de la vue des tapis de verdure du Delta, couvert d’arbres de toute espèce, au-dessus desquels s’élèvent les centaines de minarets des nombreux villages qui sont dispersés sur cette terre de bénédiction […] Le fleuve est immense, et les rives en sont délicieuses."

 

L’expédition remonte le Nil, corrigeant les noms que la Commission a mal retranscrits ou omis sur sa carte, laquelle a tout de même le mérite d’exister. Les barques passent non loin de la maison du regretté Henry Salt.


Le Dauphinois constate, avec un certain plaisir, que les fellahs des temps modernes se servent d’outils absolument identiques à ceux qu’utilisaient leurs ancêtres des temps pharaoniques.

 

 

 


Sa première visite purement égyptienne est pour les ruines de Saïs, où se trouvent de nombreux fragments de poteries anciennes et des nécropoles que les appétits consulaires ont rendus impropres à toute fouille digne de ce nom. Le cimetière moderne, non loin, laisse planer une odeur pestilentielle, ce qui confirmerait les thèses du docteur Pariset, l’eau des inondations s’infiltrant jusqu’aux cadavres enterrés là.

 

Dans les ruines d’un vaste édifice, Gaetano Rosellini trouve un vase canope dont le fond contient encore du baume. Cependant, ce site a été trop fréquenté par des pilleurs de tombes, qui ont éventré les nécropoles pour fournir des momies, dès le  Moyen-âge en Europe,  à des acheteurs fabriquant de la poudre de momie, aux multiples vertus prétendues, et il ne peut être envisagé de l’exploiter scientifiquement.


Dans la matinée du 19 septembre 1828, les membres de l’expédition aperçoivent le sommet des deux plus grandes pyramides, au loin, par-dessus la végétation nilotique ; la troisième sera visible deux heures plus tard. Puis, dans la journée, les missionnaires  peuvent contempler la silhouette de la citadelle du Caire et de ses minarets. "La vue est magnifique, et la largeur du Nil étonnante."

 

Ils accostent enfin au port de Boulaq et veulent se présenter au consul français du Caire, monsieur Derché, qui est malade. Ils prennent possession de leur logement dans le faubourg portuaire.

Le lendemain, en attendant que la fraîcheur du soir vienne, Saghîr va faire un tour dans la cour de la douane et y aperçoit un sarcophage en basalte vert, ayant recueilli la momie du prêtre Taho et appartenant à Mahmoud Bey, le ministre égyptien de la guerre. D’autres objets sont ainsi amassés et l’égyptologue en fait des empreintes sur papier.


En fin d’après-midi, il part pour Le Caire dont nombre de voyageurs lui ont dit peu de bien ; ce qu’il voit le surprend et le charme et il pense comme Devilliers. "On a  beaucoup dit de mal du Caire : pour moi, je m’y trouve fort bien, et ces rues de huit à dix pieds de largeur, si décriées, me paraissent parfaitement calculées pour éviter les trop grandes chaleurs."

 

Il retrouve "parmi les étrangers, lord Prudhoe, monsieur Burton et le major Felix, Anglais, hiéroglyphiseurs décidés, et qui me comblent d’attentions, comme étant le chef de la secte."

 

 

 


Il tente d’acheter des antiquités, mais les prix demandés sont trop élevés et les douze mois prévus pour l’expédition ramèneront les esprits à plus de raison. Ignorant que Jomard et Forbin, telles les termites dans le bois, oeuvrent en sourdine, Saghîr demande dans une lettre à Figeac :

"Il faut que Férussac et toi vous vous mettiez en quatre, pour que la maison du Roi me fasse des fonds pour acheter et fouiller […] Ce sera un malheur sans remède si le gouvernement ne profite pas de mon séjour en Egypte, pour enrichir ses musées."


Sa santé lui semble meilleure et il se sent un homme tout nouveau. Vêtu à la mode turque, le crane rasé recouvert d’un turban, une moustache et une barbe épaisse, on le prend pour un naturel. Mais, même si l’expédition se sent bien au Caire, Champollion pense à partir vers Saqqara.

 

La mission franco-toscane arrive en vue des pyramides qui pointent au-dessus de la palmeraie. Au matin du 2 octobre 1828, elle va visiter les carrières où elle relève les diverses inscriptions lisibles, qui révèlent le nom des rois et que ces sites ont été exploités à toutes les époques. Au soir, la mission revient vers les barques et se dirige, par le Nil, vers Memphis.

 

Champollion "en naturel"

 


Le lendemain, Champollion foule le sol de l’antique cité et y aperçoit le colosse, "dont la tête est trait pour trait, mais de plus grandes proportions, une copie fidèle de la tête du petit colosse de Rhamsès le Grand, le plus beau monument de Turin." L’égyptologue français ne doute pas un instant qu’elles soient un portrait véritable de Ramsès II.

 

Devant le plus grand des colosses découvert par Caviglia, il est "impressionné par le premier grand objet de sculpture égyptienne que les hasards du voyagent mettent sous ses yeux" et songe "aux jugements mesquins que nos esprits-forts en fait d’art ont portés, et entretiennent encore, sur l’art des Egyptiens."

 

 

 

11. L'imagination s'arrête et retombe impuissante

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 16:45 :: 5 - Champollion - Egypte et Nubie

"L'imagination s'arrête et tombe impuissante"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©



Le 8 octobre l’expédition se met en route depuis les pyramides de Saqqara, semblables à trois hautes montagnes rocheuses,  vers celles de Gizeh, par voie terrestre. "Elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu’on en approche, et ce n’est qu’en touchant les blocs de pierre qu’on a une idée juste de leur masse et de l’immensité."

 

Chacun peut admirer la tête du Sphinx émergeant des sables, et si le cou et le poitrail sont à découvert, c’est grâce aux fouilles que Caviglia a faites en 1817 et qui y aurait trouvé l’entrée d’un temple. Le Dauphinois, s’il le pouvait, donnerait volontiers son opinion sur l’âge de ce monument, qu’il fait remonter jusqu’à la Vème dynastie (il est même plus ancien). Mais, il a dû accepter de ne pas remettre en cause la chronologie biblique.

 

Les frères Champollion s'étaient vus obligés de se prononcer sur la non remise en cause chronologie biblique, et avait fait savoir que : "Il n'existe aucun monument qui remontre au-delà de 2200 ans avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire l'époque d'Abraham, en sorte que, suivant notre croyance obligée, il reste encore 18 siècles de ténèbres..."

 

Nul doute que la reconnaissance envers le duc de Blacas, surnommé l’ami de la religion a incité Jean-François à ne pas blesser celui qui a tant fait pour lui. Le déchiffreur gardera "sous le boisseau" certaines évidences.

 

 


En ce qui concerne le Sphinx, il suppose que le trou, d’un pied de diamètre environ, a servi à encastrer la coiffure symbolique que l’on donnait à Osiris. Certes, "on y reconnaît le caractère africain, mais beaucoup moins rapproché des types nègres, car il faut tenir compte de la fracture du nez dont le défaut contribue à lui donner cette physionomie", confie Nestor L’Hôte, relevant les sentiments du chef de l’expédition.

 

Bibent, en mauvaise santé, préfère rentrer en France, son état n’ayant fait que causer des tracas inutiles à ses compagnons de voyage. Commencent alors dix journées de fouilles et de prospection très intenses, pour lesquelles, il n’y a étrangement ni lettres ni notes.

 

Il affirmera toujours dans ses courriers, par la suite, que ces journées sont les plus riches en enseignements sur l’Egypte antique. En vue de la publication de ces lettres, Figeac a sans doute jugé préférable de supprimer toute remise en cause de la chronologie biblique.


Aucune lettre d’Europe ne lui est parvenue, depuis le début de son séjour en Egypte, ce qui est un sujet d’inquiétude. Rosellini, récemment, en a reçu une foule. "Je ne sais quel malin génie se mêle de ma correspondance, mais je me perds à imaginer les causes de retard." Le génie est Drovetti qui retient les lettres, celles-ci devant passer par le consulat du ressortissant destinataire. Sans doute veut-il éviter que Saghîr ne reçoive des informations sur l’obtention des fonds réclamés, avant son départ de la terre des pharaons.

 

 


Beni-Hassan

 


A Béni-Hassan-el-Qadim, à mi-chemin entre Saqqara et Dendérah, depuis le 24 octobre, Champollion collationne les copies des fresques qui fournissent "une moisson inappréciable de tableaux représentant la vie civile et domestique, les arts et métiers, les animaux de tout genre, les exercices de tout genre, les exercices et les costumes de la caste militaire", dans les hypogées de Béni-Hassan le vieux. Il doit souvent travailler en haut d’une échelle, dans une situation des plus inconfortables pour reproduire des hiéroglyphes.

 

La nécropole est connue pour ses tombes dites des grands chefs du nome de l'oryx : la décoration des pièces intérieures, peinte sur stuc, comprend de nombreuses inscriptions biographiques d'une importance notoire pour la connaissance du Moyen Empire. Il restera jusqu’au 5 novembre à Béni-Hassan, prenant ainsi du retard, par la faute de l’admirable Jomard. Il aurait fallu prendre la peine de mouiller les fresques avec une éponge afin de les débarrasser de la couche étouffant leur éclat.

 

 


Antinoë

 


Le 7 novembre, le déchiffreur constate, avec tristesse, les méfaits occasionnés par les Egyptiens eux-mêmes sur le site des ruines d’Antinoë. "Aucun des monuments décrits par la Commission d’Egypte n’a échappé à la fureur des barbares habitants qui, avec la permission de leur gouvernement, ont tout détruit, jusques aux fondements, pour faire de la chaux avec les pierres des arcs, des bains, etc."

 

Parmi les vestiges ayant échappé à ce massacre, une tête de Ramsès le Grand a été acquise "pour la modique somme d’une piastre (sept sous), y compris le transport de cette petite masse jusqu’à mon mâasch. C’est mon drogman qui fit le marché, j’aurais été honteux de le contracter. Je fis payer le port en sus de la valeur du prix donné pour l’objet."

 

Le Champollion animé par les valeurs de la République n’a pas été étouffé par la gloire du savant et le titre de conservateur. On le perçoit à nouveau lorsqu’il confie à Figeac, à propos des Bédouins : "Ce sont des braves et excellentes gens, quand on les traite en hommes."

 

 


Fellah

 


L’expédition s’offre une belle frayeur le 8 novembre. L’Athyr a abordé l’autre barque afin que des membres puissent monter dîner à bord de l’Isis. Bertin tombe à l’eau, dans le courant d’une rapidité effroyable à cet endroit-là. Etant bon nageur, il parvient à se saisir d’une corde qu’on lui envoie et, s’y agrippant, ses compagnons peuvent le tirer et le hisser à bord. Champollion est resté glacé d’effroi. "Il eut été affreux pour moi de rentrer en France sans un de mes compagnons de voyage, et de l’avoir perdu par un semblable accident."

 


Après être passé à Assiout, ils parviennent à Saoudjé, où le Bey les invite à dîner, mais Champollion, fatigué, ne se rend pas à la soirée avec ses compagnons, et l’hôte promet de venir voir le chef de l’expédition. La mission quittera Saoudjé, puis devra y revenir, devant l’insistance du bey, et repartira enfin,  voyant ses premiers crocodiles dans la matinée, quatre, dont trois forts grands. Le surlendemain au soir, elle parvient à Dendérah, dont Vivant Denon avait parlé avec enthousiasme au Dauphinois.

 

Malgré l’arrivée tardive aux abords du site, n’y tenant plus, il rend une visite au temple qui est aussi beau qu’il l’imaginait, avec ses colonnes hathoriques, avant d’y retourner à l’aube à peine venue. Cependant, si l’architecture se révèle magnifique, les bas-reliefs montrent qu’ils datent "d’un temps de décadence, sous la domination romaine."

 

 


Louqsor par Roberts (modifié)

 


Le 20 novembre, l’expédition aborde enfin à Thèbes. Les Français, lors de la campagne d’Egypte, étaient restés éblouis par l’ampleur des salles hypostyles, par la splendeur de ces pylônes, de ces portes monumentales où le clergé thébain tout-puissant officiait, état dans l’état.

 

Quatre jours après, passant du lieu d’abordage à la rive orientale, Saghîr visite Louqsor et ses deux obélisques en granit rose, de près de vingt trois mètres, aux pieds desquels siègent quatre colosses de même roche, de dix mètres de hauteur, dont seule la poitrine et la tête émergent de leur prison de sable et représentant Rhamsès le Grand.

 

Il s’émerveille devant la magnificence pharaonique au palais de Karnak, "ou plutôt la ville de monuments."  Sa plume n’ose décrire dans le détail ce qu’il admire en ces instants. Ce sont plutôt des émotions qu’il va coucher sur le papier.

 

"Nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens," et "aucun peuple ancien ni moderne n’a conçu l’art de l’architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Egyptiens ; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et nous en avons tout au plus cinq pieds huit pouces. L’imagination qui, en Europe, s’élance bien au-dessus de nos portiques, s’arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnak."

 

Le déchiffreur constate que les portraits des anciens pharaons sont représentés chacun d’entre eux avec une physionomie propre, de sorte que l’on reconnaît toujours le souverain dont il est question, "car ce sont des portraits véritables, représentés cent fois dans les bas-reliefs."

 

 


"des portraits véritables" (Amenhotep III) 


Dans cette chronique historique, au milieu des hauts faits guerriers des pharaons, il lit ceux de Scheckonk, vainqueur de plus de trente nations, "parmi lesquelles j’ai retrouvé, comme cela devait être en toutes lettres, Ioudahamalek, le royaume des Juifs ou de Juda. C’est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du premier livre des Rois, qui raconte en effet l’arrivée de Sésonchis à Jérusalem et ses succès ; aussi l’identité que nous avons établie entre le Schechonk égyptien, le Sésonchis de Manéthon et le Sésac ou Schéschök de la Bible est confirmée de la manière la plus satisfaisante."

 

Il se promet de rester cinq à six mois à Thèbes, au retour de la seconde cataracte, car les quelques cartouches qu’il a relevé bouleversent la chronologie établie des règnes des XVIIIème, XXème  et XXVIème dynasties. Ainsi Meiamoun-Ramsès (Ramsès III) n’est pas le grand-père de Ramsès le Grand, mais son quatrième successeur. "Voilà un pas important de fait vers la vérité,… Si les commissionnaires d’Egypte eussent copié les hiéroglyphes des bas-reliefs de Médinet-Habou, dont ils ont donné les figures, l’erreur que j’ai commise à la fin de la XVIIIème dynastie n’eût pas lieu."

 

 


Karnak (Roberts)

 


La mission quitte Thèbes le 26 novembre 1828, et relève les ruines d’un temple à Ermant, qui fut construit sous le règne de Cléopâtre VII, en commémoration de sa grossesse et de son heureuse délivrance d’un gros garçon, Césarion, fils de Jules César.

Beaucoup se sont fourvoyés sur le zodiaque de ce temple, surnommé par les Egyptiens modernes Mammisi. Celui-ci va disparaître dans les années qui suivront, utilisé pour fabriquer de la chaux.

 

Un temple à Esné a été démoli depuis douze jours pour renforcer le quai contre le Nil. Comme le rappellera Nestor L’Hôte : "Le quai d’Esné a été reconstruit, dans les temps modernes, avec les matériaux provenant du temple de Contra-Lato, maintenant détruit et qui était situé sur la rive opposée du fleuve. On trouve […] des portions de légendes hiéroglyphiques donnant les noms de Ptolémée Epiphane et d’un empereur romain qui paraît être Trajan, d’après les lettres TR qui commencent son nom."


L’Isis ayant pris l’eau, les provisions sont mouillées, le sel perdu, comme le riz et la farine. La barque doit être radoubée afin qu’on bouche la voie d’eau. A El-Kab, deux autres temples ont été démoli depuis peu. Le 4 décembre, les deux temples d’Eléphantine ont subi le même sort. "Avais-je tort de me presser de venir en Egypte ?" Dix ans plus tard, L’Hôte constatera une dégradation des hypogées d’El-Kab.


Le lendemain, Champollion est parvenu à Philae, "l’île sainte d’Osiris, à la frontière extrême de l’Egypte et au milieu des noirs Ethiopiens, comme eut dit un brave romain de la garnison de Syène". Les Grecs estimaient que Syène, aujourd'hui Assouan, se trouvait exactement sur le tropique du Cancer.

 

Un accès de goutte empêche Champollion de visiter Philae, et il doit garder le lit, tandis que les lettres d’Europe sont arrivées (une de sa femme du 15 août, et deux de Figeac des 25 août et 3 septembre).

Guéri en peu de jours, il découvre que les temples de Philae sont des époques ptolémaïque et romaine, "à l’exception d’un petit temple d’Hathor et d’un propylon engagé dans le premier pylône du temple d’Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanebo 1er ; c’est aussi ce qu’il y a de plus beau."

 

 


Champollion l'Egyptien

 


C’est en ce lieu que Castex grava la fameuse inscription commémorant le passage de Desaix à Philae. Le malheureux sculpteur est mort six ans auparavant, à l’Hôtel-Dieu, dans le dénument le plus absolu. Les Anglais ayant, par la suite, salopé l’inscription, Napoléon III la fera restaurer en signalant : "on ne salit pas une page d’histoire."

 

Le 20 décembre, à Ouadi-es-Seboua, il prélève un morceau de mortier, comme en de nombreux lieux déjà, afin d’enrichir la collection de son ami Vicat. Trois jours plus tard, pour son trentième anniversaire, il aborde à Derr, où le cachef "nous dit tout franchement que, n’ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec nous, ce qui fut fait… Nous comptions y faire du pain ; cela fut impossible, il n’y avait ni four, ni boulanger."


Le 26 décembre, à neuf heures du matin, la mission parvient à Ibsamboul (Abou Simbel). Elle se consacre, dès le lendemain, au plus petit des deux temples, dédié à Hathor, en hommage à Néfertari. Le temple est "décoré d’une façade contre laquelle s’élèvent six colosses de trente cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l’un ses fils, et l’autre ses filles, avec leurs noms et titres. Ces colosses sont d’une excellente sculpture, et j’en veux mortellement à Gau d’avoir donné à leur stature si svelte et d’un galbe si élégant la tournure de lourds magots et d’épaisses cuisinières."

 

Jean-François reconnaît que l’autre temple "vaut à lui seul le voyage de Nubie" et qu’il ne déparerait pas à Thèbes. "Le travail que cette excavation a coûté effraie l’imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n’ayant pas moins de soixante et un pieds de hauteur. Tous quatre, d’un superbe travail, représentent Rhamsès le Grand ; leurs faces sont portraits, et ressemblent parfaitement aux figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs."

 

 

 


La mission franco-toscane entreprend de déblayer l’entrée et se protège du mieux possible contre la coulée de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de tout engloutir. Aussi, Champollion se déshabille en partie, et pénètre dans la bouche d’un four.

 

Jean-François découvre les bas-reliefs des seize salles, et dans le sanctuaire il constate que le groupe des quatre statues, "représentant Amon-Ra, Phré, Phthah et Rhamsès le Grand, assis au milieu d’eux, n’a été bien dessiné par personne. Le dessin de Gau est ridicule à côté de l’original."


Après deux heures et demie dans cette atmosphère surchauffée, le groupe d’exploration ressort exténué. On ne pourra consacrer qu’un temps limité chaque jour, "par escouade de quatre,… et pendant deux heures le matin et deux heures le soir", ceci afin de reproduire les bas-reliefs historiques.

 

Le 30 décembre, le groupe parvient à Ouadi-Halfa, où, opprimée selon le bon plaisir du cachef et dans le dénuement le plus absolu, vit une "population qui n’a rien de commun avec les Arabes, ni pour le langage, ni pour la physionomie […] Du reste, ils sont de bonnes gens et naturellement gais, comme le sont tous les Barabras, dont les formes sveltes, les physionomies douces et ouvertes, le teint rouge-brun tirant sur le noir, rappellent tout à  fait l’ancienne race Egyptienne, dont les coptes ne conservent aucun caractère."

 

 


Abou Simbel (Linant de Bellefonds)

 


Le lendemain, cherchant la stèle de Sésostris 1er, dessinée quelques années auparavant par Ricci, ils fouillent en vain cette plaine inculte et envahie par les sables. De retour aux temples, ils y découvrent la stèle de l’an II de Ramsès 1er, qui rejoindra le Musée Charles X. Ricci se souvient enfin et la stèle de Sésostris 1er est enfin dégagée. Tandis que Champollion et Rosellini rédigent leur correspondance de fin d’année, Ricci la fait charger sur le navire toscan, en dépit des conventions.

 

L’année 1829 commence par une petite fête où ils consomment deux bouteilles de vin "que le tropique avait cependant amorties". La journée commence par les lettres aux amis ; à Augustin Thévenet, il assure que bien qu’ayant l’apparence d’un arabe du désert, et buvant  "de l’eau du Nil à discrétion-, tout cela ne m’est allé qu’à la peau et je suis toujours, au fond, Dauphinois endiablé." Il s’arrêtera à la seconde cataracte avec ses "vingt-huit bouches à nourrir (sans compter celle du canon)", ayant en ce lieu, avant même de quitter Paris, "planté mes colonnes d’Hercule."

 

 


Nubien (d'après Prisse d’Avennes)

 


Lenormant les quitte, comme prévu, en ce lieu et revient vers le Caire. C’est d’ailleurs lui qui ramène les courriers du nouvel an, dont celui que Champollion adresse à Dacier. "J’ai le droit de vous annoncer qu’il n’y a rien à modifier dans notre Lettre sur l’alphabet des hiéroglyphes. Notre alphabet est bon : il s’applique avec un égal succès, d’abord aux monuments égyptiens du temps des Romains et des Lagides, et ensuite, ce qui devient d’un bien plus grand intérêt, aux inscriptions de tous les temples, palais et tombeaux des époques pharaoniques […]

 

Je tourne donc dès aujourd’hui ma proue du côté de l’Egypte pour redescendre le Nil, en étudiant successivement à fond tous les monuments des deux rives : je prendrai tous les détails dignes de quelque intérêt, et, d’après l’idée générale que je m’en suis formée en montant, la moisson sera des plus riches et des plus abondantes […]

 

Mes portefeuilles sont déjà bien riches : je me fais d’avance un plaisir de vous mettre successivement sous les yeux toute la vieille Egypte, religion, histoire, arts et métiers, mœurs et usages. Une grande partie de mes dessins sont coloriés, et je ne crains pas d’avancer qu’ils ne ressemblent en rien à ceux de notre ami Jomard, parce qu’ils reproduisent le véritable styles des originaux avec une scrupuleuse vérité."

 

 


Dessin de Champollion

 


Le 3 janvier, la mission est de retour à Abou Simbel et Jean-François est victime d’une crise de goutte au genou droit. L’ouverture du temple n’a pas été comblée par les Nubiens, "ce qu’ils font d’habitude pour avoir l’occasion de gagner un bakschis à l’arrivée de chaque voyageur."

 

Dès le 6, il peut se joindre aux équipes qui, depuis leur retour, relèvent les bas-reliefs, complétant les point imprécis du dessin du décret de Ptah. Ce dernier avait été relevé par Huyot, provoquant le fameux déclic sur RâMSS. "L’effet des colosses par le clair de lune est admirable," écrit-il un soir.


Tous les dessins achevés, suite au labeur courageux et incessant de toute la mission, car "Français et Toscans ont rivalisé de zèle et de dévouement", les barques quittent Ibsamboul, tandis que des chants nubiens saluent le départ de l’expédition. "Je n’ai pu me défendre d’un sentiment de tristesse en quittant ainsi pour toujours, selon toute apparence, ce beau monument, le premier temple dont je m’éloigne pour ne plus le revoir."

 

 

 


Il avait invité Pariset à les rejoindre à Thèbes, spectacle merveilleux pour "ceux qui ont des yeux pour voir et des cœurs pour sentir." La peste et le choléra retiennent le médecin en Asie Mineure et Pariset déplore : "Vous admirez les merveilles de l’Egypte ancienne, - nous scrutons les abominations infinies de l’Egypte moderne." Il avait intérêt à écrire, car Champollion menaçait de lui dépêcher tous les crocodiles de Nubie.

 

Justement, en descendant le Nil, la mission approche d’un crocodile, avec l’idée d’en faire une grillade, mais le monstre se jette dans le fleuve, averti par le cri des oies qui s’enfuient devant les chasseurs. "Mes Nubiens assurent que ces oiseaux servent de sentinelles et d’espions au crocodile." Non seulement, elles protégèrent le Capitole, mais les voilà qui officient sur le Nil.


Dans un spéos, le savant français remarque que "la femme du prince éthiopien Satméi se présente devant Sésostris immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la civilisation égyptienne différait du reste de l’Orient et se rapprochait de la nôtre ; car on peut apprécier le degré de civilisation des peuples d’après l’état plus ou moins supportable des femmes dans l’organisation sociale."

 


Les voici de retour à Derr. Champollion apprend que les palmiers sont une des rares ressources de la région, et, bien que les palmiers y soient moins imposés qu’en Egypte, comme la proportion de dattiers est moins importante en Nubie, cette seule taxe suffit pour ruiner le pays et tenir les habitants dans la misère.

 

A Amada, le 19 janvier, Saghîr visite un temple fondé par Thoutmosis III, où les Coptes ont recouvert les reliefs d’un misérable emplâtrage. Afin d’effectuer une copie, il est contraint "de faire sauter à coups de marteau le stuc portant de mauvaises peintures représentants les saints."


Quatre jours plus tard à Dakké, le temple fournit des indications précieuses afin de mieux appréhender les attributions de Thot, le Mercure de l’Egypte. Il recueille une autre information.. "Le système religieux de ce peuple était tellement un, tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps immémorial d’une manière si absolue et si précise, que la domination des Grecs et des Romains n’a produit aucune innovation : les Ptolémées et les Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Egypte, ce que les Perses avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois, et sous le même vocable."

 

 

 

Kalabsha (site de Selkis)

 

 

A Kalabcha, il constate que les mythes sont identiques du temps d'Aménophis II, sous le règne des Lagides et sous Trajan. "Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et d’Egypte n’a jamais reçu de modification. On n’innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par le christianisme."


A Kertassi, le 1er février 1829, la mission voit venir à elle, une cange, sorte de barque légère, battant pavillon autrichien. M. Acerbi, consul général d’Autriche, si aimable avec Champollion, lors de son séjour à Alexandrie, se trouve à son bord et vient rendre une visite au savant dauphinois. Celui-ci les quitte pour rejoindre la seconde cataracte, "avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l’Egypte et le rendez-vous des voyageurs, n’en déplaise à la grosse ville du Caire et à la triste Alexandrie."

 

 


Kiosque de Trajan (Charles Gleyre en 1835)

 


Ce même jour, l’expédition franco-toscane quitte Kertassi afin de rejoindre Philae, et ainsi rentrer en Egypte, où ils peuvent espérer manger du pain un peu plus supportable que les maigres galette azymes. La mission y étudie les divers monuments et stèles, se bornant "à recueillir quelques inscriptions historiques et certains détails de costume qui sentent la décadence."

Si ces Messieurs de la Commission d’Egypte à Thèbes ont préféré Philae, Ombos, Edfou, et Esné, Champollion n’y prend que les détails les plus intéressants ; "je trouve, sur les monuments plus anciens et d’un meilleur style, les détails mythologiques et religieux que je ne veux puiser qu’à des sources pures."

 

 


Philae (Linant-Bey)

 


Ensuite, ils redescendent vers Assouan et l’île d’Eléphantine "qui toute entière formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de Paris", puis les quittant pour Ombos, le vent contrarie leur progression à El-Mélissah ; Saghîr en profite pour rédiger à son frère une relation du voyage depuis le 12 janvier, et il clôt sa lettre de vingt-sept pages "de peur que tu ne dises que les plus grands bavard du monde sont les gens qui reviennent de la seconde cataracte."

 

 

12. Un travail qui effraie l'imagination

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 16:37 :: 5 - Champollion - Egypte et Nubie

"Un travail qui effraie l’imagination"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

Arrivés le 18 février à Ghébel-Silsileh, "vastes carrières où je me promettais une ample récolte. Mon espoir fut pleinement réalisé, et les cinq jours que nous y avons passés ont été bien employés. Les deux rives du Nil, resserré par des montagnes d’un très beau grès, ont été exploitées par les anciens Egyptiens, et le voyageur est effrayé s’il considère, en parcourant les carrières, l’immense quantité de pierres qu’on a dû en tirer pour produire les galeries à ciel ouvert et les vastes espaces excavés qu’il se lasse de parcourir."

 


Gebel Silsileh

 


Une des chapelles de Ghébel-Silsileh fut dédiée par Ramsès II à Hapi, le dieu Nil, père vivifiant de tout ce qui existe, le père de tous les dieux. Mais le plus important de tous les monuments est un spéos qui est, à lui seul, un musée historique, car tapissé de bas-reliefs et de stèles ; on y voit les triomphes du roi Horemheb sur les sur les habitants du pays de Koush, dont les habitants ont fermé leur cœur à la prudence, lorsqu’on leur disait : "Voici que le lion s’approche de la terre de Koush." […] "Le nom de Sa Majesté s’est fait connaître dans la terre d’Ethiopie, que le Roi a châtiée conformément aux paroles que lui avaient adressées son père Amon."

 

A propos du temple d’Edfou, il a l’occasion de répéter son sévère jugement à propos des monuments édifiés sous les Lagides. "Ce n’est plus la simplicité antique ; on y remarque une recherche et une profusion d’ornements bien souvent maladroite, et qui marque la transition entre la noble gravité des monuments pharaoniques et le papillotage fatigant et de si mauvais goût du temple d’Esné, construit du temps des empereurs." Cependant, les bas-reliefs le renseignent fort utilement sur le Panthéon égyptien.

 


Edfou (Roberts)

 


Si Champollion espérait reposer ses yeux, "fatigués de mauvais hiéroglyphes et des pitoyables sculptures égyptiennes du temps des Lagides, dans les tombeaux d’Eléthyia (El-Kab)", où, le 28 février, il parvient sous la pluie, force lui est de constater que pas une seule colonne debout ne subsiste et les temples des époques pharaoniques ont été détruits par les Barbares. Avec force éclairs et tonnerre, une pluie torrentielle bénit la mission dans la nuit su 1er au 2 mars.


Dans un tombeau, la Commission d’Egypte a omis certains bas-reliefs intéressants. La tombe d’un chef des nautoniers, Ahmès, comporte des inscriptions fort édifiantes sur le début de la XVIIIème dynastie, lorsque les armées du roi Ahmosis ont vaincu la dynastie des envahisseurs Hyksos, lors de la prise de leur capitale Avaris. Ce même Ahmès a suivi le souverain, lorsque celui-ci a demandé des tributs aux habitants de Nubie, et qu’il s’était distingué, lors de la guerre qui en avait découlé.

 


Tombe d’Ahmes, fils d’Abana

(site Osirisnet.net)

 


La mission franco-toscane se rend ensuite à Esné, que la Commission avait estimé "comme le plus ancien monument d’Egypte", […] "d’après de simples conjectures sur une façon particulière d’interpréter le zodiaque du plafond."

Le bâtiment, depuis lors, a vu sa façade crépie et est devenu un entrepôt pour le coton, dont on a fermé, avec des murs de boues, l’intervalle qui existe entre les colonnes du premier rang.


Lorsqu’il reviendra sur les mêmes mieux, Nestor L’Hôte ne constatera que peu de changement. "Le portique ou pronaos d’Esné […] est encore, comme il y a dix ans, engagé au milieu des constructions particulières où il n’est pas permis de pénétrer." (voir : Lettres écrites d'Egypte en 1838 et 1839).


Le pronaos du temple date de l’Empereur Claude, et le zodiaque est lui aussi de l’époque romaine, tandis que le naos remonte à Ptolémée V Epiphane. Champollion estime donc, que non seulement ce monument n’est pas le plus ancien, mais il est l’un des plus modernes !

 

En Europe son rival anglais continue de s’affirmer comme le découvreur. "Le pauvre Dr Young est donc incorrigible ? Pourquoi remuer une vieille affaire déjà momifiée ? […] Du reste, le Docteur discute encore sur l’alphabet, et moi, jeté depuis six mois au milieu des monuments de l’Egypte je suis effrayé de ce que j’y lis plus couramment encore que je n’osais l’imaginer."

 


Esné (Roberts)

 


Le vent empêche la progression rapide de l’expédition, laquelle n’arrive à Thèbes que le 8 mars. Quatre jours plus tard, Acerbi, tenant sa promesse d’y rencontrer les savants franco-toscans, parvient dans l’antique capitale, et  Saghîr remet au consul autrichien un courrier très bref, destiné à informer Figeac de son arrivée au pied de Louqsor, où il se prétend "en très bonne santé, ainsi que toute la caravane." Acerbi, quelques temps après, sera sommé par Bankes "de choisir entre Bankes et Champollion".

 


Champollion écrit à Figeac, au pied de Louqsor. "J’ai vu ses beaux obélisques. Pourquoi s’amuser à emporter celui d’Alexandrie, quand on pourrait avoir un de ceux-ci pour la modique dépense de 400.000 francs au plus ?" Le fait qu’il chiffre le coût de l’opération prouve qu’il y songe avec un très grand sérieux. Le problème du transport d’un tel monument semble rendre cette idée irréalisable.

 

Pour l’heure, le Dauphinois porte ses regards vers d’autres édifices. Le palais est "obstrué par des cahutes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux portiques, sans parler de la chétive maison d’un Bimbachi juchée sur la plate-forme violemment percée à coups de pic", ce qui oblige l’expédition à rester sur les embarcations, durant les deux semaines qu’elle reste à Louqsor.

 


Amenhotep III

 


"Le fondateur du palais de Louqsor, ou plutôt des palais de Louqsor, a été le pharaon Aménophis-Memnon (Amenôthph III) de la XVIIIème dynastie." Seul le second sanctuaire a été restauré sous Alexandre le Grand. Les colonnes, commencées sous Amenhotep III, sont poursuivies sous le règne d’un de ses successeurs, Horemheb.

 

Pour la partie nord des édifices, Saghîr lit sur les inscriptions que "c’est à Rhamsès le Grand que l’on doit ces constructions" […], "et cela explique très bien pourquoi ces deux grands édifices ne sont pas sur le même alignement, défaut choquant remarqué par tous les voyageurs, qui supposaient à tort que toutes ces constructions étaient du même temps et formaient un seul tout, ce qui n’est pas."


Champollion établit des copies exactes, et seules les faces est de l’obélisque de droite et ouest de celui de gauche n’ont pu être totalement relevées, car "il aurait fallu abattre pour cela quelques maisons de terre et faire déménager plusieurs pauvres familles de fellahs."

 

Ces inscriptions ne contiennent aucune clé secrète ; en effet, "loin de renfermer, comme on l’a cru si longtemps de grands mystères religieux, de hautes spéculations philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout du moins des leçons d’astronomie, ce sont tout simplement des dédicaces, plus ou moins fastueuses, des édifices devant lesquels s’élèvent les monuments de ce genre."

 

Tombe de Ramsès IV

 


Le 23 mars 1829, l’expédition passe sur la rive gauche et s’établit dans une maison de Gourna, laissée par Piccini, un agent d’Anastazy, consul général de Suède et de Norvège. La caravane, composée d’ânes et de savants, se dirige vers Biban-el-Molouk, où Ramsès IV leur offre le logis. Les 21° de sa tombe sont reposant, alors que dehors le thermomètre indique 48° au soleil.

En pleine période de ramadan, l’ânier est venu aux cuisines et, durant son absence, les chacals et les hyènes ont dévoré l’âne de Mohamed, le barabra.


Jean-François fait procéder à des fouilles et, aidé par l’ancien chef fouilleur de Drovetti, le nommé Temsah (le crocodile), il trouve des momies, dont les plus intéressantes sont celles de l’époque grecque, avec des inscriptions grecques et des légendes démotiques et hiératiques, ainsi que quelques momies d’enfant intactes. En remerciement, Temsah recevra un certificat de Champollion et sera déclaré protégé français, ce qui l’exonérera des corvées exigées par les percepteurs. Aouéda, le chef fouilleur de la rive gauche aura la même faveur.

 


entrée de la Vallée des Rois

 


Mais, le manque de moyens financiers handicapent ces fouilles et Saghîr se plaint auprès de son aîné. "Il serait bon que j’eusse les fonds supplémentaires que j’ai demandés. Le temps vole, et je recevrai probablement une réponse définitive au moment où il me faudra partir de Thèbes, le seul endroit où on puisse à coup sûr trouver de grandes et belles choses."

 

"Si je porte quelque bonne chose, ce sera un hasard d’un côté, et de l’autre une pure générosité, puisque je ne suis pas obligé d’apporter une collection d’antiquités au Louvre, - les fonds demandés pour cela ayant été refusés très sciemment." Aucun courrier ne lui parvient, et il faudra attendre le mois de juin pour recevoir les lettres des 30 janvier, 22 mars et 10 avril.


Champollion revient sur son idée d’obélisque. "Si le gouvernement veut un obélisque à Paris, il est de l’honneur national d’avoir un de ceux de Louqsor (celui de droite en entrant)" […] "300.000 francs ferait l’affaire." Il demande d’envoyer, dans cette hypothèse, un architecte ou un mécanicien pratique (mais pas de savant !).


A propos du bouleversement de la chronologie biblique, il confie à Figeac : "J’ai des résultats (ceci entre nous !) extrêmement embarrassants sous une foule de rapports et qu’il nous faudra tenir sous le boisseau" […] "Beaucoup de choses que je soupçonnais vaguement ont pris ici un corps et une certitude incontestable."

 


Louqsor et ses deux obélisques

 


On a pu lui procurer de la viande de crocodile fraîchement abattu ; aussi, le 2 avril, il compte fêter l’anniversaire de Zoraïde, sa fille, chose impossible le 1er mars, alors qu’ils étaient soumis à la diète nubienne et son pain azyme. Mais, dans la nuit, la chair est devenue verte et puante ; il faudra donc dîner plus simplement, en sortant quelques bouteilles de vin.


Pour l’instant, ce sont les tombes de Biban-el-Molouk qui intéresse l’expédition. En effet, celles qu’on y découvre ont les murs et les plafonds couverts de sujets curieux, si bien que le séjour en ce lieu sera plus long que prévu. Les dessinateurs relèvent les fresques historiques, tandis que Saghîr copie figures et inscriptions.

 

Dissertant sur l’origine du nom de Biban-el-Molouk, que certains traduisent par les portes des Rois, au vu du nombre de tombes, Jean-François donne raison à Silvestre de Sacy, qui y voit les hypogées des Rois. "C’était la nécropole royale, et on avait choisi un lieu parfaitement convenable à cette triste destination."

 

Tombe de Meneptah (Monumenti) 


Cette nécropole fournit à la mission le nom des rois ayant régné sous XIXème dynastie et au début de la XXème, et dont le choix de l’emplacement de la tombe ne suit pas un ordre chronologique.

 

En effet, "chacun a fait creuser la sienne sur le point où il y croyait rencontrer une veine de pierre convenable à la sculpture et à l’immensité de l’excavation projetée. Il est difficile de se défendre d’une certaine surprise lorsque, après avoir passé sous une porte assez simple, on entre dans de grandes galeries ou corridors, couverts de sculptures parfaitement soignées, conservant en grande partie l’éclat des plus vives couleurs, et conduisant successivement à des salles soutenues par des piliers encore plus riches de décorations, jusqu’à ce qu’on arrive enfin à la salle principale, celle que les Egyptiens nommaient la Salle dorée, plus vaste que toutes les autres, et au milieu de laquelle reposait la momie du Roi dans un énorme sarcophage de granit."


Le nouveau conservateur du département égyptien, en raison du nombre de monuments, ne peut consacrer qu’un temps limité et programmé, et cette expédition sera une course permanente contre le calendrier.

 

 

 

"La décoration des tombeaux a été systématisée, et ce que l’on trouve dans l’un reparaît dans presque tous les autres, à quelques exceptions près." Assimilé,  durant sa vie terrestre, au soleil dans sa course diurne, le Pharaon était comparé au soleil se couchant, lors de sa mort, et descendant aux enfers, pour renaître à nouveau à l’Orient, apportant à nouveau la vie et la lumière à notre monde. Le roi renaissait "soit pour continuer ses transmigrations, soit pour habiter le monde céleste et être absorbé dans le sein d’Amon, le Père universel.

Cette explication n’est point de mon cru ; le temps des conjectures est passé pour la vieille Egypte. Tout cela résulte de l’ensemble des légendes qui couvrent les tombes royales."

 

 Saghîr tient pour certain que les rois, dont tous sont d’origine thébaine pour cette nécropole, s’occupaient de leur vivant de faire exécuter le monument sépulcral, lequel serait leur dernière demeure, la plus importante.

 

 


Maspero ne dira pas autre chose, en affirmant : "[…] pour un bon Egyptien, la tombe était une maison éternelle, au prix de laquelle les maisons de cette terre étaient des hôtelleries." Cette importance du culte des morts était déjà signalée par Diodore : "les Egyptiens se sont fait de tous temps une religion d’honorer particulièrement leurs parents morts."

 

A l’entrée de la tombe, Ré-Horakhty promet au roi longue vie sur terre et des privilèges, lors de son séjour dans les régions célestes. La marche du soleil est divisée en vingt quatre heures. Les douze premières figurent la visite du dieu aux âmes heureuses, et en opposition les douze heures de la nuit, où le dieu, peint en noir, traverse les zones de "l’enfer", et voit les âmes mauvaises subir les supplices.


"Cette double série de tableaux nous donne donc le système psychologique égyptien dans deux points les plus importants et les plus moraux, les récompenses et les peines. Ainsi se trouve complètement démontré tout ce que les anciens ont dit de la doctrine égyptienne sur l’immortalité de l’âme et le but positif de la vie humaine."


Les plafonds confirment la connaissance qu’avaient les Egyptiens de l’astronomie et de l’astrologie, depuis des temps forts anciens, car y sont peints "des tables du lever des constellations et de leurs influences pour toutes les heures de chaque mois." Dans la salle précédant celle du sarcophage, le roi paraît devant un tribunal composé de quarante-deux juges divins, et il doit énoncer ses vertus, par l’absence de pêchés, successivement nommés.

 

La salle du sarcophage est étonnante car ces frêles couleurs ont résisté à plus de trente siècles. "Le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un grand nombre contiennent aussi, sous des formes emblématiques, tout le système cosmogonique et les principes de la physique générale des Egyptiens […] C’est du mysticisme le plus raffiné, mais il y a certainement, sous ces apparences emblématiques, de vieilles vérités que nous croyons très jeunes."

 

 


En outre, les tombeaux étant le plus souvent inachevés, ceci démontre avec certitude que le roi veillait de son vivant à la confection du sien. Champollion pressent que de nombreuses autres tombes attendent d’être explorées dans la Vallée. "On ne pourra les découvrir qu’en exécutant des déblayements immenses au pied des grands rochers coupés à pic, dans le sein desquels des tombes ont été creusées. Cette même vallée recèle peut-être le dernier asile des rois thébains des plus vieilles époques."


Le roi guide souvent les peuples des hommes, tels que se le représentaient les habitants des Deux-Terres. Le premier peuple est celui d’Egypte, formant à lui seul une partie du monde. Viennent ensuite les Asiatiques, puis les Africains et en bons derniers, les Européens, ou Téméhou, "les yeux bleus, barbe blonde ou rousse, taille haute et très élancée, vêtus de peau de bœufs, conservant encore leurs poils, véritables sauvages tatoués sur les diverses parties du corps […] Leur vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu’elle nous fait apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis."


Ayant le plus vif désir de retrouver, la tombe de Ramsès II, Saghîr voit une salle du sarcophage totalement vide. C’est précisément le plan de cette tombe qu’il avait exhumé des papyrus de Turin, et qui a donné le sarcophage de la collection Salt, exposé au Louvre.


Il découvre un tombeau intéressant. Son occupant, un certain Sethnakht, premier pharaon de la XXème dynastie, s’est accaparé de la tombe de la reine Taousert, remplaçant les cartouches de celle-ci par les siens, et corrigeant les fresques grossièrement, alors que les dieux continuent de s’adresser à la reine.

 


Tombe de Taousert / Sethnakht

 


Dans une des tombes, Champollion peut lire, avec un certaine émotion : "1800. 3ème régiment de Dragon". Il s’empresse de repasser l’inscription à l’encre noire, laquelle est toujours visible de nos jours.


De retour à Thèbes, le savant français porte ses regards sur l’édifice que beaucoup nomment le Memnonium, - (Memnon fut tué à Troie et les Grecs avaient cru le reconnaître dans les colosses d’Amenhotep III) -, et que la Commission a baptisé Tombeau d’Osymandyas. Champollion y voit plutôt un palais.

 

Diodore décrit un "tombeau du Roi, surnommé Osimandué", à un peu moins de 2 km de la Vallée des Reines ("concubines de Jupiter"). On y "trouve un péristyle carré, dont chaque côté a quatre cent pieds de long ;  mais ce sont des animaux, chacun d’une seule pierre taillée à l’antique, et de seize coudées de haut, qui tiennent lieu de colonnes."

 


View of The Ramesseum (Charles Gleyre, 1835)

 


D’après les inscriptions relevées, Saghîr lui restitue son nom égyptien de Rhamesséion (Ramesseum) ; ce monument  représente, selon lui, "ce qu’il y a de plus noble et de plus pur à Thèbes en fait de grands monuments".


"L’imagination s’ébranle et l’on éprouve une émotion bien naturelle en visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu’on pense qu’elles sont l’ouvrage et furent souvent l’habitation du plus célèbre et du meilleur des princes que la vieille Egypte compte dans ses longues annales, et, toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de Sésostris l’espèce de culte religieux dont l’environnait l’antiquité toute entière."

 

 


Des tableaux militaires, analogues aux scènes sculptées à Abou Simbel et Louqsor, ornent les deux massifs du pylône, et représentent les victoires du grand pharaon, en particulier sur des Scythes-Bactriens, dénommés par les inscriptions historiques "la plaie de Schéto, de la même manière que l’Ethiopie est toujours appelée la mauvaise race de Khousch."

 

Diodore mentionnait ces bas-reliefs. "On y voit gravé sur la pierre l’histoire de la guerre d’Osimandué contre les révoltes de la Bactriane […] On voit donc sur la muraille du devant, le Roi qui attaque les remparts, […] ayant à côté de lui un lion terrible qui le défend avec ardeur."

 

Certains avaient avancé une hypothèse : le lion représenterait la puissance du roi. Champollion est convaincu, d’après la traduction des inscriptions, qu’il s’agit bel et bien d’un animal apprivoisé qui accompagnait Ramsès II.

 


Ramsès II et la "victoire" de Qadesh (dessin de Champollion)

 


L’égyptologue dauphinois ne parvient qu’à donner une idée "de ces compositions immenses que je me plais à nommer des tableaux homériques ou de la sculpture héroïque, parce qu’ils sont pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent à la lecture des batailles de l’Iliade."

 

Entre les deux pylônes et les colonnades, le savant gémit sur les débris d’un colosse de Ramsès qui, "quoique assis, n’avait pas moins de cinquante trois pieds de hauteur, […]. Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce merveilleux colosse et celle des barbares qui l’ont mutilé avec tant d’adresse et de soin."


Par contre, il s’enthousiasme devant les autres scènes de batailles, dont la perspective pêche, mais dont le côté épique compense ce léger défaut, comme dans les plus beaux vases grecs, représentant des scènes de combats. Les inscriptions célèbrent ce que l’antiquité déjà reconnaissait à Ramsès II, "les grands ouvrages qu’il a fait exécuter, les bonnes lois qu’il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses conquêtes."

 


Salle hypostyle

 


La salle hypostyle ne laisse aucun doute sur sa destination, car les inscriptions dédicatoires parlent de Salle d’Assemblée vouée au Seigneur des Dieux pour la célébration de sa panégyrie gracieuse. La salle suivante marque le début de la partie privée du palais, où Champollion voit l’entrée d’une bibliothèque. "Et à ce mot tu pressens que la controverse qui divise nos savants sur le fameux monument d’Osymandiyas, si connu par sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion, doit prendre une nouvelle face, puisque des éléments nouveaux viennent l’éclaircir d’une manière inespérée."


[…] "Il ne reste plus trace de ses dernières constructions, qui devaient s’étendre encore du côté de la montagne." […]
"Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus dégradé, mais c’est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l’élégante majesté de ses ruines, laisse dans l’esprit des voyageurs une impression plus profonde et plus durable."

 


Au lieu que dans l’avenir on nommera Deir-el-Bahari, Saghîr inspecte les ruines décrites par MM. Jollois et Devilliers, dessinateurs membres de l’expédition d’Egypte, qui ont grandement contribué à la restitution des monuments de l’Egypte pharaonique, et en particulier les Ruines situées au nord du tombeau d’Osymandias. En plus d’une porte en granit rose, qui lui "donna la certitude que l’édifice appartenait à la meilleure époque de l’art égyptien", il est frappé par la finesse de travail des restes de bas-reliefs qu’il suppose avoir été martelé par les premiers Chrétiens. Il ne peut savoir que, du temps de Thoutmosis III, on s’était acharné à détruire les traces du règne de la reine Hatshepsout.

 

 


Un fait singulier l’étonne : partout il est fait mention d’Aménenthé, Roi souverain du Monde, et portant aussi le curieux titre de la fille du Soleil. Le Dauphinois ne peut savoir, avec le peu de moyens et de temps dont il dispose, que la reine Hatshepsout a régné en tant que pharaon ; son Amensé et son Aménenthé ne forment qu’une seule et même personne, qui n’hésita pas à se faire représenter en Osiris portant la barbe divine.


"J’observai […] que les cartouches-prénoms et noms propres d’Aménenthé avaient été martelés dans les temps antiques et remplacés par ceux de Thoutmosis III" […] "Les surcharges qu’ont éprouvées la plupart des légendes du régent Aménenthé démontrent que sa régence fut odieuse et pesante pour Thoutmosis III. Celui-ci semble avoir pris à tâche de condamner son tuteur à un éternel oubli."

 


La dernière salle du temple, qui servait de sanctuaire, cause une vive surprise au savant français, car les bas-reliefs y s

13. Sur les immenses genoux de Memnon

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 16:03 :: 5 - Champollion - Egypte et Nubie

"Sur les immenses genoux de Memnon"

par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 



La mission porte ensuite ses regards sur la partie de Thèbes Ouest où s’élevait jadis l’Aménophion, immense construction, comparable en étendue à Karnak, et édifiée sous Amenhotep III, dont il ne reste pour ainsi dire rien ; ce temple jubilaire était construit en grande partie en pierres calcaires, et "les barbares les ont peu à peu brisées et converties en chaux pour élever de misérables cahutes."


C’est en ce lieu que trônent  les deux colosses de Memnon, qui avaient, selon Strabon, la propriété d’émettre un son semblable à un coup sec, au lever du soleil, phénomène apparemment dû à la différence de température entre le jour et la nuit, mais que la restauration effectuée sous Septime Sévère aurait supprimé. En 27 avant notre ère, la partie supérieure des deux colosses avait été détruite par un tremblement de terre, lequel avait par la même occasion jeté à terre le temple jubilaire d’Amenhotep III.


"Ces deux colosses décoraient, suivant toute apparence, la façade extérieure du principal pylône de l’Aménophion."
"Plusieurs fois, assis, au lever de l’aurore, sur les immenses genoux de Memnon, aucun accord musical sorti de la bouche n’est venu distraire mon attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine de Thèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales."

 

 

 


Médinet-Habou s’offre à présent à la curiosité de Jean-François, tel un tableau abrégé de l’Egypte monumentale. On y trouve aussi bien des édifices érigés sous les pharaons de l’époque classique que sous les Ptolémées, les Romains et même une vieille église chrétienne.

 

Dans les pierres composant les propylées et le pylône, édifiés sous Ptolémée IX Soter II, des légendes hiéroglyphiques, ainsi que des portions de bas-reliefs religieux et historiques, mentionnent le nom et les faits de Ramsès II ; le Lagide aurait donc récupéré les pierres du Ramesseum dévasté par les Perses.

 

Les édifices des princes Nubiens côtoient ceux des princes Saïtes, des Perses, mais ne forment que les dépendances du plus ancien des monuments de Médinet-Habou. Celui-ci est à la fois un palais et un temple, portant les traces des noms de Thoutmosis 1er, Thoutmosis II, Amensé plus Aménenthé, et Thoutmosis III ; Saghîr remarque à nouveau le martelage du nom du régent.

 

 

Dessin de Champollion

 


Enfin, le temple jubilaire de Ramsès III donne l’image d’un roi guerrier, soumettant les peuples de Nubie, d’Afrique, de Libye, les Chardanes (futurs Sardes ?), les Troyens, les Shekelesh (Siciliens), les Philistins, les Dananéen,s les Palestiniens. Des masses de débris recouvrent la partie basse du pylône, la magnifique colonnade du côté gauche de la cour et la galerie qui ferme celle-ci du côté droit.

 

"Déblayer cette partie du palais serait une entreprise fort dispendieuse, mais elle aurait pour résultat certain de rendre à l’admiration des voyageurs deux galeries de la plus complète conservation." Mariette et Maspero, quelques décades plus tard, lui donneront pleinement raison, aussi bien sur l’appréciation du coût que de la valeur historique et artistique.

 

 

 


Dans la seconde cour du palais, le savant français admire la grandeur pharaonique. "Tout est chargé de sculptures revêtues de couleurs très brillantes encore : c’est ici qu’il faut envoyer, pour les convertir, les ennemis systématiques de l’architecture peinte." Il apparaît évident, au vu de ces scènes guerrières, que les historiens grecs ont fondu en un seul et même roi Ramsès II et Ramsès III. "Les monuments originaux les différencient trop bien pour que la même confusion puisse avoir lieu désormais."


Champollion le jeune regrette que, par le défaut orchestré de moyens financiers,  il ne puisse effectuer des fouilles en grand, lesquelles révèleraient des tableaux et des inscriptions d’une haute importance. Il est conscient que la moisson de nom de peuples et nations asiatiques ou africaines va permettre de vastes études de géographie comparée, en s’appuyant sur les textes grecs, hébreux et asiatiques. "C’est un beau travail qui mérite d’être entrepris : il sera facilité et par la connaissance positive des traits du visage et du costume de chacun de ces peuples."

Ayant enfin reçu des courriers de son frère, il répond avec humour : "Tu dois me considérer comme un homme qui vient de ressusciter : jusques aux premiers jours de juin, j’étais un habitant des tombeaux, où l’on ne s’occupe guère des affaires de ce monde."

Il reconnaît avoir peu de choses à faire au Ramesseum ou à Médinet-Habou, car il les a sucés et épuisés. Il compte retourner à Karnak, début août, et revenir vers Paris dès les premiers jours de septembre.


Il revient sur l’idée de l’acquisition de l’obélisque de Louqsor. "Je suis bien aise que le savant ingénieur anglais ait eu la belle idée d’une chaussée de trois cent mille francs pour dégoûter son gouvernement et par contre-coup le nôtre des pauvres obélisques d’Alexandrie [...] Si l’on doit avoir un obélisque à Paris, que ce soit un de ceux de Louqsor" [...]

 

"Sans dépenser trois cent mille francs en préparatifs préliminaires, on pourrait mettre sur le Nil, chargé sur un radeau proportionné, l’un de ces obélisques de Louqsor (et je désigne celui de droite par de bonnes raisons à moi connues, […])"

"Une seule colonne de Karnak est plus monument à elle seule que les quatre façades de la cour du Louvre. Un colosse comme celui du Rhamesséion placé sur le terre-plein du Pont-Neuf en dirait plus que trois régiments de statues équestres de la taille de celle de Lemot."

 

 


 


Ici le dauphinois décoche un coup de griffe à Quatremère de Quincy, qui a bataillé comme un diable afin de faire fondre l’admirable statue de Napoléon, contre l’avis des Parisiens, afin de la remplacer par une statue équestre d’Henri IV. Les Ultras ont vainement tenté d’effacer les traces de Napoléon, comme certains le firent jadis à l’égard d’Hatshepsout.

Le déchiffreur a aussi appris que Rosellini et lui sont décorés, par l’archevêque de Jérusalem, de la croix de chevalier du Saint-Sépulcre ; leur diplôme les attend à Alexandrie [...] moyennant cent louis (2000 francs). "On devrait savoir, aux bords du torrent de Cédron, que les érudits d’Europe ne sont pas des Crésus, et que la roue de la fortune penche aujourd’hui du côté des industriels y compris les chimistes et les mathématiciens."

 

 


Pour le voyageur, au XXIème siècle, cette mission franco-toscane semble une promenade de santé, où l’on travaille, certes, mais un cadre que beaucoup de touristes souhaitent voir en payant fort cher. Les risques de l’époque étaient bien plus considérables.

 

Bibent, qui était déjà rentré, mourra au bout d’un an ; Gallastri, malade depuis les déserts libyques, doit retourner en en Italie, où il décèdera à son tour ; le professeur Raddi, ayant terminé ses études naturalistes, décide de partir pour le Delta : il succombera sur le chemin du retour vers l'Italie, dans l'île de Rhodes. Le docteur Ricci, piqué par un scorpion, poursuit son activité, mais à son retour sera paralysé et saisi de démence.


De plus, vivre un an entier en communauté, loin de tout, dans la promiscuité, sans le moindre confort, privé d’une nourriture équilibrée et savoureuse, et se consacrer sans relâche à un travail acharné, tout cela crée des tensions. Ainsi, Nestor L’Hôte se plaint d’avoir attrapé une indigestion de hiéroglyphes, et envisage son retour dans les Douanes.


"Une année de travail, une année sans interruption, - pas un jour de repos, pas une minute de trêve." Cette excitation permanente va causer le départ de Duchesne, alors que Bertin et Lehoux, à deux doigts de l’imiter, seront convaincus par Cherubini de rester. Par bonheur, L’Hôte, qui avait mis le feu aux poudres, restera et, une fois rentré en France, se consacrera aux hiéroglyphes plutôt qu’à l’administration des douanes. Mieux : ce sera le seul membre de l’expédition à retourner en Egypte.

 

 

 


Ce que Saghîr omet volontairement de mentionner dans ses lettres à Figeac, c’est que lors de son long séjour dans la Vallée des Rois, il s’est tellement investi, allant bien au-delà de ses forces, qu’on l’a trouvé plusieurs fois sans connaissance. Aussi, le séjour à Gourna est une bénédiction pour sa santé. Les habitants des villages alentours accueillent favorablement le Dauphinois, toujours prêt à conseiller les fellahs contre les abus du Pacha.

 

Le douanier Nestor L’Hôte s’émeut de la condition des fellahs.  "Aujourd’hui on les dépouille, ils sont sans pain, et on enlève ce qu’ils ont de plus cher, - leurs enfants -, pour en faire des soldats [...] L’ Egypte, qui porte les germes de toutes les prospérités, serait bien plus cultivée, plus fertile, plus peuplée d’habitants aisés, et produirait bien davantage même au fisc, si les impositions, aussi arbitraires qu’elles sont onéreuses, ne mettaient le peuple hors d’état de les payer, et si des sangsues impitoyables, paralysant toute émulation, ne les plongeaient dans une misère inconnue en Europe."

 

 

 


Karnak produit une attraction certaine sur Maïamoun, qui s’isole au beau milieu des bas-reliefs, car "il me faut le silence absolu, afin d’entendre la voix des ancêtres, - l’influence locale est grande !" Consacrant tout son temps à l’étude des monuments et édifices du vaste palais, où il rencontre quelques difficultés, il ne consacrera que quelques lignes à ses découvertes, et ce  une semaine après avoir quitté Thèbes.

 

"Ce travail a été exécuté avec ardeur, et mes portefeuilles renferment, sans exception, la série de tous les bas-reliefs historiques un peu conservés du palais de Karnac, aussi beaux de style et d’exécution que ceux d’Ibsamboul, s’ils ne leur sont même réellement supérieurs [...] Tu trouveras plus de détail sur mes conquêtes à Karnac dans la notice que je t’enverrai du lazaret sur cet amas de palais et de temples, étonnante réunion d’édifices de toutes les époques de la monarchie égyptienne, constructions merveilleuses, devant lesquelles resterait elle-même muette la bouche de fer de M. Quatremère."

 

Il s’occupe en particulier de la Salle des Ancêtres, érigée sous Thoutmès III, laquelle lui fournit de précieuses indications sur la chronologie des Pharaons, et les bas-reliefs relevés par ailleurs "complètent ou enrichissent plusieurs de mes recueils relatifs aux XVIIIème, XIXème, XXème, XXIème et XXIIème Dynasties."

 

 

 


La mission quitte Thèbes, au grand regret de Saghîr, pour Dendérah et Abydos, qu’il sait ne pas être aussi riches en enseignements et aussi purs, d’un point de vue artistique, que la première des grandes capitales royales. A Dendérah, dont l’architecture est aussi admirable que les bas-reliefs en sont mauvais, et où le scribe a fait le bel esprit, il s’assure que seule l’imagination de Jomard a vu autocrator dans des cartouches vides.

 

Lors de la remontée du Nil, en 1828, l’inondation n’avait pas permis de se rendre à Abydos, qui est à quatorze kilomètres des rives du fleuve. Au retour, les crues l’en empêchent à nouveau et, par bonheur, Lenormant, qui les avait quittés à la seconde cataracte, a visité le site en janvier, pour le cas où l’expédition serait à nouveau dans l’impossibilité de relever ce que les autres visiteurs avaient omis, se chargeant ainsi de pourvoir à ce manque.

 

 

 


Abydos fut avant tout un grand cimetière lié à l'antique capitale This ou Thinis, qui ne sera jamais localisée. La légende veut qu'ici ait existé un gouffre qui communiquait avec l'au-delà. Les tombes les plus anciennes que l'on retrouvera à Abydos datent de la période pré-dynastique ; des tombes de chaque période de la longue histoire de l'Egypte seront retrouvées sur le site, car tous aspiraient à y être ensevelis, ou au moins à y faire un pèlerinage. Ceux qui ne pouvaient s'y faire inhumer se faisaient construire un cénotaphe, c'est-à-dire une tombe fausse ne contenant pas le corps du mort, afin d'accomplir le pèlerinage après leur mort. Lorsque la capitale se transféra à Memphis, Abydos devint un lieu de pèlerinage.

 

Abydos allait littéralement être saccagée par les premiers archéologues, et nombre de vestiges, en particulier des  funéraires, se trouveront plus tard dans les musées du monde entier. Près du village d'al-Araba al-Madfuna l'on peut voir les ruines de trois temples, tous construits par des pharaons de la XIXe dynastie : le temple de Ramsès 1er, celui de Séthi 1er et celui de son fils Ramsès II. Parmi ceux-ci, le temple de Séthi 1er est le plus grand et le plus important.

 

 

Temple de Séthi 1er (photo Alain Guilleux)

 


Avant d’arriver au Caire, entre Dendérah et Haou, Champollion le jeune apprend ce qu’il est advenu de sa candidature à l’Académie, dont le "troupeau, rongé par la clavelée, m’a mis par-dessous M. Pardessus : cela ne me surprend pas. J’eusse été flatté d’être appelé à l’Académie lorsque mes découvertes étaient encore contestées [...] Elle a jugé à propos de me refuser cette satisfaction. Aussi, désormais, je ne ferai plus un pas vers elle, et, lorsque l’Académie m’appellera, je serai aussi peu empressé du fauteuil qu’un buveur délicat peut l’être d’une bouteille de champagne éventée depuis six mois."

 

Au sujet de cette non-élection, son frère lui apprend qu’il n’est pas un jour sans qu’un article de protestation soit publié en réponse à un article de justification, et que même le Journal des Débats, sous tutelle du Ministère, a désavoué publiquement la coterie d’intrigants.

 

 

 


Nouvelle raison d’être amer : Champollion apprend que les fonds dont il avait besoin lui ont été débloqués (10.000 francs), à présent qu’il a quitté Karnak. "J’y ai renoncé depuis plusieurs mois, parce que ce n’est point mon métier et que les Arabes fouilleurs ont besoin d’une surveillance de chaque seconde, sans laquelle ils ne trouvent rien ou font disparaître tout ce qu’ils trouvent."

 

Il n’empêche qu’il rapporte des objets en petits nombres, mais bien intéressants. Trois ou quatre momies, le plus beau bas-relief coloré du tombeau de Séthi 1er, dont les Anglais risquent de se prétendre les propriétaires, au prétexte que c’est Salt qui a financé la découverte du tombeau par Belzoni. "Ou mon bas-relief arrivera à Toulon, ou bien il ira au fond de la mer ou du Nil, plutôt que de tomber en des mains étrangères.". La prise de la Pierre de Rosette n'est pas encore passée.  


A ces pièces que la mission française emmène dans ses caisses, il faut ajouter le magnifique sarcophage de basalte vert, acquis sur les fonds propres de Saghîr auprès de Mahmoud-Bey, ministre de la guerre, et repéré le 20 septembre 1828, dans la cour de la Douane, à son arrivée à Boulaq. "Le couvercle porte, en bas-relief, une figure de femme d’une sculpture admirable. Cette seule pièce m’acquitterait envers la Maison du Roi, non sous le rapport pécuniaire, car le sarcophage comparé à ceux qu’on a payés vingt et trente mille francs, en vaut certainement cent mille.
Le sarcophage et le bas-relief sont les deux plus beaux égyptiens qu’on ait envoyés en Europe jusques à ce jour
[...] C’est un cadeau que je fais au Louvre, où il retourne en mémoire de moi."



 


Au Caire, les marchands d’antiquités l’attendent comme le Messie. Duchesne, qui avait quitté la mission, bien qu’ayant signé pour une expédition de douze à quatorze mois, voulant se racheter en partie, avait négocié le sarcophage de basalte vert 800 talaris, chez un certain Antonio Despirro, un autre sarcophage dont le fouilleur veut sept cents livres, ainsi qu’un second sarcophage, une petite figure en calcaire et cinq à six vases canopes.

 

Duchesne avait assuré qu’il comptait s’embarquer avec le premier sarcophage pour la France, et invitait Champollion à rendre visite à Despirro, tandis que "tous les marchands d’antiquités vous attendent avec anxiété. Ils sont persuadés que tout ce que vous n’achèterez pas à votre passage sera frappé d’une défaveur irrévocable et ne trouvera plus d’autre acheteur."

 

Enfin parvenu au Caire, où il s’établit chez le consul général Mimaut, lequel a remplacé Drovetti et ne fait pas le commerce des antiquailles, Maïamoun a la mauvaise surprise de constater que Duchesne, au lieu de partir pour Paris avec les objets dont il avait la garde, les a confiés à un antiquaire, sans avoir songé à consulter Mimaut. Certains de ces objets ont déjà été vendus.

 

 


Linant Bey

 


Ne trouvant ni lettres, ni l’ami Pariset, il rend visite à Ibrahim Pacha. Saghîr a discuté des sources du Nil, et d’une expédition à y mener, en vue d’exécuter des travaux hydrauliques, conduits par Linant-Bey, projet qui malheureusement ne verra jamais le jour.

 

Autre sujet de discussion avec le fils de Méhémet Ali, la transformation de l’hôpital et de l’école de médecine modèle d’Abou-Zabel, en fabrique de soie permet à Champollion de retrouver sa vision politique et de défendre une cause du plus haut intérêt pour l’Egypte du XIXème siècle. Il appelle Imouth (Pariset) à la rescousse, lors de la remise en cause de l’accord conclu avec Ibrahim Pacha.


Il quitte le Caire, où il n’a trouvé que peu de choses à glaner pour le Louvre, et rejoint Alexandrie, où il félicite Pariset, enfin retrouvé, de ce  que le Vice-Roi d’Egypte a adopté toutes les mesures prophylactiques que le médecin a préconisé. Le médecin va se voir féliciter de manière plus appuyée dans des circonstances dignes d’un roman, dont les plus beaux sont incontestablement de ce siècle.


Ibrahim Pacha invite Pariset et Champollion à l’accompagner chez Méhémet Ali, auquel l’ensemble de la mission avait déjà rendu visite la veille. Constatant l’état de surexcitation du fils du Vice-Roi, le médecin emmène sa trousse et des médicaments avec lui, et, durant le repas, Ibrahim Pacha, victime d’une crise d’apoplexie, ne doit son salut qu’à l’intervention d’Ismouth et de ses médicaments. Méhémet Ali ne sait comment remercier ses invités. "L’un ma ressuscité mon fils, et l’autre a ressuscité l’antique gloire de mon pays !".

 

 


Ibrahim Pacha

 


Pouvant se permettre, dès cet instant, des libertés de langage, que la diplomatie interdit, les deux savants français plaident la cause d’un peuple qui vit dans une misère insupportable, alors que des mesures appropriées, tant d’un point de vue sanitaire que fiscale, permettraient de relever l’état social des Egyptiens modernes.

 

Avec eux, le Vice-Roi s’étonne de ce que l’architecte Xavier, qui avait conçu le canal Mahmoudiéh, - que la mission avait emprunté, en 1828, lors de son départ d’Alexandrie vers le Caire -, l’avait quitté brusquement. Pariset lui dit que Xavier, constatant la misère des fellahs, dont près de 10%, sur les 250.000 corvéables à souhait qui contribuèrent à la construction du fameux canal, périrent sur les lieux-mêmes, et que, lorsque l’architecte, resté dans le but d’aider ces miséreux, avait perdu tout espoir d’y parvenir, il avait quitté l’Egypte.


Le monarque change de conversation et finit par demander à Saghîr de lui rédiger un abrégé de l’histoire ancienne de l’Egypte. Le 7 octobre, la partie toscane de la mission quitte Alexandrie, tandis qu’aucune voile française ne s’est manifestée, et en cette occasion, Rosellini reçoit un sabre des mains de Méhémet Ali, d’une valeur de 4000 francs. Quelques jours après, ce sera le chef de l’expédition française qui se verra offrir un sabre identique.

 

Dans sa notice, Champollion prend des libertés qu’il ne pourrait se permettre en France, pour ce fameux problème de la chronologie biblique. Il commet cependant quelques erreurs, bien compréhensibles, car ses études sur les textes des temples n’en sont qu’à leur début.

 

 


Pyramide de Saqqara

 


Après un long temps, au cours duquel les villages devinrent villes, tandis que les prêtres occupaient  un rang leur permettant de vivre du travail du peuple, les soldats finirent par bouleverser cet ordre, 6000 ans avant l’islamisme. "C’est sous la IIIème dynastie que furent bâties les pyramides de Dahschour et Sakkara, les plus anciens monuments connus dans le monde. Les pyramides de Gizéh sont les tombeaux des trois premiers rois de la Vème dynastie." (IVème en fait)

 

Champollion retrace la période intermédiaire, la reconquête de l’Egypte et les règnes de Thoutmosis I, II et III, qui durent tout reconstruire, car les barbares avaient tout détruit. Quelques Pharaons ayant laissé l’influence de l’Egypte diminuer, Séthi 1er  dut la restaurer, et Ramsès II l’amplifia, portant le pays à son apogée, dans tous les domaines, justice sociale, niveau de vie, perfection des arts, dont ceux de l’architecture et des hiéroglyphes.


Malgré quelques inexactitudes minimes pour l’époque, l’égyptologue retrace, en plusieurs pages, le tableau d’une Egypte que jamais on n’a dépeint aussi fidèlement, depuis les temps pharaoniques. Plus important, il remet en même temps un vibrant plaidoyer pour la conservation des monuments de l’Egypte, où il note que nombre d’Européens viennent visiter l’Egypte et ses monuments, sans aucun intérêt commercial, et que ces séjours prolongés tournent à la fois au profit de la science et à celui du pays-même.

 

Ceci ne rend que plus urgent la défense des monuments anciens, dont certains, pour lesquels il établit une liste détaillée, ont déjà irrémédiablement été détruits. Saghîr dresse la liste des monuments qu’il faut impérativement préserver pour l’Egypte, la Nubie au-delà de la première et la seconde cataracte.

 

 

 


"En résumé, l’intérêt bien entendu de la science exige, non que les fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées, mais qu’on soumette les fouilles à un règlement tel, que la conservation des tombeaux découverts aujourd’hui et à l’avenir soit pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l’ignorance et d’une aveugle cupidité."

 

Entre-temps, l’Astrolabe, ainsi nommé depuis que Dumont d’Urville a retrouvé les restes de l’expédition de la Pérouse dans le Pacifique, est arrivé à Alexandrie, mais l’expédition ne pourra quitter l’Egypte que le 15 novembre, car le vaisseau doit auparavant conduire en Syrie M. Malivoir, consul d’Alep. Ce voyage aura de terribles conséquences.


Le mauvais temps ayant retardé le départ de l’Astrolabe vers la Syrie, le retour vers Toulon est reporté de cinq jours. Saghîr recommande à Figeac d’effectuer les démarches nécessaires auprès du directeur de la Douane, afin d’éviter les chamailleries de ces messieurs pour les caisses d’objets destinés au Musée Royal, ainsi que pour les divers objets de curiosités, qui serviront à habiller les mannequins des ateliers, lorsque les peintres se mettront à l’ouvrage en France.


A propos de peintres, ceux de l’expédition resteront un mois de plus, afin de prendre les paysages du Caire. "Je me sens la force suffisante pour braver les bourrasques et coups de vent qui ne manqueront pas de nous accueillir en haute mer pendant le bienheureux mois de navigation. Cela nous purgera, voilà tout ; d’ailleurs, pour revoir la France, on supporterait pis que la mauvaise humeur des flots."

 

 

 

14. Le dernier voyage

Par Ahmosis :: 30/10/2006 à 15:34 :: 6 - Champollion - Le dernier voyage

La fin du voyage

Par Jean-Pierre Lastrajoli ©

 

 

 

 


Finalement parti le 3 décembre 1829, ils sont priés de consommer la quarantaine à Malte, par le consul M. Miège, rencontré à Livourne. Mais la quarantaine à Malte ne se fait hélas pas, en raison d’une bise violente qui repousse le bateau au large. Finalement, l’Astrolabe mouille dans la rade de Toulon vingt deux jours plus tard, après avoir fait escale le 23, dans celle de Hyères, "sans doute pour fêter l’anniversaire de ma naissance".


Champollion le jeune s’inquiète auprès de Figeac à propos de ses caisses et propose de les faire expédier, sans changer de  navire, dès les derniers jours de février, vers le port du Havre, où il ira les chercher à sa sortie de quarantaine, qu’il souhaite ne pas voir prolongée, demandant une intervention de M. de la Rochefoucauld ou de M. de la Bouillerie, afin qu’ils obtiennent cela de leur bon ami, le ministre de la Marine, le Baron d’Haussez, vieille et triste connaissance grenobloise.

 

 

 


Le baron d'Haussez

 


Le lendemain de son arrivée à Toulon, le savant français écrit à l’intendant général du Roi, soulignant à quel point les objectifs, initialement fixés, ont été atteints au-delà de tout espoir. "Les matériaux que j’ai recueillis ont surpassé mon attente. Mes portefeuilles sont de la plus grande richesse." Ce même jour, il enjoint le Vicomte Sosthènes, d’intervenir auprès du ministre de la Marine, dont il a, par expérience, quelques raisons de se méfier.


Le lendemain, il adresse un courrier à son ami Dubois qui rompt avec un silence de dix-huit mois. "Je vous dirai cependant d’avance que toutes nos idées sur l’art égyptien (n’en déplaise au savant Rochette et au grand Quatremère) sont désormais pour moi qui ai vu – ce que l’on appelle vu – des vérités démontrées [...] J’ai dépouillé, pour ainsi dire, tous les monuments de l’Egypte et de la Nubie [...] J’ai ainsi amassé du travail pour une vie entière."

 

 

Sarcophage de Ramsès III (Louvre)

Le couvercle se trouve à Cambridge

 


Le conservateur du département égyptien dresse la liste de ses acquisitions pour le musée du Louvre, dont le fameux sarcophage en basalte foncé. "Ce n’est pas un sarcophage de roi, mais certainement le roi des sarcophages."

 

 "Arrêté au Pays des cloches, comme disent mes bons amis du désert, il a fallu me laisser traiter en pestiféré et renfermer dans un sale et triste lazaret", ironise-t-il avec Dacier, le 1er janvier 1830. "Quant au père, Mohamed-Aly, c’est un excellent homme au fond, n’ayant d’autres vues que celles de tirer le plus d’argent possible de la pauvre Egypte ; sachant que les anciens représentaient cette contrée par une vache, il la trait et l’épuise du soir au matin, en attendant qu’il l’éventre, ce qui ne tardera pas."


Il reçoit, tout d’un coup, les lettres de Figeac de fin octobre à fin décembre. Le 14, jour prévu de sa sortie de quarantaine, il apprend que le Conseil de Santé a décidé de rallonger la période de dix jours, parce que l’Astrolabe a déposé avec un canot le Consul d’Alep à Lakabé, qui n’a plus connu depuis des siècles la peste, tandis que les passagers et marins de l’Eclipse, avec lesquels ils ont vécu trois jours à Alexandrie n’ont été soumis qu’à vingt jours de quarantaine. Un an après, Champollion apprendra que c’est au Baron d’Haussez qu’il doit ce traitement de faveur, en souvenir de leur vieille amitié.

 

 


Médinet Habou

 


"Je joins à ma lettre la Notice du Palais de Médinet-Habou, qui renferme du neuf et qui tuera tous les moustiques acharnés contre moi, s’il suffit de grands résultats historiques pour les faire crever."

 

Il dresse un portrait au vitriol de Drovetti qui verse du moka dans la bouche de son aîné, dans l’espoir de fermer celle du conservateur. "Je n’ai plus en lui la moindre confiance, et j’estime fort peu son caractère politique et sa conduite en Egypte, où il ne s’est occupé que de ses intérêts liés à ceux du Pacha, sans donner le moindre soin aux intérêts des nationaux qu’il était payé pour protéger. Tous les Français d’Egypte l’exècrent, et je n’ose dire qu’ils ont tort. Le nouveau consul est adoré parce qu’il a un cœur d’homme."

 

La situation du pays est encore plus évidente après une longue absence, et il écrit à l’avocat Ollivet à Vienne, le 15 janvier 1830, à propos de la "terre de France, où l’on a fait de si belles et si jolies choses, tandis que je m’amusais à boire gaiment l’eau du Nil et à courir des sables moins mouvants que nos affaires politiques". Après avoir croqué Méhémet-Ali, Saghîr mentionne "le sabre monté en or, avec lequel je couperai les oreilles à tous les ennemis de Son Altesse à trois queues, pour peu que je veuille faire mon devoir".

 

 

 


Ajoutée à une traversée par mauvais temps et une campagne archéologique intense, sa quarantaine l’a épuisé, étant donné sa santé fragile et le froid mordant qui le mine, même s’il écrit que sa "santé est excellente et la goutte a eu jusques ici l’extrême politesse de supprimer sa visite du jour de l’an […] qu’elle s’obstina même de me rendre l’an passé au fin fond de la Nubie".

 

Il faut savoir que cet hiver est particulièrement glacial et que la Seine a gelé à Paris. "Le temps est horrible et je me propose de longer un peu le midi de la France avant de rentrer à Paris. Le froid me fait peur après les siuées solennelles dont j’ai payé à l’Egypte un si abondant tribut" Il n’avouera jamais à Figeac, avant de le voir à Paris, à quel point les conditions de sa détention ont été pénibles.

 

Le 23 janvier, avant de quitter Toulon, Saghîr est interrogé par des hauts fonctionnaires de la Marine, amenés par Drovetti, afin que l’Egyptien leur donne sa vision du Louqsor, le radeau pharaonique destiné au transport de l’obélisque.

Ceux-ci se montrent tout d’abord hostiles à un projet qu’ils qualifient d’irrationnel. Le lendemain, la nuit ayant porté conseil, ils conviennent que l’idée est géniale et tout à fait réalisable, se dépêchant de donner un avis favorable circonstancié au ministre de la Marine.


Enfin libéré de toute obligation, il se rend à Marseille, dont l’Académie, le 26 de ce même mois, lui rend un hommage spécial, auquel il ne s’attendait guère. Il remonte sur Aix, chez Sallier, afin de chasser le froid de ses os, après avoir acquis la stèle égyptienne de M. Mayer, recommandée par Dubois. Chez celui-ci, il lit les douceurs que la clique a répandu durant son absence.

 

 


Dessin de Champollion,

tombe de Ramsès IV

 


"C’est d’une mauvaise foi à faire vomir [...] L’envie perce de tout côté [...] Il faut [...] les traiter avec tout le mépris qu’ils méritent. Je leur montrerai désormais un râtelier de crocodile." [...]

 

"Vous savez que j’ai falsifié la table d’Abydos, et cela parce que les mauvaises copies de Bankes et Wilkinson ne sont pas d’accord avec le dessin de Cailliaud, lequel est d’accord avec les stèles, les papyrus et les monuments qui donnent à part les cartouches de chacun de ces rois. Que voulez-vous dire à des gens qui raisonnent de cette force ? [...] Du reste, ce houra de pamphlets n’a produit aucune sensation en France : mes Notices d’Egypte les écrasent et enlèvent le public savant."

Dans la cité aixoise, il consulte le Papyrus Sallier qui lui procure une surprise de taille : il retrace le récit dramatique de la guerre de Sésostris contre les Scythes et leurs alliés d’Asie Centrale. Ce texte était gravé sur la paroi extérieure du palais de Karnak, mais était abîmé. Champollion peut enfin compléter le récit historique "que je retrouvais à Aix dans toute son intégrité." Il ne peut cependant pas le recopier en entier, Sallier entendant bien le monnayer au mieux. Le papyrus finira au British Museum. 

 

Il confiera ensuite à l’abbé Gazzera : "Vous voyez que c’est bien à tort qu’on s’est moqué de M. Sallier lorsqu’il a rendu publique mon opinion sur ce précieux manuscrit ; mais les rieurs appartiennent à la clique de mauvaise foi que vous connaissez aussi bien que moi."

 

 

 

Acquisition Champollion de 1830


En quelque lieu qu’il aille, un froid inhabituel le poursuit et il redoute ses conséquences pour sa fragile santé. "Quel démon d’hiver le ciel nous envoie-t-il donc cette année ? J’en souffre beaucoup et crains fort de trouver la goutte en arrivant dans l’atmosphère brumeuse de Paris ?" De surcroît, il se plaint de bourdonnement d'oreilles.

 

A Villefranche d’Aveyron, il voit ses deux sœurs venues à sa rencontre, et leur consacre deux journées entières. Il passe le 2 mars à Bordeaux, où il visite les monuments, avant de partir pour Paris, le lendemain, afin d’arriver le 6 dans la capitale, à deux heures du matin.


La goutte qu’il redoutait, tandis que l’hiver le poursuivait jusque dans le Midi, survient dès son arrivée et il ne peut rendre visite à Dacier qui le réclame. Cependant, il est un froid plus terrible qui le saisit dès son retour. Un froid qu’il avait perdu de vue, au milieu des palais thébains et des bas-reliefs d’Abou Simbel. Le duc de Blacas et Casimir Périer, chef de l'opposition, et Dauphinois, rendent visite au malade, tout comme Lenormant et Arago.

 

Charles X, dont la vision politique n’a pas varié d’un iota, a nommé Polignac, dont la mission est de restaurer une monarchie à l’ancienne et de jeter aux oubliettes la constitution ; pour le souverain rétrograde, il s’agit de réaliser le rêve de sa vie. Ce programme réactionnaire provoque une vive opposition, y compris dans les rangs des royalistes, et même le Clergé manifeste son désaccord. Lors du discours du trône du 18 mars, la chambre rappelle au souverain les droits imprescriptibles de la Nation.

 

 


Polignac

 


C’est dans cette ambiance de mécontentement grandissant, que le savant français est arrivé à Paris, tandis que tous les idéaux, auxquels Champollion croit profondément, sont bafoués et jetés aux orties un à un,  dans une aveugle marche vers une monarchie absolutiste et rétrograde.

 

Polignac est, comme le Roi, un effroyable bigot, et, dans ces conditions, il est à craindre, en plus des privations de libertés fondamentales, que les travaux de l’égyptologue ne puissent être publiés, car risquant de choquer les damnées soutanes.  D’ailleurs, la clique s’emploie activement dans ce but.


La situation politique est telle que peu de monde se soucie du passé, trop préoccupés que sont les Français par leur avenir. De son côté, poussé par le Grand-Duc, enthousiasmé par les résultats que les savants toscans lui montrent, Rosellini exige qu’on publie les travaux de la mission. Il est vrai que l’atmosphère régnant en Italie est loin de lui laisser présager les difficultés qui s’abattent sur la France.

 

De plus, étant donné l’importance des informations ramenées d'un périple de près de dix-huit mois, il se consacre, le plus sereinement qu’il peut, à la rédaction de sa Grammaire Egyptienne, et à l’étude critique des divers monuments, afin de pouvoir publier le résultat complet et réfléchi de ce voyage. De l’autre côté des Alpes, on est impatient et on souhaiterait offrir au monde savant un aperçu, même incomplet, des merveilles étudiées sur la terre des pharaons.

 

C’est faire bien peu de cas, même si leurs crocs sont moins acérés à présent, de tous les Jomard, Quatremère, Forbin, San Quintino, Bankes, et autres irréductibles, prêts à aboyer à la moindre approximation.

 

 

 


Sans doute informé du climat qui règne en France, - il n’y a plus que lui qui règne vraiment, car pendant les premiers mois de la présidence de Polignac, le pouvoir ne sait par quel bout prendre cette vague de mécontentement -, Rosellini propose plusieurs fois à Champollion de venir en Toscane, avec le printemps, car "la nature et le gouvernement semblent s’être juré de rendre ce pays toujours plus heureux." Sa santé et ses travaux de rédaction ne s’en porteraient que mieux, d’autant qu’Ippolito l’incite à venir en compagnie de son épouse et de la mignonnette.

 

Tenté, le savant français l’est, c’est certain. Il adore ce pays, ses habitants et son soleil. Il sait pertinemment que sa santé y gagnerait, et avec un esprit moins préoccupé par les soucis du présent, il pourrait se consacrer à son cher et glorieux passé. Pourtant, il ne peut quitter son musée, dont il n’est le conservateur que depuis peu, et dont il a été si longtemps absent.


De plus, lui qui est tant attaché aux valeurs républicaines, comment trouverait-il la paix de l’âme nécessaire pour mener pleinement ses travaux, sachant ses amis pris dans la tourmente d’une contre-révolution ? Enfin, après avoir parcouru l’Italie, puis l’Egypte, il souhaiterait aussi rester près de Figeac, cet autre lui-même, dont l’avis sur les matériaux bruts qu’il ramène dans ses portefeuilles lui est indispensable, sans avoir besoin d’attendre des lettres qui parviennent à dos de tortue.

 

 

I Monumenti dell'Egitto e della Nubia

 

 

La clique répand partout la rumeur que Champollion va publier des résultats qui remettent en cause la chronologie biblique, et que ses travaux seraient peu en odeur de sainteté auprès du Roi. Ces rumeurs ont traversé les Alpes et le Grand-Duc a le sentiment qu’en France on tourne en ridicule les travaux de la mission franco-toscane, ce qui exacerbe la susceptibilité de souverain toscan. Rosellini résume bien le sentiment transalpin : "A Paris, on se moque des résultats de l'expédition".

 

Afin de faire taire les médisants, Doudeauville et Férussac conseillent de s’entretenir au plus tôt avec Charles X, ce que le républicain a quelque mal à envisager. Blacas n’étant plus dans les petits papiers du souverain, le savant demande une audience, par l’intermédiaire de Doudeauville. Bien que ses découvertes ne portent point au-delà de la XVIème dynastie et qu’il reste ainsi huit siècles de marge, les damnés soutanes craignent que les Saintes Ecritures soient remises en cause.

 

 


Un roi très à cheval sur la religion

 


Reçu le 18 avril, l’Egyptien a réussi à faire taire pour un temps les conjurés de l’ombre, mais le Roi ne le remercie pas pour ce qu’il rapporte pour le musée, (il l’a même enrichi des objets offerts à titre personnel par Méhémet Ali, son fils et des dignitaires).

 

Le souverain ne l’incite pas à publier les résultats de ses travaux, et ne lui accorde aucune distinction pour s’être lancé corps et âme dans une périlleuse expédition, au nom de la science, tandis que d’autres critiquaient confortablement installés dans leur fauteuil. En Italie, on s’enthousiasme, tandis qu’à Paris on néglige encore une fois le Dauphinois.


Affirmer que Paris néglige les écrits de l’Egyptologue français est excessif : seul un certain milieu, très bigot ou alors trop jaloux, ne rend pas hommage aux articles qui sont parus dans tous les journaux d’Europe, sous la houlette de Figeac.

 

Il n’est pas un jour sans que Champollion le jeune ne soit interrompu par un visiteur qui vient le féliciter et l’interroger sur les merveilles qu’il a vu ; parmi les visiteurs, Louis-Philippe avait attendu avec impatience son retour. Il est pressé de demandes pour se rendre en visite à l’étranger, il souhaiterait rendre une visite de courtoisie à Wilhelm von Humboldt, mais ses obligations ne le lui permettent pas.

 

 


Wilhelm von Humboldt

 


D’ailleurs, dès le mois d’avril, l’Astrolabe décharge au Havre les fameuses caisses qui viennent depuis l’Egypte, mais Champollion est trop fatigué, et c'est Alphonse de Cailleux, secrétaire général des Musées, qui réceptionne le précieux chargement. A l'instar de son régiment égyptien venu de Livourne, ce nouveau trésor archéologique descend la Seine en péniche jusqu'à Paris.

 

Au sujet du projet de construction du Louqsor, qui doit amener l’obélisque à Paris, il a peu de nouvelles, d’autant que le ministre de la Marine, le Baron d’Haussez, a préféré favoriser l’idée du Baron Taylor, nommé commissaire du Roi, et dont le but est d’acquérir les aiguilles de Cléopâtre et de les ramener en France. Il va sans dire que Jomard se trouve à l’origine de cette idée absurde et onéreuse, destinée à contrer son éternel rival.

 

Champollion avait pourtant expliqué le plus grand intérêt, d’un point de vue historique et artistique, de l’obélisque de Louqsor, ainsi que le coût énorme de ceux d’Alexandrie qui avait fait renoncer les Anglais. De son côté, Méhémet Ali se rappelle soudain qu’il a justement promis l’un des obélisques à ces derniers ; mais, sur les conseils indirects du savant français, par l’intermédiaire du consul Mimaut, le vice-roi d’Egypte propose aux sujets de sa gracieuse Majesté l’un de ceux de Karnak, qu’il est impossible de bouger.

 

 


Le baron Taylor

 


Le projet alexandrin tombe finalement à l’eau, car le ministre a entre-temps fait estimer le coût de l’opération, qui ne doit guère différer de ce qu’en avaient présumé les Anglais, et Taylor se rabat donc sur l’idée de Champollion, c’est-à-dire Louqsor, sauf qu’il veut rapporter non plus un, mais deux obélisques. Le projet de la construction d’un navire pouvant remonter le Nil, charger un ou deux obélisques, rejoindre la Méditerranée, puis la France, initialement tourné en ridicule par quelques bons esprits, est à présent pris très au sérieux.

 

On pourra objecter que dans les circonstances du moment, alors que le pays connaît une situation de crise, annonciatrice de troubles à venir, un tel sujet peut sembler dérisoire. Or, c’est justement dans des périodes semblables, tandis qu’un gouvernement est soumis au feu nourri de la critique, qu’une guerre ou un grand chantier est toujours l’artifice dont on use, afin de détourner l’attention. Les temps futurs ajouteront à cette panoplie les grandes compétitions sportives.

 

 

Sphinx de Tanis

(acquisition 1826)

 


Pour l’heure, le catalogue du musée publié en 1827 a besoin d’une profonde mise à jour, car à la collection Salt, s’est ajouté la seconde collection Drovetti, puis tout ce que Champollion a rapporté de son voyage en Egypte, ainsi que des quelques autres acquisitions, sans oublier le grand Sphinx de la collection Drovetti, arrivé seulement de Livourne, lors de son voyage égyptien. Le conservateur se doit donc d’établir un nouveau catalogue, et avant de s’atteler à cette tâche, il réclame les antiquités toujours exposées dans la Bibliothèque royale, que Jomard continue de garder, malgré ce qui avait été convenu.

 

Ce dernier, pour ne pas changer, mène une bataille d’arrière-garde et, grâce à des interventions fréquentes à la cour, réussit à retarder l’inexorable destin des pièces  réclamées. La lassitude générale, pesant toujours sur les épaules de son ennemi intime, ne lui aurait pas permis de supporter une fatigue supplémentaire due au déballage des caisses en question.


 


Plaque votive de Ramsès II

Collection Salt. 1826

 


A cette époque, de nombreuses voix s’élèvent dans le pays, finissant par s’émouvoir du rejet permanent d’un savant aussi illustre, dû à l’acharnement d’une bande qui par ses intrigues discrédite l’Institut aux yeux de tous les pays, lesquels ont déjà rendu hommage au natif de Figeac.

 

Une campagne de presse va attaquer ces pratiques qu’on voudrait d’un autre âge ; Arago, Fourier, Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Dacier, Silvestre de Sacy, Letronne, Biot mènent une véritable guerre contre les intrigants, tant et si bien que l’Académie décide d’une sextuple élection pour le 7 mai.

 

Ce jour, l’Académie finit par rendre justice à l’égyptologue et l’accueille, avec beaucoup de retard, en son sein. Les Jomard, Quatremère, Saint-Martin, Rémusat et Rochette assistent, impuissants, à la reconnaissance qu’ils ont empêché pendant des années, en vain. Mais, cette élection au forceps a un goût amer, d'autant que Joseph Fourier est mourant et décédera la semaine suivante.

 

 


Cercueil de Chélidon, acquisition 1830

© Musée du Louvre / G. Poncet

 

 

 

Le 16 mai, en réponse à l’adresse des 221, parmi lesquels figure le général Lamarque, Charles X dissout la chambre et provoque de nouvelles élections. Champollion, dont les convictions républicaines n’ont pas variée malgré la fréquentation des hypogées des rois, invite Casimir Périer et Arago à demeurer fermes face à cette volonté de restaurer la monarchie absolue.

 

Comme pour apporter une consolation, le déchiffreur apprend que Méhémet-Ali a pris les premières mesures de protection en faveur des monuments égyptiens. Même si elles ne seront pas d’une efficacité absolue, c’est un début et les recommandations du savant français ne sont donc pas restées lettres mortes.

 

Courant juin, Pariset revenu à Paris, vient voir les antiquités ramenées d’Egypte. Le 3 juillet, l’opposition remporte un succès éclatant (274 sièges contre 143), dans un bouillonnement politique que la prise d’Alger, concoctée par d’Haussez, ne parviendra pas à calmer, au grand étonnement de Charles X. Ce dernier ne tire aucun enseignement du scrutin et maintient Polignac en place. Aucun enseignement, c’est vite dit. Le roi a pu mesurer le pouvoir grandissant de la presse et réalise l’impossibilité de gouverner avec une opposition majoritaire.

 

Aussi, le 25 juillet, il signe les ordonnances qui réduisent la liberté de la presse à une peau de chagrin, il renvoie la nouvelle assemblée tout juste élue, et demande au préfets de dresser de nouvelles listes électorales, de façon que les candidats soutenus par le souverain soient élus. Sur ce, Charles X part chasser à Rambouillet, non sans avoir nommer comme gouverneur de Paris, une connaissance commune de Champollion et Arago : le maréchal Marmont, duc de Raguse.   

 

 

Le maréchal Marmont

 

 

Ce dernier, ayant accepté le poste avant que ne paraissent les fameuses ordonnances, signale à ceux qui se lamentent à propos du climat politique : "Combien ne suis-je pas plus à plaindre, moi qui, en qualité de militaire, serai peut-être obligé de me faire tuer pour des actes que j’abhorre et pour des personnages qui, depuis longtemps, semblent s’étudier à m’abreuver de dégoût !"

 

Le 26, jour de la parution des ordonnances de juillet, Arago et Champollion invitent à dîner le militaire, afin de tenter de le persuader de démissionner son poste. Bien que pressentant les évènements à venir, Marmont s’y refuse. Le malheureux s’était autrefois dérobé, alors qu’il aurait fallu tenir ferme ; à présent, sans doute pour compenser cette faute, il va se maintenir alors qu’il faudrait se retirer.

 

 

16. Emile Prisse d'Avennes : la chambre des Ancêtres

Par Ahmosis :: 28/10/2006 à 0:30 :: 8 - Les contemporains de Champollion

Emile Prisse d'Avennes : la chambre des Ancêtres

par Jean-PIerre Lastrajoli ©

 

 

Celui qui a visité le Louvre a sans doute remarqué dans la salle 12 bis, la reconstitution de ce que l’on appelle la chambre des ancêtres, une chapelle, bâtie sous Thoutmosis III, qui comporte les cartouches de 61 pharaons. Le curieux a certainement lu la plaque qui mentionne l’origine de Karnak, la date à laquelle le monument fut ramené et le nom de Prisse d’Avennes. Pour celui qui ne s’intéresse pas de près à l’égyptologie du XIXème siècle, Prisse d’Avennes demeure un inconnu.

 

Emile Prisse est né à Avesnes-sur-Helpe, dans le Nord, non loin de Maubeuge, le 27 janvier 1807. Les Prisse sont d’une vieille famille noble galloise. Son père décède en 1814 et il est placé au collège, l’année suivante, par son grand-père paternel, avocat au parlement de Flandre et procureur domanial du duc d’Orléans au barreau, qui le destine au barreau. Cette perspective n’enchante guère le jeune Emile, c’est le moins qu’on puisse dire.

Il se réoriente vers l’Ecole royale des Arts et Métiers, à Chalons, où il entre en 1822, avec l’intention de se préparer à l’Ecole polytechnique. Son grand-père décédant quatre ans plus tard, le voici orphelin à 19 ans. Il participe au concours pour la Grande-Fontaine de la place de la Bastille, et son projet de fontaine de l’éléphant est très remarqué, mais ne décroche pas la timbale.

 

  

 

Lorsqu’éclate la guerre d’indépendance de la Grèce, le jeune Emile s’engage, par un de ces phénoménaux élans du cœur, qui décident bien souvent du cours d’une vie, dans le corps des philhéllènes et participe ainsi à l’intervention française, dont il a été question, avec la bataille de Navarin, tandis que Champollion s’affaire au Musée du Louvre, collant les papyrus sur carton.

Ayant eu à combattre les Turcs et les troupes envoyées par Méhémet Ali et conduites par son fils Ibrahim Pacha, tout aurait dû concourir à l’éloigner de l’Egypte. Pourtant, au lieu de rentrer en France, il suit les armées égyptiennes et est embauché par le vice-roi d’Egypte qui cherche des techniciens étrangers, afin de moderniser le pays. Voici donc Emile Prisse ingénieur civil et hydrographe, ayant bu l’eau du Nil avant Champollion.

 

Il devient professeur de topographie à l’école d’artillerie de Hanka et professeur de fortifications à l’école de Damiette. Il perd cette emploi et laisse parler son goût de l’aventure. Il laisse le Delta et le voici qui descend vers le Sud jusqu’à Abou Simbel, avant de revenir à Thèbes.

Doté d’un indéniable talent artistique, le néo-égyptologue, car on devenait aisément égyptologue, à l’époque, et la concurrence n’était pas aussi rude, signe ses dessins et acquarelles Prisse, Prisse d’Avesnes, et il recopie les bas-reliefs dont la conservation l’inquiètent, et en effectue des moulages. Ceux qui l’inquiètent le plus sont les blocs provenant des édifices d’Amenhotep IV, qui après avoir été démolis dans l’Antiquité, servent de matériau pour la construction en ce XIXème siècle.

 

Méhémet-Ali ayant interdit de prendre des monuments, Prisse d’Avennes respecta par crainte de se voir infliger une des peines les plus sévères, car il n’était pas un de ces consuls-antiquaires.

Son fils nous explique : « Du reste, pendant son séjour en Egypte, il eut plusieurs fois l’intention d’enlever le précieux monument chronologique pour en faire don à la France, mais – bien que son audacieux dessein fut entièrement désintéressé – la hantise, la crainte du blâme, l’avaient toujours retenu. »

 

 

Sa crainte de représailles est diminué lorsqu’il constate que les fellahs, sur ordre du pacha démolisse des monuments, afin de construire ses fabriques. Le vice-roi « leur imposait à fournir un quintal de pierre à raison de chaque feddan qu’ils cultivaient. » De plus, il apprend qu’une expédition prussienne est arrivée en Egypte, menée par Lepsius, et qu’en raisons des cadeaux faits au vice-roi, l’expédition prussienne pourra emporter des monuments, car les gouverneurs ont reçu des ordres dans ce sens.

Il faut savoir par exemple que Prisse d’Avennes avait trouvé dans la maison d’un particulier, à Assouan, le plus petit obélisque connu : 2,20 mètres. « Néanmoins, il avait pu heureusement prendre dessin et moulage de ce petit monument qui, après avoir figuré au Musée du Kaire, passa ensuite, on ne sait trop comment, en Angleterre au muséum d’Alnwich-Castle. » On relève le cartouche d’Amenhotep II sur l’obélisque.

 

Dans son esprit va alors s’échafauder un plan, afin de sauver un monument auquel il attache une grande importance et qui avait été signalé par Champollion, lors de son passage en 1828, mais qu’il voit menacé d’un côté par l’expédition prussienne, et qui quitterait de toutes façons, les rives du Nil, et d’un autre côté par des fellahs impovisés démolisseurs qui portaient « leur destruction partout où la facilité du travail les attirait, sans égard, et du reste, inaccessibles, comme bien on le pense, à tout sentiment d’appréciation ou de vénération pour la haute valeur des documents historiques qu’ils détruisaient. D’ailleurs, comment auraient-ils pu en avoir devant les ordres d’un pacha qui lui-même n’en avait pas ? »

 

Ce monument à sauver était la Salle des Ancêtres, dont les bas-reliefs, aux couleurs magnifiquement conservées, énumèrent une imposante série de souverains, formant ainsi une précieuse chronologie. Aussi, avant de commencer à desceller les pierres, Prisse d’Avennes entreprend « un estampage en papier de ces reliefs, pour témoigner de l’état dans lequel ils se trouvaient alors. »

 

Lepsius

 

Si Lepsius n’apprécie guère les Egyptiens modernes, (pour parler sans détours, il les méprise), Prisse d’Avennes est à l’opposé de sa démarche et a depuis longtemps adopté les mœurs et la langue du pays. Le savant d’outre-Rhin a lu les lettres de Champollion, parues un peu partout en Europe, et a l’intention de mettre la main sur la précieuse chronologie.

 

Lepsius qui la voulait est pris de vitesse et croise sur le Nil Prisse d’Avennes, lequel ramènera au Louvre le fruit de son "larcin", qui va lui interdire pendant quelques temps le sol égyptien. Travaillant surtout la nuit, afin de ne pas attirer l’attention, éclairé par la lune, ou à défaut par les torches-bougies, « bien que chaque matin à l’aube, afin d’éviter toute surprise, les travaux étaient recouverts, avec cet art particulier que seuls connaissent les Arabes habitués à la vie du désert, pour n’être repris, le plus souvent qu’au plus fort de la chaleur qui, naturellement, éloignait les curieux du théâtre de l’opération» Prisse d’Avennes réussit à enlever la Chambre des Ancêtres à la barbe de Lepsius.

 

La légende voudrait que les deux se soient croisés sur le Nil, Lepsius montant à bord de l’embarcation du Français, et qu’ils auraient discuté sur la caisse contenant la chronologie. Le fils n’en dit mot, et il faut mettre cet épisode sur la façon qu’ont certains d’embellir les histoires. Après tout, elle ne nuit en rien à l’histoire réelle.

Toujours est-il que Prisse d’Avennes parvient au consulat de France et rapporte en France la fameuse Chambre des Ancêtres, ainsi que ce qu’il attribuera à Ramsès XV, lequel n’a jamais existé, et qui est en fait Ramsès II (stèle de la fille du prince de Bakhtan, Louvre C284), ainsi qu’une stèle de l’Ancien Empire et une autre du Nouvel Empire, sans oublier un bas-relief « du pharaon Basch-en-Aten-rê, (…) Sur ce bas-relief, le pharaon est représenté brûlant de l’encens à « Aten-re » le dieu-Soleil, sous la forme d’un disque d’où partent de nombreux rayons terminés par des mains qui caressent le pharaon.»

Stèle d’Akhenaton (Musée de Berlin)

« Le pharaon désigné ici sous le nom de Bash-en-Aten-ré, « La splendeur d’Aten-re » appartenait à la XVIIIe dynastie, quoique son cartouche ne se retrouve pas dans les listes monumentales. Son nom primitif, Amounôph, fut changé par la suite en « Bash-en-Aten-re », qu’il adopta tout en conservant son prénom de règne, lorsqu’il se fit le fervent adorateur du soleil. Les monuments antérieurs à ce culte exclusif et passager portent le nom de « Bash-en-Aten-re » gravé en surcharge sur celui d’Amounôph, qu’il fit marteler en même temps que les noms et les attributs des divinités métamorphosées, par son ordre, en diverses formes du dieu-Soleil. »

Enfin, il y avait, en plus des différents moulages, un très antique papyrus qui allait être nommé le Papyrus Prisse d’Avennes.

  

Champollion avait souligné, lors de son passage en Egypte, l’importance de la Chambre des Ancêtres. Le papyrus Prisse sera donné, quant à lui à la Bibliothèque Nationale. Lors de son séjour à Paris, Prisse d’Avennes va rencontrer Maxime du Camp, qui fera de superbes photos, en Egypte, cinq années plus tard, et Théophile Gautier qui écrira, en 1857, l’année où Baudelaire lui dédie Les Fleurs du Mal :

« Les cheveux de la jeune fille, d'un noir brillant tressés en fines nattes, se massaient de chaque côté de ses joues rondes et lisses, dont ils accusaient le contour, et s'allongeaient jusqu'aux épaules ; dans leur ombre luisaient de grands disques d'or en façon de boucles d'oreilles. La robe, quadrillée de larges carreaux, se nouait sous le sein au moyen d'une ceinture à bouts flottants, et se terminait par une large bordure à raies transversales garnie de franges. » (Le Roman de la Momie)

 

Prisse d’Avennes participe à de nombreuses revues, et, à partir des documents et dessins qu'il a ramenés, il commence à rédiger les trois œuvres qui vont le rendre célèbre dans le petit monde de l’égyptologie et de l’orientalisme : "Les monuments égyptiens ", "Histoire de l'art égyptien", et "L'Art arabe d'après les monuments du Kaire".

Napoléon III le chargera alors de missions scientifiques et artistiques, mais également commerciales. Il part donc de 1858 à 1859, puis l’année suivante. A Alexandrie, il est nommé membre honoraire de l’Institut Egyptien.

Seulement, Saïd Pacha est en train de former une collection pour le Musée Egyptien que dirige Mariette, et le souverain égyptien ne souhaite pas lui délivrer de firman, car il se méfie de cet aventurier qui a dérobé des monuments, malgré l’interdiction, quelques années auparavant. Prisse d’Avennes n’obtiendra le précieux document que contre la promesse sur l’honneur de ne rien emporter. Il la tiendra, avec des regrets, se bornant à faire des photos et des estampages.

 

 

Il se rend à Assouan, à Philae, à Thèbes et à Memphis. A Thèbes, il effectue le travail que n’avait pu faire Champollion, faute de temps et de moyen, à Médinet Habou, estampant les bas-reliefs historiques, après les avoir en partie dégagés. N’ayant eu qu’un budget assez minime pour faire ces voyages, il dut se priver et vivre chichement.

Il rapporta néanmoins des calques des peintures (aussi bien antiques qu’Islamiques ou Coptes), avec les couleurs reproduites avec une absolue fidélité. A cela s’ajoutait quelques 300 dessins, des photographies des sculptures, détails d’architecture et des monuments du Caire, avec des plans, des coupes : une vraie mine d’informations pour les générations à venir.

 

En raison de la qualité de ses services, le gouvernement impérial lui proposa de le nommer ambassadeur à Costantinople. Cependant, il désirait se consacrer à ses œuvres en cours. En 1874, il se voit proposer de nouvelles missions par la IIIème république, mais ne peut les mener, car déjà très malade. Il décède en 1879, laissant un héritage inestimable sur les arts de l’Egypte.

 

 

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